Le Débat : le sang dans les idées

Le numéro 100 des numéros 100 En attendant NadeauLe centième numéro du Débat a paru en août 1998, un an après l’arrivée de Lionel Jospin et de Tony Blair au pouvoir, quelques mois avant l’élection de Gerhard Schröder à la Chancellerie. Un numéro sur l’Europe qui se profile avec la monnaie unique, sur la gauche et l’épuisement de la social-démocratie, mais aussi sur un féminin encore très peu genré. Un ancien numéro d’actualité, donc.

La revue est éditée par Gallimard et se pense hégémonique en termes gramsciens – puisque tout le monde y va aujourd’hui du retour à Gramsci. On trouve les noms qui seront à la vitrine des médias dans les vingt années suivantes.

Pour imaginer les conséquences de la monnaie unique, face à Jean Boissonnat et à un certain angélisme des technocrates, se pose la question des contradictions internes de l’Europe. Jean-Jacques Rosat parle d’un projet carrément anachronique et souligne l’évacuation du politique qu’engendre la prolifération d’États faibles : elle les rend au seul libéralisme du marché. Krzysztof Pomian, qui s’était déjà exprimé sur les frontières possibles de l’Europe dans le n° 68, fait entrevoir les résultats contraires au but proposé, les remontées régionales et nationales. Tous savent le danger d’une monnaie qui engendre une souveraineté politique mais désunit.

Quant à la gauche et à ses devenirs possibles, elle est tributaire d’une social-démocratie à bout de souffle ; le modèle dit suédois s’est effondré du fait de la stagnation sociale et économique (en France, sous les années Mitterrand) tandis que prévaut la libre circulation des capitaux. Tout paraît aléatoire à ceux pour qui l’ultralibéralisme n’est pas plus pertinent. L’actualité politique de 1998 part de la figure de Tony Blair sous l’intitulé « Des mystères de l’extrême centre » (déjà !), et Marc Lazar note les incertitudes des recompositions italiennes après les scandales de la corruption politique et le passage du PCI à une refondation ou à une social-démocratie des plus floues. Le cas français, sous la plume de Jacques Julliard, se focalise sur un Lionel Jospin « condamné à l’ambiguïté » et pas seulement par héritage mitterrandien. Il en ressort une seule certitude, celle qu’aucun schéma ni dogme ne tient ni ne tiendra, ce qui s’avéra fort clairvoyant. Vingt ans après, on ne s’en interroge que mieux sur le maintien de clivages rétrospectivement non point artificieux mais paradoxaux.

Ce même numéro aborde déjà l’éventualité de poser la nature en sujet de droit, et plus généralement d’ériger certains principes de droit en principes constitutionnels avant que d’être particuliers, tous thèmes qui, mis à l’épreuve, se règleront par la « question prioritaire de constitutionnalité » (QPC).

Le débat d’idées proprement dit porte sur l’héritage de Mai 68. François Gèze revient sur la brutale rupture qu’ont représenté la fin du gauchisme politique autour de 1974 et, plus rapidement encore, celle du gauchisme culturel qui a été réinvesti par les « li-li » (les libéraux libertaires) à des fins managériales. Jean-Pierre Le Goff, en position de repenti, ce qui est souvent exaspérant, y pointe, parallèlement à la vogue des « libres enfants de Summerhill », le féminisme comme la pointe extrême de la consécration de l’individualisme, ce qui fit rugir dans les chaumières. Quant à la question du féminin, face à un Gilles Lipovetsky sur la défensive, les auteures et spécialistes déjà bien connues lui répondent : Sylviane Agacinski, en historienne du politique, et plus brièvement Geneviève Fraisse, qui rappelle les exigences démocratiques de l’égalité ; Antoinette Fouque lui oppose les avancées de la reconnaissance de la spécificité face à l’indifférentialisme ou face à la discrimination-régression. Le malheureux philosophe des apparences qui reconduit les clichés en faisant mine de les creuser se fait ensuite étriller pour son maniement d’un « féminin » qui assigne un statut, dit Evelyne Pisier, et, pour Irène Théry, il a le tort de verser une fois encore dans les clichés de « l’éternel féminin ».

Le numéro, dont on ne peut tout rapporter, anticipe donc bien ce dont on ne saurait se dispenser de penser et dont il fut ensuite largement débattu ou qui fut acté. Cette rétrolecture n’invite sûrement pas à la moindre nostalgie, tant pesèrent des questions sans réponse, des savoirs sans efficience. Elle oblige seulement à considérer la constitution médiatique du champ propre au futur de ce récent passé auquel ne donnent une forme de terme que les présents conflits qui réenclenchent la machine discursive. Ainsi se périme ce dont nous nous nourrîmes et qui nous tympanisa quelques lustres ; mais être contemporain, c’est bien ne pas faire l’économie des débats de son propre temps !


Le Débat publie cinq numéros par an. Fondé par Pierre Nora en 1980, Le Débat est désormais dirigé par Marcel Gauchet. Tous les articles depuis la création de la revue sont disponibles en ligne.
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