Une nouvelle inédite de Schnitzler

Grâce au journal que Schnitzler a tenu avec le plus grand soin durant toute sa vie, on sait qu’il commence en mars 1894 à écrire une nouvelle intitulée Gloire tardive (Später Ruhm). En septembre 1894, il note dans son journal qu’il a relu ce manuscrit et qu’il le trouve « pas si mal réussi ». Mais, en décembre 1894, après une nouvelle relecture, il a des doutes : « Plaisant, quelques très bons passages, mais dans l’ensemble un peu ennuyeux ».


Arthur Schnitzler, Gloire tardive. Trad. de l’allemand par Bernard Kreiss. Postface de Wilhelm Hemecker et David Österle. Albin Michel, 160 p., 16 €


Quelques jours plus tard, Schnitzler fait une lecture à haute voix de sa nouvelle en présence de Hugo von Hofmannsthal, Richard Beer-Hofmann et Felix Salten, et note dans son journal que Gloire tardive leur a beaucoup plu, malgré quelques longueurs et quelques négligences de style, mais que la fin n’est « pas assez triste ». En mai 1895, Schnitzler corrige encore une fois son manuscrit, confiant à son journal qu’il trouve le texte par endroits « affreusement mal écrit », que, dans l’ensemble, le récit « manque de chaleur ». C’est seulement en juillet 1895 qu’il se décide à envoyer son manuscrit à Hermann Bahr, avec l’espoir que celui-ci le publiera dans l’hebdomadaire Die Zeit. Mais, en septembre, Bahr lui fait savoir que le texte est trop long et devrait être délesté de certains passages que Bahr a trouvés mauvais. Il est question une dernière fois de Gloire tardive dans le journal de Schnitzler en novembre 1895 : il vient de relire sa nouvelle, qui lui a, cette fois, « très fortement déplu ». Finalement, Schnitzler renoncera à la publication de ce manuscrit, mais le conservera dans ses archives.

L’existence de Gloire tardive était bien connue des spécialistes des manuscrits de Schnitzler, mais l’œuvre était restée inédite, sans doute parce que le verdict de Schnitzler lui-même paraissait s’imposer à la postérité. C’est pourquoi, dans le petit cercle des éditeurs scientifiques de Schnitzler, la publication de Gloire tardive par Wilhelm Hemecker et David Österle – qui rencontra un succès considérable – fut ressentie comme le coup éditorial d’audacieux usurpateurs. Rarement le contraste aura été aussi grand entre les critiques acerbes venues de la Schnitzler-Forschung et l’enthousiasme des comptes rendus publiés dans les journaux à grand tirage. Il est vrai que les deux éditeurs du manuscrit de Gloire tardive ont eu tort de parler d’un « texte inédit récemment découvert » (quatrième de couverture) puisque l’existence de cette nouvelle était bien connue, en tout cas des spécialistes. Il est vrai aussi que leur méthode d’établissement du texte a pris quelques libertés avec les règles de la philologie (l’orthographe a été modernisée, des corrections de la main de Heinrich Schnitzler – fils de l’auteur – ont été prises en compte, le tout sans aucun commentaire).

Il reste que Gloire tardive est un récit captivant et brillamment construit. Ce tableau satirique et mélancolique d’un cénacle d’écrivains manqués qui se prend pour le Parnasse de la Jeune Vienne méritait assurément d’être publié. Les gardiens du temple de la philologie schnitzlérienne qui pestent contre cette publication peuvent-ils expliquer pourquoi il aurait fallu laisser cette nouvelle de Schnitzler tomber dans l’oubli ? Pourquoi, au fait, Schnitzler a-t-il en fin de compte renoncé à la publier ? Ses scrupules d’écrivain perfectionniste et autocritique expliquent-ils tout ?

Eduard Saxberger, le personnage principal de Gloire tardive, est un fonctionnaire qui compte déjà trente-cinq ans de carrière (on peut en conclure qu’il a passé la soixantaine), un célibataire endurci, qui s’ennuie au bureau et ne s’amuse que le soir, quand il se retrouve au bistrot dans son cercle d’habitués amateurs de billard et de cigares. Sa routine quotidienne est bouleversée par la visite d’un jeune homme qui se présente comme « Wolfgang Meier, écrivain » et comme un admirateur du recueil de poèmes intitulé Promenades que Saxberger a publié jadis et dont il ne garde qu’un souvenir vague et teinté d’amertume, car le livre est tombé dans l’oubli (Meier l’a trouvé chez un bouquiniste). Flatté par cet hommage inattendu, Saxberger accepte de se joindre au cercle littéraire de Meier qui se réunit dans un café bien connu du centre de Vienne. Ce cénacle d’écrivains encore obscurs mais débordants d’ambition traite Saxberger comme un maître vénéré, et celui-ci est trop touché pour se rendre compte du ridicule de la situation. Il se laisse entraîner à participer à une soirée de lectures publiques au cours de laquelle une actrice, dont les clins d’œil pleins de sous-entendus et le tailleur jaune le mettent très mal à l’aise, lira ou plutôt – comme il le redoute – déclamera quelques pages choisies dans ses Promenades. Finalement, ces lectures ont un succès honorable, mais Saxberger entend quelqu’un dire à son sujet : « Pauvre diable ! » Ulcéré, il prend conscience de la médiocrité des jeunes auteurs dont les flatteries lui ont tourné la tête au point que, pendant quelques semaines, il s’est demandé s’il n’était pas bel et bien un génie méconnu qui s’ignorait lui-même. Dégrisé, un peu honteux, Saxberger retrouve avec volupté le cercle de ses amis amateurs de billard et de cigares où l’on parle de tout, sauf de littérature.

