Entretien avec Ottessa Moshfegh

Mon année de repos et de détente, deuxième roman d’Ottessa Moshfegh, née aux États-Unis d’une mère croate et d’un père juif iranien, raconte l’histoire d’une jeune, riche et  ravissante New-Yorkaise ayant décidé de dormir pendant un an et se réveillant juste avant le 11-Septembre. En attendant Nadeau a rencontré la romancière à Paris.


Ottessa Moshfegh, Mon année de repos et de détente. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Clément Baude. Fayard, 304 p., 20,90 €


D’où est venue l’idée de ce roman ?

J’ai commencé à écrire les journées de cette femme dans l’intention de faire sa connaissance, et plus je la connaissais, plus je me rendais compte qu’elle avait envie de rester à la maison au lieu de sortir et d’explorer le monde. Donc la situation du livre s’est mise en place organiquement : elle, seule dans son appartement, sa solitude interrompue périodiquement par les visites d’une amie, le tout ponctué par des retours en arrière vers sa vie antérieure. J’avais écrit dix ou vingt pages lorsque j’ai compris qu’elle se serait vraisemblablement donné ce « projet » de dormir. C’est à ce moment-là que le livre s’est révélé à moi.

Elle se drogue.

C’est pour pouvoir dormir, je ne crois pas que ça l’amuse de prendre ces médicaments, ils ont juste le rôle de calmants.

Quels médicaments ?

La plupart sont des somnifères assez communs, excepté « Infermiteral », que j’ai inventé. Je n’ai pas eu à faire beaucoup de recherches : aux États-Unis, les médicaments sont tellement intégrés dans le tissu social que ça m’est familier. Et puis moi-même j’avais pris des somnifères à l’occasion.

Quel est l’effet de l’Infermiteral ?

Il l’assomme pendant trois jours et provoque du somnambulisme.

Votre héroïne est presque l’incarnation du rêve américain : c’est une riche et ravissante blonde WASP.

Oui, mais sa beauté n’est pas originale. Il fallait lui épargner toute angoisse sur son physique, pour qu’elle puisse oublier le monde externe et qu’elle puisse vivre pleinement à l’intérieur d’elle-même pendant la durée de l’histoire. Et ce choix m’a permis de résoudre pas mal de problèmes : quand vous proposez au lecteur un personnage ayant un comportement discutable, bizarre ou égoïste, c’est plus difficile de le trouver sympathique s’il est laid. Je l’avais déjà remarqué avec la réception d’Eileen [son premier roman] : le public a été dérangé par le physique désagréable de l’héroïne. Donc, en créant ce personnage, j’ai fait une sorte de pied de nez, comme si je disais au lecteur : « Ça vous fait quoi d’avoir encore affaire à un personnage féminin complexe et paumé mais qui cette fois ressemble à Claudia Schiffer ? » Parce qu’à ce moment-là, votre jugement ne s’appuie plus sur l’apparence. Et je crois qu’en fin de compte j’avais raison : si elle n’avait pas été belle, le public se serait moins intéressé à ce livre.

Donc, c’était pour vendre davantage ?

Je me suis donné pour défi de créer un personnage au physique parfait, d’en voir l’impact sur sa psychologie. En fait, l’apparence joue un rôle très important dans la construction de la personnalité : une personne si belle peut se permettre de ne montrer aucune émotion, de rester sans affect.

Sa beauté a-t-elle eu d’autres conséquences sur sa vie ?

Ça a modifié ses relations.

Lesquelles ?

D’abord avec sa supérieure hiérarchique ; la plupart des jeunes qui arrivent à New York ont le sentiment de ne pas être à la hauteur, alors qu’elle s’en fichait. Et puis elle n’a pas beaucoup d’amis : dotée d’une telle beauté, c’est difficile d’être amie avec d’autres femmes, et sans doute aussi avec des hommes, parce qu’on est réifié. Même avec Reva – sa seule amitié durable – son rapport est largement de l’ordre d’un conflit, avec le degré de préoccupation de chacune concernant son apparence. Il y a du ressentiment, de la mécompréhension et du dégoût passionné, mélangés avec pas mal d’empathie. Chacune arrive à exprimer quelque chose dont l’autre est incapable, d’où la réussite de leur amitié et son importance dans le livre.

Ici comme dans Eileen, la différence physique entre les deux héroïnes est fondamentale.

Le phénomène de la beauté, qui l’a, comment on la vit, tout ça est magique. Et c’est parfois aussi une malédiction, parce que la beauté n’a rien à voir avec votre être profond, c’est une simple question de génétique : seulement 0,001 % des gens ont le genre de physique dont il est question ici, celui des médias dominants. Personnellement, je suis troublée lorsque je me trouve en face d’une grande beauté : je me demande si elle est plus gentille que moi, ce qu’elle pense de mon apparence, est-ce que je fais l’affaire ? Lorsque nous sommes entourés par des gens d’une apparence médiocre, nos pensées sont différentes : la beauté est une énorme distraction. Peut-être encore plus aux États-Unis, où, à la différence de ce qui se passe en France, on la fétichise.

