La métaphore pénitentiaire

Le roman Le chant des revenants, couronné par le National Book Award, confirme la grâce et la puissance du style poétique de Jesmyn Ward, déjà lauréate du prix pour Bois sauvage en 2011. Son blues du Mississippi, inspiré par les peines et les fantômes d’une fragile famille rurale, fait vibrer les traces des drames de l’Amérique noire.


Jesmyn Ward, Le chant des revenants. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Charles Recoursé. Belfond, 264 p., 21 €


« J’ai été élevée dans le Mississippi, dans une famille et un milieu qui s’identifiaient comme noirs et j’ai les histoires et le vécu correspondants », confie Jesmyn Ward, racontant sa surprise lorsque la génétique lui révèle des ancêtres européens, africains et indiens séminoles. Et elle ajoute : « Un de mes arrière-grands-pères a été tué par un gang de patrouilleurs blancs pendant la Prohibition, mon père a été chassé des plages et du parc ségrégués de Pass Christian. J’étais la seule Noire de mon lycée privé à Pass Christian. » Elle puise son matériau dans ces réminiscences aussi bien que dans les vies des habitants de Delisle, la ville où elle est née il y a quarante ans, et sa musique rend hommage au répertoire du Mississippi, berceau du blues.

Le Chant des revenants (Sing, Unburied, Sing) se construit sur l’entrelacs des mélopées du Sud et sur trois personnages majeurs, en premier lieu l’adolescent Jojo, pivot de la fiction, sa mère Léonie, et l’ombre de Richie, gamin défunt qui hante les souvenirs.

Le roman s’ouvre par une brève scène de dépeçage à la ferme, première initiation sanglante et première corde au cou, puis s’organise autour d’une famille, les grands-parents noirs, River et Philomène, le couple mixte des parents, Léonie et Michael, avec leurs deux enfants. Mais telle apparente banalité permet de véhiculer clairement l’interrogation inquiète de la romancière sur le monde d’aujourd’hui et la place d’un enfant comme Jojo, né d’un homme blanc et d’une femme noire, un enfant qui voudrait déjà comprendre la mort et pouvoir la regarder en face. La complexité du Sud profond, la boue et la poussière du monde rural, les rets de la misère, de la captivité et de la déchéance en font « un monde qui se moque des vivants et les change en saints après leur mort. Et il n’arrête jamais de nous torturer ».

Tous esclaves et suppliciés modernes, les personnages appartiennent au monde contemporain, comme Léonie la serveuse de bar qui s’accroche à la drogue tandis que Michael, son mari, purge une peine de trois ans au pénitencier de Parchman.

Jesmyn Ward, Le chant des revenants

La prison agricole de l’État du Mississippi compte des hectares de terres à faire fructifier, des kilomètres de murs, trois cimetières et une chambre d’exécution par injection létale, avec deux mille hommes dans des camps fermés par des barbelés, gardés par des tireurs-tueurs armés, des rangs et des rangs de prisonniers semblables à des vols de corbeaux sur les sillons, une chaleur d’étuve pour une récolte du lever au coucher du soleil.

En taule avant Michael, il y a eu River, ligoté chez lui lors d’une opération de représailles et emprisonné à quinze ans ; il y a eu Richie, le petit voleur de viande, un gosse noir de douze ans qui s’étonne – « et comment j’aurais pu concevoir que Parchman était le passé autant que le présent et l’avenir ? » –, Richie aux yeux farouches qui veut s’enfuir, et finira sauvé du dépeçage et du brasier par la lame de River plantée dans son cou pour une mort douce dans des bras pleins de miséricorde. Richie, Given, des revenants parmi tant d’autres, toujours à l’arrière-plan, sinon au premier plan. Lettres de prisonnier, visites au parloir tous les quatre mois, violences, racisme, chasse à l’homme, fouet et chiens lâchés, le pénitencier tient ses promesses infernales.

Toujours sous l’emprise du roi-coton et de la haine du Noir, la « ferme Parchman » ressuscite la pire ambiance des plantations d’autrefois, si bien que le Mississippi de Jesmyn Ward n’est pas sans rappeler le vieux Sud des confédérés, puis le temps des lynchages, le souvenir des chasses à l’homme, un nègre buté parce qu’on perd un pari, les soupçons de viol, les châtiments extrêmes pour de petits larcins : le mode pénitentiaire a gagné tout le XXe siècle, de proche en proche, assorti pour les Afro-Américains de la hantise des fusils de la police, des chaînes, des rebuffades et du mépris.