Il est tentant de reconnaître dans le cénacle des jeunes écrivains qui procurent à Saxberger l’illusion d’une reconnaissance tardive une satire du groupe de la « Jeune Vienne » qui se réunit au Griensteidl jusqu’au moment de la démolition, en janvier 1897, de ce vieux café viennois surnommé « café Folie des grandeurs » (Café Größenwahn) en raison de la réputation de mégalomanie faite à ces auteurs par Hermann Bahr, leur hyperbolique promoteur. Depuis un bon moment déjà, Schnitzler se sent mal à l’aise au café Griensteidl. Le 20 février 1892 il a confié à son journal : « Je ne supporte pas le Griensteidl ». Selon l’interprétation séduisante des éditeurs de Gloire tardive, Hemecker et Österle, on peut reconnaître Hofmannsthal dans la figure de Von Winder, Peter Altenberg dans celle de Linsman et l’actrice Adele Sandrock dans celle de Ludwiga Gasteiner et, dans le personnage de Christian, un autoportrait-charge de Schnitzler au temps où il avait les cheveux longs, arborait une lavallière et jouait les artistes dandys.

Si l’on déchiffre Gloire tardive comme un récit à clés, c’est le personnage principal, Saxberger, qui intrigue le plus. Sans doute Schnitzler a-t-il projeté sur lui ses doutes et son anxiété. Ses premiers succès littéraires seraient-ils aussi éphémères que celui des Promenades de Saxberger ? Après avoir surmonté l’affectation du jeune Christian, qu’il juge à présent ridicule, deviendra-t-il un authentique écrivain ou retombera-t-il dans l’ornière de la normalité bourgeoise comme Saxberger ? L’obscurité de l’existence du docteur en médecine Arthur Schnitzler succédera-t-elle à sa gloire littéraire précoce ? La lucidité autocritique de Schnitzler est un des traits les plus sympathiques de la personnalité de cet auteur qui, en 1894, au moment où il commence Gloire tardive, publie Mourir, un petit chef-d’œuvre, mais ne se laisse pas pour autant enivrer par le succès.

Alors pourquoi Schnitzler n’a-t-il jamais voulu publier Gloire tardive et pourquoi a-t-il même, dans son journal, incité les éditeurs de ses papiers posthumes à considérer cette nouvelle comme négligeable ? Est-il vrai que le texte ne puisse pas être considéré comme une réussite ? Si l’on cherche bien, on peut certainement y trouver des longueurs et quelques redites. On peut aussi considérer que le dénouement est trop prévisible, dès les premières pages. Mais non, ces arguments ne tiennent pas. Ce texte porte la griffe du meilleur Schnitzler. Alors pourquoi, après le refus de Hermann Bahr en septembre 1895, Schnitzler a-t-il renoncé à retravailler Gloire tardive ? On s’est demandé si ce n’était pas pour ménager la susceptibilité de l’actrice Adele Sandrock, qui était sa maîtresse depuis décembre 1893 et qui donnait le meilleur d’elle-même quand elle jouait dans ses pièces de théâtre, mais qu’il représentait dans la nouvelle sous un jour très peu flatteur.

On peut aussi se demander si le choc produit par le pamphlet satirique de Karl Kraus, La Littérature démolie, publié à partir du 15 novembre 1896, n’a pas achevé de décourager Schnitzler de publier Gloire tardive. Karl Kraus fait précisément la satire du cénacle du café Griensteidl. Mais, alors que Schnitzler est si retenu dans sa caricature des jeunes auteurs qui voudraient faire de Saxberger un mentor de leur littérature de café, le pamphlet de Karl Kraus est féroce et blessant : il tourne en ridicule la Jeune Vienne littéraire avec tant de méchanceté et tant de brio que Schnitzler lui en gardera rancune pendant des années. Ne parlons pas de Hofmannsthal, qui considérera désormais Karl Kraus comme une teigne infréquentable, comme un polémiste de bas étage et qui ne supportera plus qu’on prononce son nom en sa présence.

Paradoxalement, c’est le même sujet que traitaient Schnitzler dans Gloire tardive et Kraus dans La Littérature démolie. Mais Kraus fonçait la torche à la main, mettait le feu au café Griensteidl, et il ne restait plus que des cendres après son passage. Ces coups de cymbale auraient rendu inaudible le texte tout en nuances de Schnitzler.

Jacques Le Rider

À la Une du n° 7