Disparition d’un séditieux

Une voix vient de s’éteindre, celle de Nguyên Huy Thiêp, le plus grand écrivain vietnamien contemporain, avec Bao Ninh (auteur d’un unique roman, Le chagrin de la guerre). Nguyên Huy Thiêp, qui se distinguait par des récits brefs et souvent cruels, est mort le 20 mars à l’âge de soixante-dix ans à Hanoï, où il s’était fait restaurateur pour survivre quand il ne pouvait pourvoir à sa subsistance en publiant ses écrits qui livraient des tableaux du Vietnam, de l’ancien temps à nos jours.

Comment rester indifférent à cette voix venue d’ailleurs, à ce regard acéré posé sur la société vietnamienne telle qu’elle s’offrait au lendemain de la guerre américaine, à ce génie qui éclate dans des nouvelles historiques rappelant à ses lecteurs les insurrections d’autrefois, la réunification de son pays, les combats du roi Gia Long, qui personnifiait la libération de l’emprise chinoise et l’ouverture vers l’Occident (pour ne pas dire les accommodements avec la France) ? Nguyên Huy Thiêp avait ressuscité un Vietnam où Nguyên Du, le poète national, auteur de Kim Van Kiêu, apparaissait sous un mauvais jour dans son rôle de sous-préfet. Ces audaces lui avaient valu, dès les années 1980, d’être mal vu aussi bien du cercle intellectuel (l’enthousiasme du début s’était vite évanoui) que du pouvoir, le régime du parti unique tolérant mal les descriptions sans complaisance du nouveau Vietnam où régnaient le cynisme, la corruption et la rapacité.

Ce qui toutefois donne le frisson dans les récits de Nguyên Huy Thiêp, c’est sa façon de ne jamais porter de jugement, de se rappeler toujours que « le travail de l’écrivain est d’éveiller les consciences, d’en être le contrepoint ».

Deux poètes, Nguyên Du (dont il livre cette citation : « Je suis quelqu’un qui souffre d’une injustice étrange pour une expression élégante »), et Hô Xuân Huong, femme de lettres qui fit un pied de nez à la pudibonderie de son époque, sont les deux icônes que Nguyên Huy Thiêp plaçait très haut, tout en faisant, dans Mon oncle Hoat, le portrait d’un aspirant poète, rejeté par sa famille (« Pour qui te prends-tu ? »), voué à une existence misérable, décidé cependant à se consacrer à son art.

La littérature de Nguyên Huy Thiêp n’a rien de désincarné. S’il cherchait, par les mots, une voie vers l’insubordination, il excellait aussi dans l’art de provoquer chez ses lecteurs des secousses intimes. Ici, il raconte la lutte d’un boat people, dont l’embarcation fait naufrage et qui se voit condamné à attacher trois cadavres ensemble pour s’en servir comme bouée (Des chansons). Là, c’est une adolescente de seize ans qui assassine son père à coups de hache avant de s’en prendre à ses trois frères et sœurs (Crimes, amour et châtiment), ailleurs, des fantômes sévissent, des vengeances d’outre-tombe s’exercent, ailleurs encore un jeune homme et une jeune fille d’une minorité montagnarde s’éprennent violemment l’un de l’autre, mais la fable de ce Conte d’amour un soir de pluie tient en quelques mots : l’amour est un « génie malfaisant ».

Nguyên Huy Thiêp (1950-2021) : disparition d'un séditieux

Nguyen Huy Thiêp © D.R.

Nguyên Huy Thiêp n’avait pas son pareil pour décrire les villes, les villes tentatrices, les villes où l’on se perd, où l’on se réalise, où des jeunes gens à motocyclette sont des « magasins » de drogue ambulants qui parcourent les rues. Le mirage des villes, tel est le titre d’une nouvelle de 1983 : la vie y tient à un billet de loterie, l’ennui est la maladie des nouveaux riches, la ville, avec ses faux-semblants, porte les stigmates, dit Nguyên Huy Thiêp, de la perte du sens moral. Et c’est une comptine qui est le point d’orgue de cette triste aventure se terminant par la démence.

Nguyên Huy Thiêp se surpasse quand il évoque fées et sorciers, les amours fidèles et les liaisons fatales. Ses histoires fabuleuses (Le cœur du tigre, La vengeance du loup, Le sel de la forêt) interrogent le rapport de l’homme à l’animalité, tout comme ses récits tragiques sont des chroniques d’une mort annoncée : celle de deux vieux amants qui succombent à une épidémie de choléra, celle d’un père emporté par une tumeur au cerveau, celle d’une famille marquée par le sort (La dernière goutte de sang)…

Lettres, chansons, poèmes, contes : les nouvelles de Nguyên Huy Thiêp font appel à tous les genres pour ébranler les lecteurs. Son livre jugé le plus révoltant est peut-être aussi celui où resplendit son talent d’observateur du monde actuel. Un général à la retraite, publié en 1986, suscita l’admiration et fit scandale en dépeignant une famille vietnamienne dont la mère n’a plus toute sa tête, dont le père, à la retraite, repart au front au moment du conflit avec la Chine en 1979, dont le fils est le témoin impuissant de la déliquescence de sa tribu, pendant que la bru s’arrange avec sa conscience en traficotant. Le cœur de ce récit aussi bref qu’horrifiant renferme un épisode dont on ne dévoilera pas les détails, non pour préserver le suspense mais parce que Nguyên Huy Thiêp va très loin dans l’exploration de la face cachée et des soubresauts de la société qu’il connaissait.

Qu’il parlât de l’amour de la patrie, de la nostalgie de la campagne ou des intrigues de cour ou bien encore de la poésie, Nguyên Huy Thiêp se révélait un iconoclaste qui sonnait le tocsin, un écrivain à l’œil de lynx, un dissecteur qui tranchait dans le vif des compromis, un artiste au plus près de la réalité qui se riait du réalisme socialiste, un conteur ni d’avant-garde ni d’arrière-garde et qui n’était pas prophète en son pays. La disparition de Nguyên Huy Thiêp est celle d’un contestataire qui a fait de sa littérature une sédition.


L’œuvre de Nguyên Huy Thiêp est traduite en français par Kim Lefèvre et Thuy Khue aux éditions de L’Aube.