Ottessa Moshfegh, Mon année de repos et de détente

Ottessa Moshfegh à Paris (juin 2019) © Jean-Luc Bertini

En quoi la beauté est-elle fétichisée aux États-Unis ? 

Dans les années 1980 et 1990, les canons de beauté étaient peut-être plus liés au charme, alors qu’aujourd’hui pour être belle il faut s’afficher dure, conformiste et garce. C’est avec ce modèle de réussite que j’ai grandi : au lieu de valoriser la douceur, on nous présentait quelque chose de dur et d’invulnérable. C’est l’apanage des Élues : les gens normaux sont vulnérables.

S’agit-il de la masculinisation de la femme américaine ?

Je crois que cela remonte à la mode des années 1980, quand les femmes ont commencé à porter des vêtements d’hommes. Il y avait un aspect politique, elles entraient dans des domaines plus importants de l’économie, et demandaient alors à être prises plus au sérieux, quitte même à assumer une silhouette masculine. S’habiller dans des tenues d’hommes a amené à une sorte de déféminisation. Dans les années 1990, on a vu l’héroïne chic chez les mannequins ; Kate Moss en est l’emblème : elle a beau avoir du charisme, ce qui la définit est le mystère de son vide. Ce n’est pas masculin, d’un point de vue politique je dirais que c’est misogyne.

En quoi la figure de Kate Moss est-elle misogyne ?

Elle représente la femme au regard mort. Même si on admet qu’elle est censée exprimer l’ennui et la déprime, pourquoi faut-il qu’une femme s’affiche de cette manière ? C’est ennuyeux cette image de la femme qui ne fait rien, qui passe son temps à boire des martinis et fumer des cigarettes. Cet idéal m’intriguait relativement à mon personnage qui reste à la maison et regarde des films de Whoopi Goldberg en prenant des somnifères. Pourtant, elle ne le fait pas devant le public, elle n’est pas installée dans le lobby d’un palace mais plutôt dans son appartement en désordre, ou disons son appartement spartiate et poussiéreux. Ça me plaît que tout cela ne soit pas une performance pour le public.

Sauf si on considère que son public, c’est le lecteur.

Oui, mais j’ai le sentiment que ce livre est plutôt intime.

Et puis elle finit par se mettre d’accord avec le vidéaste chinois pour que sa « performance » soit filmée.

C’est vrai : ils s’exploitent réciproquement. À partir du moment où elle découvre l’Infermiteral et arrive à rester inconsciente pendant de longues périodes, elle a besoin de quelqu’un pour s’occuper d’elle. Mais il ne faut pas que cette personne soit sympathique, ça l’empêcherait de réaliser son dessein. Après avoir travaillé dans le domaine de l’art contemporain, elle connaît cet artiste dont l’éthique est parfaite : il serait capable de la garder emprisonnée dans son appartement, en se servant d’elle pour un projet. Donc c’est « gagnant-gagnant ».

Cette histoire, fallait-il qu’elle se déroule à Manhattan ?

Elle n’aurait pas pu se passer ailleurs à cause du thème : être piégé dans un paradigme culturel. Et à New York, lorsqu’on regarde autour de soi, on voit, comme dans un cristal, le reflet de l’identité de la ville dans ce qu’elle attend de vous. On commence à croire que rien n’existe en dehors de New York, que le monde à l’extérieur est tellement vide de sens qu’il n’a aucune prise, que c’est juste des vacances par rapport au monde réel, celui situé entre Brooklyn et New Jersey.

New York veut alors dire Manhattan ?

Oui, dans ce livre, qui traite aussi le thème du sommeil et du réveil au début du millénaire, dont le 11-Septembre est une partie importante de l’histoire.

Ce livre serait-il un roman sur le 11-Septembre ?

Il existe d’autres romans où les retombées du 11-Septembre sont plus centrales. Pendant l’écriture, j’ai lu L’homme qui tombe de Don DeLillo et j’ai été soulagée quand j’ai vu qu’il n’y avait rien de commun entre nos deux livres.

Pourquoi situer l’intrigue entre juin 2000 et septembre 2001 ?

Ce fut un moment intéressant et plein d’attente, personne ne prévoyait la suite, c’est donc rétrospectivement qu’on voit que quelque chose allait éclater.

Le lecteur est-il censé anticiper la tragédie ?

