Suspense (23)

Leonardo Padura : La Habana me llama

Mario Conde, inventé par l’écrivain cubain Leonardo Padura, a fait son apparition il y a une trentaine d’années dans Passé parfait. Comme l’auteur, à qui il ressemble beaucoup, Conde a vieilli d’une enquête à l’autre, et dans La transparence du temps, neuvième livraison de la série, il va sur ses soixante ans et fait le bilan des pertes dues à l’âge et à l’effacement de ses (maigres) espoirs concernant l’évolution du monde.


Leonardo Padura, La transparence du temps. Trad. de l’espagnol (Cuba) par Elena Zayas. Métailié, 448 p., 23 €


Heureusement, il lui reste le rhum, les cigarettes et Tamara. Même s’il a démissionné de la police à la fin des années 1990 (dans L’automne à Cuba), l’enquêteur de Leonardo Padura continue volontiers à résoudre des énigmes et part ici à la recherche de la statue d’une vierge noire du XIIe siècle, dérobée chez un de ses amis, Bobby, par l’amant un peu voyou de celui-ci.

Une nouvelle fois, ce polar, qui se déroule à La Havane en 2014, sert à présenter l’existence quotidienne de la population cubaine, l’atmosphère sociale et politique, ainsi que les changements qui sont en train de s’y opérer. Padura décrit d’ailleurs ses romans noirs comme des « chroniques sociales qui, pour se mettre en place, partent d’un délit, ou d’un homicide ».

Leonardo Padura, La transparence du temps

La Havane © Antonio Schubert

Au cours de son enquête, Conde va avoir affaire à des individus issus de couches sociales différentes, mais plus particulièrement à ceux qui, notables ou marginaux, opérant dans le cadre de la légalité ou non, commencent à profiter de l’ouverture de l’île. En effet, la situation de Cuba telle que le livre la décrit suggère que se combinent les injustices et les erreurs de l’ancien système et celles de la modernisation décidée par Raúl Castro ; elles sont présentées à travers les détails de la vie de tous les jours et l’on voit que les difficultés sont autant liées au blocus américain et à ses effets sociaux (marché noir, corruption..), aux formes de la répression idéologique exercée par l’État (contre les homosexuels, les artistes), à une planification destructrice de l’inventivité individuelle, qu’aux réformes actuelles qui, loin de profiter à la majorité des Cubains, sont en train de créer un groupe d’ultra-riches au luxe ostentatoire et d’ appauvrir plus encore des travailleurs déjà bien pauvres, au point que, pour la première fois depuis plus d’un demi-siècle, les sans-abri ont reparu dans les rues de la capitale.

Conde se trouve donc plus que jamais saisi de la mélancolie propre à sa génération. Ayant vécu les enthousiasmes et les espoirs des premières années de la Révolution, cette génération ne voit pas de fin à son découragement devant les faillites successives des idéaux de sa jeunesse. Heureusement, tropicalisme oblige, il y a le rhum, la musique, les soirées dans la nuit caraïbe, les amis… Mais, au-delà de l’état politique et social actuel de l’île, et de l’humeur de Conde, La transparence du temps parle d’Histoire, un domaine d’élection de Padura, qui lui a d’ailleurs valu d’être lauréat du Prix du roman historique avec L‘homme qui aimait  les chiens (2011), livre non policier sur Trotski et Ramón Mercader, son assassin, et plus généralement sur les dérives des idéologies révolutionnaires. L’intrigue de la dernière aventure de Conde prend, quant à elle, prétexte de l’origine médiévale de la vierge noire volée à Bobby et de ses tribulations successives pour parler des Croisades comme de la guerre civile d’Espagne et pour nous promener des Caraïbes à la Garrotxa catalane ainsi qu’à Saint-Jean-d’Acre.

Leonardo Padura, La transparence du temps

Leonardo Padura à Paris (2014) © Jean-Luc Bertini

La transparence du temps n’a pas la qualité des autres polars de la série ; plus bavard et plus digressif qu’eux, il n’est pas la meilleure introduction à l’univers de Padura. Les quatre saisonsL’automne à Cuba ou Les brumes du passé  sont des exemples plus intéressants d’une œuvre écrite par un homme possédant une vision aussi fine de la réalité cubaine que de l’idée qu’on se fait d’elle à l’étranger, mais gardant, par prudence ou tempérament, une certaine modération dans la critique qu’il en fait. À un interviewer américain, il a ainsi expliqué récemment : « Cuba se trouve prise entre deux perspectives contraires. Celle de paradis socialiste et celle d’enfer communiste. En réalité, Cuba n’est ni l’un ni l’autre mais plutôt une sorte de purgatoire où certains d’entre nous trouvent malgré tout la possibilité du salut. » Et lorsqu’on lui demande, comme cela arrive dans les festivals littéraires étrangers auxquels il est invité, pourquoi il  ne choisit pas de  quitter Cuba, il s’étonne avec humour qu’on ne pose la question de l’expatriation qu’à lui et pas à des auteurs des États-Unis, par exemple, qui, eux, ont bien vécu « sous » Bush et vivent à présent « sous » Trump.

Puis il ajoute que, hors de La Havane, il ne saurait ni exister ni écrire ; sans doute pourrait-il faire siennes les paroles de «  La Habana me llama »,  « timba » très connue : « Pa’ mi Habana, con amor, otra vez // Quiero cantarle hoy a esta tierra santa // Lindo caimán que ya se levanta // A son de caña, tobacco y ron. » (À ma Havane, avec amour, Encore une fois // je veux chanter aujourd’hui cette terre sainte // Jolie caïman qui déjà s’éveille // Au son de la canne, du tabac et du rhum. »)


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Claude Grimal