Voyage dans le Japon médiéval

Le groupe Koten rassemble cinq japonisants remarquables à la fois par leur science de la langue et de la civilisation japonaises et, ce qui est beaucoup plus précieux, par une curiosité qui les conduit à déborder très largement le cadre des études académiques, par exemple en exhumant certains textes anciens dont l’étrangeté fait tout le charme. Ils traduisent ensemble des notes de voyage dans le Japon médiéval.


Anonyme japonais, En longeant la mer de Kyôtô à Kamakura. Trad. du japonais, annoté et présenté par le groupe Koten. Le Bruit du temps, 168 p., 15 €


Ce n’est pas que le présent récit ne s’inscrive, comme la plupart des monuments littéraires nippons classiques, dans une tradition codée, ici celle des « notes de voyage » (kikô), genre étroitement réglé : il s’agit de conter les péripéties d’un voyage accompli à l’intérieur de l’archipel afin d’y visiter et d’y admirer des lieux célèbres, seul ou en compagnie. L’auteur, généralement un homme, est toujours un lettré (animé d’une grande propension à exhiber sa connaissance de la poésie chinoise), un ancien notable ou bien un moine féru de pensée bouddhique. Chemin faisant, le voyageur stationne en des sites consacrés, produit lui-même quantité de poèmes courts (des waka de 31 syllabes, moins resserrés néanmoins que le haïku de trois vers qui ne compte que 19 syllabes).

Qu’a donc de si particulier, de si attachant, de si troublant ce texte-ci, qui relate une expérience touristique et surtout intérieure mettant en scène un quinquagénaire accablé de chagrin (mais la mélancolie est un topos du genre) ? De lui nous ne savons rien ou presque : il laisse à Kyôtô, la capitale, sa vieille mère et pendant son absence (16 jours pour l’aller, du retour nous ne savons rien) ne cessera de s’inquiéter de sa santé à elle, craignant de ne plus la retrouver à l’issue d’une aventure à la fois désirée et redoutée qui ressemble à une ascèse.

En longeant la mer de Kyôtô à Kamakura. Trad. du japonais, annoté et présenté par le groupe Koten

Tawaraya Sotatsu, Vagues à Matsushima (XVIIe siècle)

Il espère cependant que les difficultés inhérentes à un déplacement de 450 km (à pied ou à cheval) ponctué de dévotions dans les sanctuaires rencontrés, qui souvent l’hébergent (mais il couche aussi dans de pauvres auberges ou même à la belle étoile), que cette forme de mortification lui vaudra l’attention bienveillante de la divinité.

Est-ce cette dévotion filiale qui nous émeut ? Plutôt un sentiment diffus de manque, comme si ce voyage apparemment gratuit, ou seulement initiatique, cachait quelque secret latent qui ne s’exprime jamais clairement. Or ce secret existe en effet, que malgré le malaise (délectable) de lecture évoqué ci-dessus nous ne devinerions certes pas sans les notes indispensables des éditeurs. La clé se trouve dans le seul indice précis que fournit le texte à son orée : «  C’est dans la deuxième année de Jôô, dans la première décade du quatrième mois, qu’un beau matin, à la cinquième veille, je pris la route. » Soit bien avant l’aube (vers 3 h), au plein de l’été, en 1223.

Dans le cours de l’interminable Moyen Âge japonais, entièrement traversé de guerres de clans successives d’une férocité que l’unité ethnique du pays n’atténue en rien, les années 1221-1222 sont celles dites des « troubles de Jôkyû », marquées par une des tentatives récurrentes et ratées du pouvoir impérial imité de la Chine pour mettre au pas la féodalité naissante incarnée par les shôgun guerriers de Kamakura. À l’issue de cette énième guerre civile, les guerriers écrasèrent les troupes impériales inférieures en nombre. L’empereur, afin de sauver sa vie et celle de ses fils, « donna » cinq nobles de haut rang, ses plus fidèles serviteurs, qui furent exécutés loin des yeux de la cour, sur la route de Kyôtô à Kamakura, précisément cette route que devait suivre le voyageur resté anonyme moins de deux ans plus tard.

En longeant la mer de Kyôtô à Kamakura. Trad. du japonais, annoté et présenté par le groupe Koten

Shiba Kōkan, Vue de Shichirigahama près de Kamakura, dans la province de Sagami (1796) © Musée de la Ville de Kobe

On comprend alors le long passage consacré par le texte à ces personnages sacrifiés, et la fébrilité palpable qui s’empare du narrateur quand ses pas se rapprochent du lieu (maudit) des meurtres, puis de la ville de Kamakura où se fortifie le pouvoir féodal hostile à l’empire, la ville ennemie où règnent les tueurs de ceux avec lesquels le voyageur engagé (peut-être) dans une sorte de pieuse démarche (hommage et pèlerinage) entretenait (peut-être) des liens de parenté, ou d’obligation sociale.

Rien de plus révélateur, en creux, d’un système de relations fondé sur les services rendus et les devoirs à rendre de vassaux à seigneurs (ou de compagnons de lutte à martyrs trépassés) que ce texte inextricablement mystique et politique, où la rhétorique de l’exaltation religieuse, même si elle est sincère, semble cacher mal de douloureuses et inexpiables réalités terrestres. Une qualité de passion engendre ici une manière de frémissement continu du style, qui parcourt le texte en son entier et lui confère, en dépit du respect des modèles et d’une érudition envahissante, une poignante authenticité littéraire. Le groupe Koten (Claire Akiko-Brisset, Jacqueline Pigeot, Daniel Struwe, Sumié Terada et Michel Vieillard-Baron) a su révéler cette combustion souterraine sans l’ensevelir sous la cendre de la glose.

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