À l’extrême centre

Voici un livre pour comprendre ce qui est à la fois une évidence et une incompréhension de notre présent : le succès des ralliements à un exécutif des plus autoritaires et l’effondrement du principe démocratique de respect des oppositions. On a plaisir à lire L’extrême centre ou le poison français de Pierre Serna même si l’on ne partage ni la sensibilité de l’auteur ni tous ses propos, qui sont d’ailleurs plus des mises en regard que des propositions. Ce livre, dense et agréable à lire, semble trouver son lectorat en mal de réflexion plus qu’urgente sur les droitisations à la française. Celles-ci n’ont cessé d’émailler notre longue sortie de la Révolution, bien au-delà du XIXe siècle.


Pierre Serna, L’extrême centre ou le poison français. 1789-2019. Champ Vallon, 300 p., 20 €


Actuel tenant de la chaire d’Histoire de la Révolution, créée à la Sorbonne par la Ville de Paris en 1885, Pierre Serna use de sa culture d’historien pour expliquer la vocation de ces « extrêmes centres » à jouer les arbitres – ou les recours, une vieille comptine. Il s’est intéressé le premier à ce qui représente davantage que le ventre mou de tous les régimes, posant la notion dès 2005 dans La république des girouettes, 1795-1815 (Champ Vallon), et au-delà. Une anomalie politique : la France de « l’extrême centre ».

Les girouettes de 1815, sorties du journal satirique réfugié à Bruxelles Le Nain jaune, n’étaient pas plus de 300 mais elles ont permis de théoriser la raison de s’accommoder de tous les régimes « modérés ». Ils sont, à mon sens, essentiellement des pivots politiques et des rouages majeurs de l’appareil d’État qui, sous le langage d’une « modération » affichée, n’ont jamais été que les fourriers des droitisations avérées : ce langage politique mérite donc la plus grande attention.

Pierre Serna, L’extrême centre ou le poison français. 1789-2019

Le député Emmanuel Joseph Sieyes, qui siège dans les rangs de la Plaine pendant le procès du roi (estampe de 1797)

LA question, la seule, et nous en convenons avec l’auteur qui lui confère ces majuscules, se pose ainsi : comment l’expression d’un propos moyen s’accompagne-t-elle finalement de la plus extrême dureté politique et sociale de l’exécutif ? Pour donner une origine à cette gestion politique, Pierre Serna choisit un penseur qui, lors du retour de Louis XVIII, publia un Pour et contre, ou Embrassons-nous. Ladite politique de réconciliation adouba alors tous les transfuges ralliés, une méthode que Bonaparte avait adoptée après le 18 Brumaire, mais elle explicita aussi la pertinence de la négation des droits politiques pour le plus grand nombre qui devait se contenter de leurs droits civils, l’acquis de 1789. S’ensuivent alors toutes les déclinaisons possibles du « vrai pays » fait de catégories alors exclues du « pays légal » (les femmes, les enfants, les non-propriétaires, etc.), ou encore les traces d’un particularisme revendiqué qui, faute d’entrer dans le jeu du citoyen, éloignait le corps social de ses instances politiques d’abord locales au point d’avoir « désintéressé les Français de la France ».

Nous devons alors prendre au sérieux la problématique du désenchantement, annonciatrice des droitisations permanentes de tous les régimes autoritaires (et d’ailleurs de chaque individu) – ce qui ne ressemble, à mon sens, que de très loin au « ni droite ni gauche » de Zeev Sternhell, un auteur cher à Pierre Serna, qui, pour faire court, y voit la source de fascismes rampants.

Le savoir de Pierre Serna nous est utile quand il rappelle comment la scène politique se verrouille à partir du moment où l’on déconsidère et sa droite et sa gauche, comme sut le faire Robespierre. Cette configuration forge un incontournable absolu et donne les coudées franches à l’autorité qui s’en justifie jusqu’à l’héroïsme. Ce qui est problématique, c’est la notion même d’extrême centre pour ce qui ne fut jamais qu’une stratégie de communication qui, tout compte fait, ne se distingue de l’opportunisme usuel que par la façon dont elle verrouille ensuite toute échappatoire. Les garanties n’existant pas ou plus, leur franchissement se conduit au rythme de coups d’État vrais ou rampants, différés ou pas, quand n’existe plus que la fonction phatique du discours politique, celle qui devrait faire advenir les choses par le pouvoir de la parole sans pour autant créer des formes de représentation rénovées. Le succès couronne l’entreprise quand l’ambition des uns et le dysfonctionnement des institutions en place donnent prise à ce type d’invention sans innovation. On pense au 18 Brumaire de Bonaparte, puis au 2 Décembre de son neveu, mais il n’est peut-être pas pour autant nécessaire de croire cette offre politique différente de celle de tous les systèmes autoritaires habituels, et leur tropisme droitier n’a guère de chance de s’en trouver atténué. Je pense alors à la nécessité de creuser l’instauration progressive de l’autoritarisme du régime de Louis-Philippe entre 1831 et 1835 ou encore, en Italie, au mussolinisme.