Oui, il y a une ambiance de pressentiment, on croit pouvoir identifier l’objet à l’horizon, sans en connaître l’impact sur les personnages.

Eileen se passe en 1964, et ce roman en 2000. Comme dans l’univers de Dana Spiotta, vous semblez vous régaler dans l’exploration de technologies déjà démodées, créant ainsi un ton un peu kitsch ou parodique.

En 2000, nous ingérions les médias autrement, donc on était moins connecté à Internet. Pour quelqu’un qui cherche à se détacher du monde, cette distinction est importante. Si l’intrigue avait eu lieu aujourd’hui, il aurait fallu qu’elle se débarrasse de son iPhone. En même temps, peut-être aurait-elle voulu garder Internet afin de pouvoir se faire livrer la nourriture à domicile. L’affaire n’est pas la même : l’isolement en 2020 n’a rien à voir avec celui de 2000.

Un autre point en commun avec Eileen est un certain penchant claustrophobe.

Ce n’était pas conscient mais j’avais déjà écrit McGlue – mon véritable premier roman [inédit en français] –, qui concerne un homme littéralement incarcéré. En effet, j’ai tendance à mettre mes personnages dans des espaces clos.

À ce propos, votre roman me fait penser à Jane Eyre.

Sans doute m’a-t-il influencée. Il y en a un autre qui ressemble à Jane Eyre : La séquestrée (de Charlotte Perkins). C’est une nouvelle sur une femme qui devient folle dans une chambre. Tout cela traînait dans ma tête, et je voyais bien que mon livre s’inscrirait dans cette tradition, mais je n’ai pas fait exprès.

American Psycho de Bret Easton Ellis possède aussi des similitudes avec votre livre : Manhattan, la jeunesse dorée, la drogue, le luxueux appartement sordide, le manque d’affect.

Oui, si j’ai eu un seul livre en tête pendant l’écriture, c’est American Psycho. Il réussit plein de choses qui m’ont donné le sentiment que je pouvais y arriver : la distance entre le narrateur et le héros, la façon dont la narration avance à la manière d’un monologue, la manière dont le narrateur discourt sur la culture pop. Je n’avais pas besoin de permission, mais son livre m’a déblayé le terrain pour pouvoir penser ce roman.

Votre narratrice se passionne pour la basse culture.

Je m’efforce de ne pas être élitiste, même si, vu mon passé [ses parents ont été professeurs dans les conservatoires de Boston, et elle a fait ses études à Columbia et à Brown, ndlr], dans certains domaines je suis snob. Mais il y avait un moment à l’université où je me suis rendu compte que, si j’espérais rester authentique, il fallait rejeter la pensée savante et me distancier de l’image de l’« intellectuelle ». Je déteste la philosophie, et j’abhorre savoir ce que les autres pensent, je trouve ça tellement ennuyeux ! Traditionnellement, on considère les auteurs littéraires comme des intellectuels ; je ne dirais pas que je n’en suis pas une, ni que je ne suis pas intelligente, mais je n’exploite pas la culture pop pour passer pour élitiste : j’espère que le public le voit. J’essaie simplement de raconter des histoires sur des gens qui ne lisent pas Schopenhauer parce que ceux qui le lisent sont ennuyeux, sans vouloir offenser personne.

Donc vous aimez Whoopi Goldberg.

J’ai été ravie de pouvoir écrire sur Whoopi Goldberg, le roman m’a fourni l’occasion de réfléchir profondément sur la fascination qu’elle exerce sur moi. La plupart des réflexions de l’héroïne à ce propos viennent directement de mon cerveau.

Quelle est la spécificité de Whoopi Goldberg ?

J’ignore son signe astrologique, mais elle est tellement terre à terre, elle reste elle-même quel que soit le rôle qu’elle joue. Elle est incroyablement honnête et dit la vérité d’une manière non violente, comique et absurde. Même dans La couleur pourpre, bien qu’il s’agisse d’une performance dramatique exceptionnelle, c’est toujours elle. Dès qu’elle paraît à l’écran, elle fait en sorte qu’on prenne conscience du fait qu’on est en train de regarder un film, ce qui nous amène à un autre niveau de la fiction.

Whoopi Goldberg instaure alors un jeu à la fois minimaliste et métafictionnel, comme chez votre héroïne, qui n’a pas de nom.

Elle ne pouvait pas porter de nom, je n’en ai trouvé aucun.

De même, rien ne se passe dans votre livre.

Ayant terminé ce roman, je m’intéresse dorénavant à l’intrigue et aux possibilités dramatiques inhérentes au roman.

Êtes-vous aussi une grande dormeuse ?

La plupart du temps, je suis très fatiguée, surtout maintenant parce que je suis à la fin d’un tour promotionnel.

Propos recueillis par Steven Sampson

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