Un roman nommé Désir

André Aciman est un auteur new-yorkais originaire d’Alexandrie. À l’instar de sa précédente fiction, adaptée au cinéma sous le titre Call Me By Your Name, Les variations sentimentales : roman est une ode à la multiplicité du désir. 


André Aciman, Les variations sentimentales : roman. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Anne Damour. Grasset, 368 p., 20,90 €


Les variations sentimentales : roman n’est pas un roman, se dit-on à mi-chemin de ses six chapitres. Puis, arrivé à la fin du livre d’André Aciman, on voit qu’il s’agit d’un puzzle délicat et complexe où, comme dans La Ronde de Schnitzler, les rapports entre protagonistes se modifient d’un chapitre à l’autre, laissant seul le désir intemporel, élan ineffable et irrésistible, passant comme un courant électrique entre des bornes fluctuantes, celles-ci manipulées par un auteur-ingénieur magistral. Plus on réfléchit à ce texte, plus on est émerveillé par sa structure, comme par celle du dernier film d’Almodovar, qui termine également sur un crescendo émouvant.

Le héros s’appelle-t-il Paolo, prénom qu’on entend comme en parenthèse dans la « nouvelle » du début, Premier amour, située près de la Sicile ? A-t-il douze ans ? Pas exactement, parce que le narrateur en a dix de plus lorsqu’il revient à San-Giustiniano, afin de retrouver l’homme l’ayant précocement éveillé à l’homo-érotisme. « Je suis revenu pour lui », écrit-il dans son carnet en apercevant l’île depuis le pont du ferry. Mais il n’a même plus vingt-deux ans, parce que c’est un narrateur s’exprimant au passé, relatant un voyage bien antérieur.

Comme le garçon dans Douleur et gloire, fasciné par les dorsaux du jeune peintre embauché par sa mère, Paolo fixe le corps de l’ébéniste en train de restaurer un secrétaire ancien et deux cadres du siècle précédent appartenant à ses parents. Ici aussi il s’agit d’un paysage bucolique au sud de l’Europe, l’ancien haut village de San-Giustiniano Alta, vu cette fois à travers un regard aisé et cosmopolite. Pourquoi les garçons fantasment-ils autant sur des jeunes hommes engagés à faire un travail manuel dans leurs domiciles ? Est-ce une façon de s’inventer un père plus viril ?

Les pulsions sont encore centrales dans Fièvre de printemps, chapitre suivant. Là aussi le contraste entre la sophistication du cadre et les comportements primitifs est saisissant. Le narrateur — est-ce le même, est-ce « Paolo ? » — aperçoit sa fiancée en train de déjeuner avec un inconnu dans un restaurant guindé de Manhattan. Il observe la manière dont elle l’écoutait « si intensément, passionnément attentive à chaque inflexion de son large sourire à fossette, sa tête inclinée vers lui, qui penche la sienne vers elle, l’effleure, leurs deux têtes appuyées au grand miroir placé derrière eux. » Dans l’univers d’André Aciman, les odeurs, la texture de la peau, les moindres mouvements d’un doigt, d’un bras, d’une cheville sont hautement significatifs, comme pour les animaux dans la nature. Pour cela, il est bien le fils de son bien-aimé cinéaste Éric Rohmer, lui aussi capable de ramener le regard du spectateur vers une mini flottement corporel, alors que les acteurs entretiennent un dense et subtile dialogue.

André Aciman, Les variations sentimentales : roman

André Aciman © Sigrid Estrada

Rongé par la jalousie, le héros s’efforce de bouder sa compagne lors d’un dîner mondain quelques heures plus tard. Jusqu’à ce qu’elle ne démente sa paranoïa, en expliquant les enjeux du déjeuner, typiquement new-yorkais, rapportant à l’argent et au pouvoir. Elle le fait comprendre que si jalousie il y a, c’est par rapport à l’autre, l’homme avec qu’il a partagé le repas au restaurant, un Israélien, véritable objet de la convoitise du narrateur.

Donc il est bisexuel, voire homosexuel ? Est-ce Paolo ? En tout cas, lorsque, tel Schnitzler, on passe au troisième tour, un chapitre intitulé Manfred, on bascule de nouveau du côté sombre de la sexualité, comme le seul titre implique : Man-fred. Chez Aciman, l’homo-érotisme est toujours plus cru, plus concret : il ressemble alors à Philip Roth pour le regard qu’il porte sur l’objet du désir, sauf que celui-ci est doté d’un phallus. Et comment ! : « Je ne sais rien de toi. Je ne connais ni ton nom, ni où tu habites, ni ce que tu fais. Mais je te vois nu tous les matins. Je vois ta bite, tes couilles, ton cul, tout. Je sais comment tu te brosses les dents, comment ton omoplate saille puis se rétracte quand tu te rases. Je sais que tu as l’habitude de prendre une douche rapide après t’être rasé et que ta peau rougeoie quand tu en sors, je sais exactement comment tu drapes une serviette autour de ta taille et, pendant un court instant que j’attends désespérément chaque matin dans le vestiaire du tennis, comment tu la laisses choir sur le banc et te dresses entièrement nu après t’être séché. »

Manfred est allemand et le peuple dont il fait partie, n’en déplaise à eux, représente encore dans l’esprit occidental l’être violent et brutal, porté sur la passion et l’animosité. Le terrain de tennis dans Central Park où le narrateur finira par faire sa connaissance est comme une petite île à l’intérieur de l’île, un endroit où des joueurs, à moitié nus, affichent ouvertement la soif de conquête que, normalement, on essaie de dissimuler une fois qu’on a enfilé son costume cravate.    

Ces décalages de comportements, vestimentaires et autres, fascinent André Aciman. On se demande s’il déshabille ces personnages pour mieux les rhabiller. Aucun autre romancier n’illustre aussi bien le principe d’incertitude de Heisenberg : ses héros ne sont jamais in situ. À New York, ils rêvent de l’Europe, alors que sur les rives de la Méditerranée, ils tournent leur regard vers la statue de la Liberté. Dans les bras d’une femme, ils songent aux caresses masculines, et inversement. Même leurs prénoms sont instables : Paolo, Paul, Pauly, Paulyyyy

Enigma variations, titre original du livre transformé ici d’une manière plus flaubertienne, faisait écho, entre autres, à la machine électromécanique utilisée par les nazis pendant la guerre qui servait au chiffrement et au déchiffrement de l’information. C’est comme si ce texte comportait un message codé qu’il fallait déchiffrer, en cherchant dans les interstices entre chapitres, entre amants et maîtresses, entre le temps remémoré et celui, éphémère, vécu au présent. Les variations sentimentales : roman n’est pas un roman, c’est un petit bijou.

 

Steven Sampson