La débâcle de la mémoire

Le détour, de l’écrivaine italienne Luce d’Eramo (1925-2001), fille de dignitaires fascistes, est un livre étonnant, perturbant même. Composé d’un ensemble de textes autobiographiques écrits entre 1953 et 1977, tous consacrés à l’année 1944-1945, il a été édité pour la première fois en 1979 en Italie – où il connut un immense succès – et traduit à cette même époque en français avec un succès moindre. Il méritait bien une réédition – avec traduction révisée – à quarante ans de distance, lui qui invite à interroger la façon dont les circonstances du présent informent l’écriture et la mémoire du passé.


Luce d’Eramo, Le détour. Trad. de l’italien par Corinne Lucas Fiorato. Le Tripode, 440 p., 25 €


En février 1944, Luce d’Eramo, âgée de dix-neuf ans, issue d’un milieu bourgeois de dignitaires fascistes qu’elle déteste mais dont elle partage alors l’idéal politique, s’enfuit de chez elle et s’engage comme travailleuse volontaire en Allemagne, à l’I.G. Farben de Francfort. S’ensuivent, dans un ordre chronologique qui n’est pas celui du livre, la honte de la désillusion, la tentative de « s’intégrer » parmi les autres internés qui lui renvoient son milieu social, l’échec cuisant d’une grève, un rapatriement grâce à l’intervention du consul qui souhaite se faire bien voir de son père, une rafle à Vérone dans laquelle, pour échapper à ses parents et à l’Italie, elle se jette la tête la première ; direction le camp de travail de Dachau avec l’espoir d’y retrouver ses amis grévistes de Francfort. S’ensuivent, encore, une nouvelle fuite, des errances, jusqu’à ce que l’effondrement d’un mur lors des bombardements alliés de Mayence, le 27 février 1945, lui brise le dos et la laisse paralysée à vie.

Luce d’Eramo, Le détour

Ce qui emporte le lecteur, ce n’est pas seulement la fascination pour la brutalité de ce qui est narré, malgré les gros plans, les zooms sur tel ou tel personnage, Jean de Lille, Gruzcenka, Lulu, les descriptions minutieuses des camps de travail ; c’est aussi l’aventure difficile de l’écriture, de ses redites et de ses repentirs, du malaise qu’elle suscite parfois, sur plus de vingt ans.

Dans les deux premières parties, écrites en 1953, 1954 puis 1961 (celles qui racontent la fuite de Dachau, l’errance jusqu’à Mayence et le rapatriement définitif en Italie), la narration, bien rodée, croque les personnages, dresse efficacement les situations et met en scène une narratrice à peu près toujours pleine de ressource et d’allant. Mais, peu à peu, cet art du récit perturbe. Du picaresque aux joues toujours roses au milieu de l’Allemagne en ruine, vraiment ? et jusque dans le train qui rapatrie la narratrice, paralysée, incontinente, parmi d’autres agonisants ? Il y a là, non sur le plan factuel, mais sur le plan de l’écriture, quelque chose qui atterre, tant cette veine narrative semble discordante avec l’horreur, y compris biographique, de ce qui est raconté.

Pourtant, on a raison d’être à la fois bouleversé et mal à l’aise, car cette discordance n’est pas rien : elle indique au contraire une mise en perspective du passé selon les besoins du présent qui ne cesse au fil des textes suivants d’évoluer, et que Luce d’Eramo finit par interroger de façon fébrile, inquiète de son propre rapport à la vérité.

Luce d’Eramo, Le détour

Luce d’Eramo (1980) © D. R.

La  troisième partie, écrite quinze ans plus tard, en 1975, rend compte d’événements antérieurs : l’arrivée à l’usine I.G. Farben de Francfort comme volontaire, la déconvenue, puis la découverte de la solidarité sociale, enfin l’échec de la grève des travailleurs étrangers (séduits, au moment de la victoire, par la promesse d’une soupe de pois et d’un œuf), l’arrestation et la dispersion des complices. Écrite à la troisième personne, plus distanciée, cette partie laisse aussi davantage se déployer la fragilité de l’adolescente, sa recherche d’un ancrage amical et collectif, la honte que lui inspirent son milieu d’origine et ses réflexes classistes, et la toute relative protection dont, comme fille de dignitaire fasciste, elle bénéficie .