Pierre Serna, L’extrême centre ou le poison français. 1789-2019

Grand Aumônier de l’ordre de la Girouette et de l’éteignoir (estampe). © Gallica.bnf.fr / BnF

Le jeu du livre prend au sérieux la propagande macroniste initiale, celle de la campagne électorale de 2017 sous prétexte que ses premiers contempteurs, de Frédéric Lordon à François Ruffin, seraient récusés du fait de leur position d’opposants et de leur outrance. Mais, à faire mine de crédibiliser, quant au fond, une propagande de circonstance, on en revient à survaloriser le poids de la toute-puissance médiatique. Or, tout le monde ne croit pas nécessairement à la qualité de la « jeunesse » en politique, pas plus qu’on ne peut croire dans nos sociétés à la position d’outsider, d’autant que la convention la plus absolue est de se présenter aujourd’hui en dissident, où que l’on soit, dans tous les milieux, y compris dans des cas de parfaite continuation des meilleurs conservatismes. Cette vieille rhétorique ne tient pas devant la cascade de réfutations, ici posées sous l’autorité de Julia Cagé. Dans des styles différents, et plus explicitement encore, les enquêtes de Marc Endweld (Le grand manipulateur. Les réseaux secrets de Macron, Stock) et la plume de Juan Branco (Crépuscule. Macron et les oligarques, Au Diable Vauvert), quelles que soient les facilités que s’octroie ce dernier, ont éclairé les plus réticents car de vrais succès de librairie accompagnent la littérature polémique, « excès » ou non à l’appui.

La présentation de soi orchestrée en propagande, ne serait-ce que parce qu’elle a porté et qu’elle en est devenue un fait social et politique, ne doit pas conduire à un respect excessif pour ce qui n’est que travail de mise en scène et saturation de l’espace discursif et médiatique. Cela n’apporte pas grand-chose, d’autant que l’auteur est plus incisif dans la réfutation et sa plume plus vive quand il décrit directement sous le feu de l’actualité et devant la sévérité et la brutalité d’un régime – je n’ai personnellement pas peur du terme. La violence des répressions, le passage en force face à tout ce qui ne se rallie pas, sont alors fort loin de je ne sais quel humanisme que le président « en marche » aurait tiré de son contact avec Paul Ricœur.

Pierre Serna, L’extrême centre ou le poison français. 1789-2019

Le genre de l’essai historique qui relève des habitudes savantes invite sans doute à observer une certaine circonspection, mais le mal-être des « forcenés » suscités par la situation suppose des économistes et des sociologues capables d’en revenir à la violence des chiffres, cet autre discours de la réalité. On ne les a que très imparfaitement entendus car le silence des intellectuels fut assez assourdissant, chacun se croyant l’élu possible du système. Le scepticisme mondain favorisa un attentisme dit de bon aloi au temps des appels aguicheurs du pouvoir montant. Les formules des économistes, les choix de la sociologie contemporaine, restent également assez muets, sauf à s’en tenir à la valeur croissante des grandes fortunes ou à l’éclatement de notre monde « en archipel », ce qui ne veut pas dire anomie sociale. Ce n’est que sur le mode journalistique, car difficilement mesurable, qu’est mentionné l’appauvrissement des plus pauvres – toujours très controversé depuis les querelles passées sur l’appauvrissement intrinsèque ou relatif de la classe ouvrière. Quant à leur difficulté à vivre, elle est peu quantifiable et déviée vers des formes d’individualisation du stigmate par multiplication des identités possibles, sans parler des classes moyennes toujours moins saisissables.

L’indignation oblige néanmoins à faire fi des protocoles dépassés d’une propagande de campagne électorale puis élyséenne surfaite, quelle que soit la faible part que prend l’économie chez un auteur proche de ce qui peut rester d’apparentements PCF dans ses citations. La politique, le champ propre de l’analyse ici développée, reste dès lors nécessairement un peu dans le linguistic turn (version tragédie tout de même, car il n’y a point d’issue possible) même si ce n’est pas le propos de Pierre Serna, et alors qu’il parvient parfaitement à faire réfléchir sur « le grand groupe central instable qui provoque la radicalité ». Subséquemment, ne reste que le face-à-face délétère des guerres civiles perdues avant que d’avoir éclos quand le sociétal gère le social.

Saluons donc un livre qui tente de donner la profondeur du temps à une sidération dont il faudra bien sortir quand les protestataires ne sont que « les gens de peu », Jojo le Gilet jaune pour Danièle Sallenave, au mieux des artistes. Tout livre à contenu mérite attention, notre réflexion ne pouvant se poser sans culture ni s’éluder quand les faits sont têtus, et que la situation se développe sans résilience possible.

Maïté Bouyssy