Un peintre se meurt

À l’occasion du trentième anniversaire de la disparition de Francis Bacon (1909-1992), Max Porter relate, sous une forme originale, qui mêle la prose à la description picturale, les ultimes instants du peintre. Éditeur pour la maison britannique Granta, Max Porter a connu un franc succès avec la publication de son premier texte, La douleur porte un costume de plumes. Avec La mort de Francis Bacon, plongée violente dans la conscience baconienne, il poursuit une œuvre marquée par la fragilité et l’absence.


Max Porter, La mort de Francis Bacon. Trad. de l’anglais par Charles Recoursé. Seuil, 80 p., 14 €


Constitué de fragments poétiques, le livre de Max Porter ose une expérimentation périlleuse où la peinture et le texte se dépassent simultanément, offrant aux curieux de Bacon l’essence intacte de l’enfer de ses œuvres. Ni biographie monochrome de l’artiste britannique, ni argumentaire critique postmoderne, La mort de Francis Bacon pénètre la conscience du peintre – sa vulgarité, son feu, ses pulsions, ses morcèlements, son rouge et sa destruction – et, par une puissante recréation, informe des toiles de Bacon sans jamais frôler le pastiche. Les terribles instants de pose et d’introspection attisent chez le lecteur la confrontation de ses propres regards. Les supportera-t-il tous ?

La mort de Francis Bacon, de Max Porter : un peintre se meurt

Si les premiers mots du recueil interpellent par leur puissance métaphorique, ils annoncent le ton et amorcent la nébuleuse mortuaire qui règne au-dessus de ces sept chapitres. Le sous-titre, « Non existant », serait-il un avant-propos ou un écho satirique à l’intitulé générique « untitled » ?  Porter met le doigt sur le point qui fait mal – l’existence opposée à la non-existence, autrement dit la légitimité contre la non-légitimité d’un artiste souvent décrié. Le pari risqué de relater en sept fragments, ou plutôt en sept sacrements, la complexité torturée de Bacon passe par des choix stylistiques sans compromis. La langue se veut lapidaire et la rage destructrice déferle sans répit. On retrouve l’art de Bacon, conjugué à une poétique de l’excès, à une torture permanente envers et contre tous, y compris lui-même.

Chez Bacon, comme chez son contemporain Lucian Freud, l’expression fait autorité sur l’esthétique du Beau, et s’inscrit dans une volonté inclassable : créer pour exprimer. Mieux vaut ainsi s’attarder sur la quête des formes, des traits et des allures, d’où surgit la préoccupation de la violence des corps et de ses chocs avec le réel. Dans le livre de Max Porter, l’entremêlement des répliques et des paroles rapportées retranscrit la cadence intempestive des actes et esquisses entre le peintre et ceux qui ont pris part à l’œuvre. L’introspection tourmentée et la confusion des voix narratives recréent le capharnaüm artistique où la mort plane et fait pression sur l’essence créative. La frontière invisible entre faits réels, fantasmes et traits picturaux réinscrit autant la débauche ébauchée que l’ébauche débauchée dans la posture existentialiste de Bacon. C’est ainsi qu’au fil des lignes on éprouve l’enivrement des corps, telle une lutte à contre-courant de la mort là où, pourtant, celle-ci obsède le peintre jusqu’au dernier souffle et le lecteur jusqu’au dernier mot.

La mort de Francis Bacon, de Max Porter : un peintre se meurt

Max Porter © Lucy Dickens

La force de cette introspection, qui aurait pu agacer du fait de ses ressassements, tient à une poétique ancrée dans un courant de conscience. En même temps que le flux de pensées, fantasmes et pulsions se répand sur chaque bribe de texte, il s’invite sur la toile d’un syndrome profond, celui de l’attraction-répulsion que l’on peut éprouver pour Bacon. Quelques références contextualisent également la fin de vie de l’artiste au sein de deux pôles distincts. L’ancrage spatial demeure londonien, et même baconien par excellence (Firth Street, Islington, Gloucester Road, Serpentine), alors que la sensorialité catalane semble apaiser l’angoisse et les crises asthmatiques de l’artiste. Gracieusement laissé dans son enveloppe hispanique, le leitmotiv « intenta descansar », prononcé par sœur Mercedes au chevet du peintre, vient clore chacun des sept fragments du recueil. Malgré le peu de douceur dont on l’imagine capable de se délecter, Bacon se serait-il éteint en paix ? L’enveloppe textuelle de chaque toile prononcerait-elle la délivrance de l’artiste par la douceur ?

La démarche de Porter va droit au cœur car elle est avant tout informe et disgracieuse – la menace asthmatique altérant la proportion des phrases. La mort de Francis Bacon complète le récit de l’expérience esthétique tel que l’ont fait Leiris, Kundera et Deleuze (expérience mise en lumière par l’exposition Bacon en toutes lettres, visible au Centre Pompidou en 2019). Malgré les allusions aux influences de Picasso et de Caravage sur l’œuvre de Bacon, on entend vivre son travail et tout écrit qui s’en empare, comme une expérience par et pour soi-même. Comme l’énonce Max Porter, l’œuvre de Bacon, « ça n’est pas fait pour être regardé ». Il n’y a peut-être plus rien à dire. Seulement à ressentir. Et tout à exprimer.

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