Enfin, la dernière partie, « La distorsion », écrite en 1977, explore le temps de l’après et essaie de ressaisir l’ensemble. Elle revient sur les circonstances biographiques, vingt ans plus tôt, de l’écriture des deux premières parties rédigées dans un moment de vie particulièrement difficile où, après un long refoulement, le souvenir d’en avoir réchappé vient soutenir l’autrice – où la résurgence de « mon Allemagne », comme elle l’écrit terriblement, acquiert une vertu roborative. On comprend alors l’effet d’irréalité un peu héroïsant et rétrospectif des récits de 1953 et 1961. Luce d’Eramo y raconte également des faits jusque-là, souligne-t-elle, éludés ou refoulés ; non seulement sa prime adhésion au fascisme, mais la honte du premier rapatriement – permis par l’entregent du père – après l’échec de la grève de Francfort, et surtout le coup de tête qui s’ensuivit. Rapatriée à Vérone, elle se fait volontairement prendre dans la rafle, en prenant soin de perdre ses papiers, pour être sûre de ne plus être protégée et de rejoindre tout à fait le sort de ses ami.e.s.

Luce d’Eramo, Le détour

Document appartenant à Luce d’Eramo (janvier 1944) © D. R.

Mais la culpabilité qui traverse cette dernière partie est elle aussi perturbante et rejoue un peu ce qu’on lisait dans les récits des années 1950. On y perçoit en effet un désir effréné, presque oppressant, de montrer politiquement et moralement patte blanche, un besoin panique et insatiable d’« en être » : « en », c’est-à-dire du côté des misérables, de ceux qui ont été broyés par le régime nazi puis par le capitalisme, ou du moins du côté de ceux qui dénoncent les violences sociales, puisque contre les privilèges de sa naissance et de son éducation l’autrice ne peut rien. Et plus elle exhibe ses auto-accusations (que ce soit pour avoir éludé des épisodes importants ou pour les avoir mis en scène de façon avantageuse pour elle, trop individualiste à ce qu’elle craint), moins on sait à quoi rapporter cette culpablité proliférante. Moins on comprend, également, le statut de la collectivité qu’elle tenta de rejoindre en se faisant arrêter à Vérone.

Rappelons-le, Luce d’Eramo fut effectivement broyée, à vingt ans, par son expérience allemande. Pourtant, cette réalité n’ôte rien à sa crainte de « ne pas en être » – comme s’il lui fallait fournir, par surcroît, des preuves d’appartenance politique. Par ailleurs, et quel que soit son désir d’appartenance, jamais son récit n’évoque de possibles recherches ou interrogations, après guerre, pour savoir ce que les uns et les autres – dont un certain Johann avec qui elle se maria dans un bref projet de fuite vers l’URSS – sont effectivement et individuellement devenus. Que la question de leur devenir ne soit presque pas posée en vingt ans d’écriture interroge, au moins fugacement, quant au type de collectivité qu’ils formaient pour la narratrice, ou quant à la violence de son refoulement. Enfin, son analyse du Troisième Reich, plutôt rapide et centrée sur la question des classes sociales (mais suffisamment déterminée pour minorer nettement, ici ou là, les délires raciaux du nazisme), a, lue à quarante ans de distance, quelque chose d’un peu convenu, comme si, ici encore, il s’était agi de tenir un bon discours.

Alors on se dit que les communautés que Luce d’Eramo tenta si désespérément d’intégrer lorsque, à dix-neuf ans, elle se fit déporter à Dachau puis lorsqu’elle écrivit ce récit ont l’une et l’autre quelque chose de réel, bien sûr, mais aussi d’évanescent et de douloureusement fantasmatique qui ne permet pas de réparer les disjonctions du récit et de la mémoire. Et c’est là, parmi les bombes alliées et les camps nazis, dans l’histoire solitaire et effarée d’un désir d’appartenance insatisfait et d’une culpabilité sans fond, que Le détour nous entraîne.