Lorsque la romancière fait sortir le prisonnier du pénitencier, le long voyage en voiture vers le Nord puis le retour vers le golfe égrène un décor triste et de sordides rencontres pour se terminer en bagarre lorsque Michael est chassé de la maison de ses parents, des nantis blancs suprémacistes qui refusent d’accueillir leur fils, leur belle-fille noire et les enfants. À un monde carcéral brutal succède un monde libre abreuvé de violence et de haine.

Jesmyn Ward, Le chant des revenants

Jesmyn Ward © Beowulf Sheehan

L’oscillation entre la critique de l’Amérique et la célébration des traditions des Noirs du Sud donne à Jesmyn Ward toute latitude pour créer un monde magique parallèle, varier les registres en faisant droit aux pratiques vaudoues, aux plantes médicinales et aux fables orales, autant d’aspects de la survie et de l’imaginaire du peuple noir, autant de façons de prêter une voix à ceux qui n’en ont pas, de donner un pouvoir à ces dépossédés. D’où les visions qui sont autant d’échappées poétiques avec leur étrange bestiaire, l’extase de la meth qui fait revenir les morts, les chansons du folklore pour sublimer les souffrances et évoquer les plaies qui attendent toujours d’être pansées.

Jouant du rythme et du lyrisme, le roman fait ainsi écho aux blues de Parchman – qui ont été enregistrés de 1947 à 1959 – et rappelle le patrimoine vivace du Mississippi, l’un des cinq États qui comptaient le plus d’esclaves au moment du déclenchement de la guerre de Sécession. Une force dramatique sous-tend cette chronique familiale et le périple de l’ironique retour à la liberté sous les yeux de Jojo, réceptacle des confidences bouleversantes de son grand-père, prisonnier à jamais de ses souvenirs de Parchman.

La confrontation entre l’ici et l’au-delà, entre l’innocence et l’expérience donne les plus belles scènes, toujours liées à la filiation et à la transmission d’un héritage immatériel. En visant à l’universel, le traitement des personnages afro-américains, tous vulnérables et chaleureux, tous démunis face à leur vie, emporte la conviction : leur simplicité directe, leur sens de la fratrie et leur humanité font passer une certaine connaissance de la vie et apprivoisent l’apprentissage de la mort.

Jesmyn Ward, Le chant des revenants

Ferme dans le Sud des États-Unis © Thomas Machnitzki

Le Chant des revenants a été comparé à deux très grands romans classiques, Tandis que j’agonise et Beloved, inscrivant ainsi Jesmyn Ward dans les pas de William Faulkner et Toni Morrison. C’est donc l’écriture flamboyante et tourmentée du Sud aussi bien que l’engagement des Afro-Américaines qui font référence pour attester de la valeur esthétique et politique de ce remarquable roman. Le Chant des revenants fait suite à deux réflexions sur le devenir des jeunes Africains-Américains dans la société du XXIe siècle du Mississippi, fortement marquée par le racisme et la pauvreté. D’une part, en 2014, Ligne de fracture (Where the Line Bleeds) et d’autre part Les Moissons funèbres (Men We Reaped) en 2016.

Faut-il ajouter que Jesmyn Ward a succédé à l’Afro-Américain Colson Whitehead, lauréat en 2016 du National Book Award pour The Underground Railroad, fiction consacrée aux esclaves fuyant les plantations.

Dans le même temps, des universitaires republient et annotent les récits d’esclaves qui aujourd’hui trouvent un nouveau public. Non seulement la question de la race est loin d’être éteinte aux États-Unis – elle est au cœur de l’activisme des campus – mais elle irrigue puissamment la littérature américaine d’aujourd’hui. Pour Jesmyn Ward, qui travaille en ce moment sur un nouveau roman situé à la Nouvelle-Orléans à l’époque du florissant commerce des esclaves, une seule certitude : il est impossible d’ignorer les racines profondes de la culture noire et d’oublier la voix de ses morts jamais ensevelis.


Cet article a été publié sur Mediapart.

Liliane Kerjan

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