L’institutrice de la misère

Elena Gianini Belotti, que l’on connaît en France pour Du côté des petites filles, traduit aux éditions Des Femmes en 1974, a aussi consacré un récit, paru en Italie en 2005, à l’existence d’Italia Donati. C’est le quotidien Il Corriere della Sera qui a rendu publique l’histoire de cette jeune institutrice, en 1887, un an après son suicide, faisant écho à d’autres suicides et à d’autres situations désespérées. Le sort des institutrices, totalement sous la coupe des pouvoirs locaux, a été progressivement porté à la connaissance de tous. Ce récit d’une vie écourtée est glaçant. Elena Gianini Belotti reconstitue dans ses moindres détails le mécanisme effroyable qui a conduit la jeune fille à la mort, et les complicités, chacun à sa mesure, des femmes et des hommes qui l’ont croisée au cours de sa brève existence.


Elena Gianini Belotti, Avant le repos. Trad. de l’italien par Christine Lau. Éditions Do, 264 p., 21 €


L’engagement d’Elena Gianini Belotti pour la cause des femmes, tout comme sa réflexion sur la pédagogie (à laquelle elle s’est consacrée en dirigeant le centre pour l’enfance de Montessori à Rome), expliquent en grande partie pourquoi elle a décidé de consacrer un récit à Italia Donati. Avant le repos s’ancre dans un territoire, dans des paysages, et il s’agit d’une donnée essentielle de l’existence de la jeune institutrice. En Toscane, dans la province de Pistoia, à Cintolese, où se rend Elena Gianini Belotti, on n’est plus, au début des années 2000, dans la campagne, mais au milieu d’usines et de supermarchés. Une trace, pourtant, des événements qui se sont déroulés un siècle plus tôt : l’école élémentaire d’État Italia Donati. L’auteure revient sur les lieux du crime, s’imprègne de ses paysages et de l’atmosphère ; et son émotion – contenue – n’enlève rien à la rigueur et à la précision dont elle fait preuve et qui contribuent à la force de sa dénonciation.

C’est sur ces lieux qu’Elena Gianini Belotti essaie d’imaginer l’état de désolation et d’isolement dans lequel vivaient la famille des Donati et six autres familles paysannes, au lieu dit Case Bini. C’est là qu’Italia s’est acharnée à étudier, une « faute d’orgueil impardonnable aux yeux des paysans » dans cette région de marais et de misère, à la merci de la faim, des rudesses du climat et du choléra, région dans laquelle il était alors malaisé de se déplacer, où toutes les activités étaient liées au marais dont il fallait tirer parti, en pêchant, en braconnant et surtout en cultivant les plantes lacustres destinées à de nombreux usages. Il faut pouvoir imaginer combien la vie était rude il y a cent ans – ce qu’évoque aussi, dans un genre très différent, Piazza d’Italia, le premier roman d’Antonio Tabucchi (1975) auquel il est difficile de ne pas penser en lisant Avant le repos. Le décor dans lequel se joue le drame d’Italia Donati est aussi cruel que cela : on y manque de tout. Quand chaque bouche à nourrir est une épreuve supplémentaire, il s’agit seulement de survivre. Tout le reste semble superflu, et personne n’a plus assez de force pour soutenir cette jeune femme qui sombre sous les yeux de tous, indifférents ou impuissants, accablés par l’existence. C’est peut-être l’aspect le plus terrible du récit d’Elena Gianini Belotti.

Elena Gianini Belotti, Avant le repos

L’institutrice italienne Italia Donati © D. R.

À cette misère extrême s’ajoutent des difficultés liées aux particularités du système éducatif italien de l’époque, auxquelles l’auteure est très attentive. Après l’indépendance de l’Italie, l’école est devenue gratuite et obligatoire, et la scolarisation s’est étendue jusqu’aux plus petites communes, sous l’entière responsabilité des maires. Les enseignants se retrouvaient donc à la merci des querelles politiques tout en exerçant leur métier dans la plus grande pauvreté (absence de poêle dans les classes, encre rationnée au point qu’elle était aussi précieuse que de « l’or fondu », hygiène déplorable des latrines). Imposer aux familles la présence des enfants à l’école, les privant d’une précieuse main-d’œuvre, est une gageure supplémentaire. Avant le repos constitue un document important sur les difficultés rencontrées par les enseignants pour convaincre chacun de la nécessité d’éduquer les enfants, pour lutter contre l’analphabétisme, pour tenter de modifier des préjugés très profondément imprimés. Lorsque la tâche est confiée à de très jeunes femmes (comme c’est bien souvent le cas), l’espoir de réussir est encore plus mince.

Le récit d’Elena Gianini Belotti est aussi un document capital sur la situation des femmes, et une dénonciation radicale des humiliations permanentes auxquelles sont exposées toutes celles qui osent, ne serait-ce qu’à peine, se dégager de la tutelle masculine. Italia Donati est nommée institutrice à Porciano, près de son village d’origine, Cintalese, mais les quelques kilomètres qui la séparent de sa famille creusent un abîme. Partagée entre l’angoisse et l’enthousiasme à l’orée d’une vie nouvelle, elle se rend dans ce village, accompagnée de son frère Italiano. C’est le début d’une tragédie annoncée, celle d’une jeune femme remplie d’espoirs et d’idéaux qui tombe sous l’entière domination masculine. La proie est idéale et les prédateurs déchaînés. Peu avant de se donner la mort, alors qu’elle n’est plus qu’un fantôme sursautant dès qu’on lui adresse la parole, terrifiée par les incessantes calomnies dont elle est victime. Elle se dira qu’elle n’aura, pour finir, jamais vu la mer, pas si éloignée pourtant. On pourra trouver interminables les pages dans lesquelles l’auteure détaille comment Italia Donati prend soin de ceux qui resteront après elle, jusqu’aux chaussures qu’elle choisira pour mourir, laissant dans sa petite chambre sa paire la moins usée, tant ces pages sont bouleversantes, tout comme celles qui sont consacrées à la découverte de la noyée. Elles sont pourtant nécessaires, comme est nécessaire chaque mot d’Avant le repos.

Ce compte rendu précis d’un processus inéluctable ne se contente pas de dénoncer l’ignorance et la brutalité des populations paysannes et des pouvoirs locaux. Elena Gianini Belotti montre aussi comment un individu perd progressivement pied au point de préférer mourir pour restaurer son honneur attaqué. Italia Donati ne prononce quasiment pas un mot dans Avant le repos. Ses pensées sont rapportées, quelques brèves phrases aussi, mais alors qu’elle est la figure principale et obsédante du texte, elle le troue par son silence qui, au fil du récit, nous devient de plus en plus insupportable. Seuls ses gestes, son corps, laissent paraître une intériorité qui lui semble confisquée. Est-ce une volonté de l’auteure de rendre compte de ce silence auquel la société condamne Italia Donati – et plus particulièrement la société masculine, sous l’autorité de laquelle se rangent les rares personnages féminins qui se distinguent dans le récit ? La jeune femme s’éteint doucement, sous nos yeux, et sous les yeux de ses concitoyens, et la voix d’Elena Gianini Belotti rappelle avec intransigeance la responsabilité de chacun dans la vie des autres.


Cet article a été publié sur Mediapart.