Les quinze textes et le poème « Hymne aux ténèbres » furent d’abord publiés dans la revue Century Magazine avant qu’Helen Keller ne décide de les rassembler en volume en 1905, deux années après la publication de sa célèbre autobiographie, Histoire de ma vie. On connaît surtout le cas Helen Keller (1880-1968) par le film qu’Arthur Penn consacra à sa jeunesse en 1962. Toucher le monde est une manière de sortir de cette image : « il me semble que personne ne s’intéresse à mon opinion sur les droits de douane, la préservation des ressources naturelles ou les querelles autour de l’affaire Dreyfus ».
Helen Keller sort diplômée à vingt-quatre ans du prestigieux Radcliffe College de l’université de Harvard en 1904. Elle n’aura de cesse lors de la réception de son autobiographie, The Story of my Life, traduite en plus de cinquante langues, non seulement de défendre dans le monde entier la condition des aveugles – en 1921, elle contribue à la création et au fonctionnement de l’American Foundation for the Blind –, mais aussi de lutter pour la reconnaissance des droits des femmes, des ouvriers et de toutes celles et ceux qui sont opprimés. Elle est d’une grande prolixité : Toucher le monde est l’un des treize ouvrages qu’elle publia et qui lui valurent d’être une personnalité politique respectée outre-Atlantique, ayant plusieurs fois les honneurs de la Maison-Blanche.
Comme elle le raconte dans son autobiographie titrée à tort Sourde, muette, aveugle : histoire de ma vie (1903) – elle ne fut jamais muette –, c’est avec l’arrivée de la jeune éducatrice Anne Sullivan (1866-1936), issue de l’école pour aveugles Perkins, qui décide d’isoler la jeune Helen dans un bâtiment à quelque distance de la sphère familiale, que la jeune aveugle progresse et développe par le toucher une connaissance extraordinaire de son environnement. On se souvient de la découverte de la fontaine dont Arthur Penn a fait dans son film une scène d’anthologie. On sait qu’ensuite Helen Keller parviendra à lire, à parler et à écrire grâce à Anne Sullivan.
Toucher le monde. Mémoires d’une main qui voit, écrit plus de quinze ans après « ce miracle », est un grand plaidoyer pour la reconnaissance du savoir par le toucher, à une époque où celui-ci était méprisé. L’œil et l’oreille, la vue et l’ouïe jouissent d’une toute-puissance dans l’appréhension et la connaissance du monde. Aussi Helen Keller s’adresse-t-elle principalement aux voyants, qui souvent méprisent les aveugles, pour inverser le stigmate et d’abord insister sur le fait que le toucher apporte aux aveugles des « certitudes heureuses » dont les voyants n’ont pas idée, parce qu’ils laissent trop en friche ce sens. « Quand ils regardent, ils carrent leurs mains dans leurs poches. Aucun doute que ce soit l’une des raisons qui font que leur connaissance est souvent vague, et imprécise et inutile. Il est probable que la nôtre soit imparfaite, de la même manière, en ce qui concerne les phénomènes qui se trouvent hors de notre portée. Mais dans les deux cas, nous les observons dans la brume auréolée du fantasme. »

Il n’est pas sûr que, depuis un siècle, nous, les voyants, ayons beaucoup sorti les mains de nos poches, et que nous soyons sensibles aux « vibrations plus éthérées et plus nobles ». Certes, nous avons appris à fermer les yeux pour écouter « le roulement du tonnerre et l’avalanche étouffée de la mer qui vient se fracasser sur le rivage ». Mais nos doigts ne caressent pas les feuilles des arbres, les pétales des fleurs et moins encore la terre mouillée, ou la fraicheur du métal, la chaleur du zinc… Ils n’en retirent rien. Pour Helen Keller, il n’en a pas toujours été ainsi, et elle se réfère à de nombreuses pièces de Shakespeare pour y repérer la récurrence de la main : celles de Lady Macbeth, de César, de Desdémone ou encore des deux amants Roméo et Juliette. Nous aurions oublié nos mains et leur pouvoir.
L’ouvrage d’Helen Keller est aussi très introspectif. Elle consacre un long chapitre à ses propres rêves. Ils apparaissent, écrit-elle, bien décevants aux hommes de sciences : les rêves d’une femme sourde et aveugle ne diffèrent pas de ceux des autres. Certains sont cohérents et arrimés à un événement, à une situation, d’autres sont inconséquents ; ils sont parfois frustrants ou agaçants.
Pourtant, ils ont une singularité que souligne l’autrice : « Dans mes rêves j’ai des sensations, des odeurs, des goûts et des idées que je ne me souviens pas d’avoir eus en réalité. Peut-être sont-ce de brefs aperçus que mon esprit saisit à travers le voile de ma plus tendre enfance. […] Parfois une lumière merveilleuse me visite dans mon sommeil. Quel éblouissement et quelle gloire ! Je me gorge de cette vision sans qu’elle disparaisse. Mes sens du goût et de l’odorat sont les mêmes qu’à l’état d’éveil ; seul le toucher joue un rôle moins important. Dans mon sommeil, je ne tâte presque jamais. Personne ne me guide. Même dans les rues noires de monde, je me suffis à moi-même et je jouis de mon indépendance étrangère à ma vie physique ». On aimerait citer davantage ces pages de Keller tant elles nous semblent préfigurer une autre conception de la cécité et de la surdité : un autre rapport au monde, que nous voyons comme fait de noirs et de silences, là où il est profondeurs et échos. Une inversion du « handicap » : des capacités infinies, là où nous ne voyons que manque.
Les textes réunis par Helen Keller n’ont pas seulement cet intérêt, ils révèlent une écrivaine douée d’une sensibilité singulière et d’une puissance évocatrice extraordinaire. Sa prose est d’une douce beauté, elle écrit ainsi : « À mes yeux, le soleil ne brille pas plus que l’éclair n’illumine le ciel, ou que les arbres se parent de vert au printemps ; mais ils ne cessent pas d’exister pour autant, tout comme le paysage n’est pas annihilé lorsque vous lui tournez le dos. » Le long poème qui clôt l’ensemble n’a pas la même intensité, malgré ces vers : « Je marche dans la nuit immobile, Et mon âme murmure sa joie. Ô Nuit, calme Nuit odorante, que je t’aime ! Ô Nuit vaste et spacieuse, que je t’aime ! Indéfectible Nuit, ô Nuit glorieuse ! Je te touche avec mes mains, Je me repose contre ta force, Je suis consolée. »
