Des Africains en Amérique

Fondateur, magnifique sur le plan de l’écriture et de la tension dans l’histoire des États-Unis, le roman Underground Railway de Colson Whitehead fait revivre de manière forte les ténèbres et les tunnels du chemin de fer clandestin vers la liberté, à travers les voyages d’une esclave fugitive en plusieurs contrées de l’Amérique geôlière. Éminemment politique, cette résurrection du cortège des enchaînés plonge dans la violence des plantations du Sud, la fragilité des utopies d’émancipation, en maniant le fer rouge de « l’institution particulière » qui marque encore aujourd’hui la société américaine.


Colson Whitehead, Underground Railroad. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Serge Chauvin, Albin Michel, 398 p., 22,90 €


Dans la tradition du voyage imaginaire, celle de l’Odyssée et des aventures de Lemuel Gulliver, voici un roman des naufrages de l’humanité pris dans un fragment de fresque américaine. Tout commence par l’aïeule, le départ de l’Afrique et l’arrivée de la cargaison en Amérique, au milieu du XIXe siècle : « Encore une journée trépidante à la bourse aux esclaves. Les grandes ventes attiraient toujours une foule bigarrée. Marchands et courtiers venus de toute la côte convergeaient vers Charleston pour examiner la marchandise, yeux, muscles, vertèbres, guettant toute affection vénérienne ou autre dysfonctionnement. Les spectateurs mâchonnaient des huitres fraîches et du maïs brûlant tandis que les commissaires-priseurs criaient à tous vents. Les esclaves se tenaient nus sur l’estrade. »

Cette première mise à l’encan débouche sur les souffrances endurées quotidiennement dans les plantations de coton, les flagellations, les supplices et les peurs, et bientôt la tentation de s’y soustraire en prenant les chemins souterrains, l’underground, ce réseau mis en place par des Blancs pour protéger et cacher les esclaves fuyant vers le Nord. Mais pour l’abolitionniste Frederick Douglass, lui-même ancien esclave fugueur, devenu conférencier, écrivain, et seul invité noir lors de la cérémonie des vœux du Président Lincoln en 1865, il faudrait plutôt appeler ce chemin de fer clandestin « l’Upperground Railroad » pour rendre compte de cette percée vers la visibilité et la lumière, de cette remontée à partir du néant et du rien, de cette arrivée dans un autre cercle, véritable enjeu du roman.

Grâce à la métaphore du chemin de fer clandestin « qui dépasse ceux qui le font fonctionner », au fil de ses tronçons, de ses grandes lignes et de ses gares enfouies, Colson Whitehead joue à la fois sur cette ascension des esclaves et leur parcours caché, obscur, se réclamant de deux héritages prestigieux, à commencer par celui de Jonathan Swift dont il pourrait faire sienne l’épitaphe : « Passant, imite si tu le peux, celui qui a lutté jusqu’à la limite de ses forces pour la liberté de l’homme ». Mais le voyage d’Homère est là aussi, à l’arrière-plan, pour donner la dimension vagabonde et épique. En Amérique, le roman s’ouvre par la section très réaliste de la Géorgie, un trauma de chaque instant dans la plantation des frères Randall où se retrouvent pêle-mêle Caesar, le cueilleur, qui fut enfant en Virginie puis vendu à Savannah, la jeune Cora dont la mère, Mabel, s’est enfuie, et Ridgeway, le fils du forgeron, chasseur d’esclaves qui fait commerce de sa traque des fugitifs. La trame du roman se construit sur la fuite de Cora, fille rebelle, et sa poursuite acharnée, une trame souple et efficace. D’abord la Géorgie, puis les deux Carolines, le Tennessee, l’Indiana, le Nord enfin, mais toujours la violence et les pièges.

Colson Whitehead, Underground Railroad

Chemin faisant, Colson Whitehead, très documenté, et qui insère de temps à autre un authentique avis de recherche d’esclave en fuite (provenant des collections de l’Université de Caroline du Nord à Greensboro), dessine un réseau de passeurs d’esclaves, l’éboulis, le tunnel et les rails d’une gare souterraine, mais aussi les potences des pendus sur la Piste de la Liberté. À chaque halte son lot inique dans le traitement des Noirs, de la médecine préventive par stérilisation au trafic de cadavres pour les autopsies des carabins, y compris une sainte perversité lorsque la pieuse Ethel qui la cache a « une sauvage, rien qu’à elle. Enfin. » À chaque halte des conceptions diverses de la race, des conditions particulières, ici l’école et le placement comme domestique, là la réclusion, cachée sous les combles d’une maison, face à l’acharnement des miliciens, des patrouilleurs et des chasseurs d’esclaves. Pas d’abolitionnistes dans un État cotonnier du Sud, mais dans les fibres du coton à longue soie, il y a la violence et la mort, les coups frappés à la porte par les cavaliers de la nuit, les avis de récompense tarifée et le châtiment qui hante chaque pas du fugitif, chaque évasion.

Colson Whitehead a le sens du découpage, des arrêts sur image—- telle la belle scène de la forge —, des variations d’atmosphère pour représenter le monde vécu et vu par Cora, tout comme il sait ménager les rebondissements et les captures successives qui apportent à chaque fois une autre couleur locale. Ainsi Cora va-t-elle traverser en carriole le Tennessee et sa succession de fléaux, menottée aux poings et aux chevilles par Ridgeway qui l’a reprise, avec Homer, le petit cocher noir qui bifurque face aux incendies et aux épidémies des villes maudites. La scène invite à une méditation sur la relation maître-esclave tandis que Cora dresse en silence son bilan de voyage : « Le registre de l’esclavage n’était qu’une longue succession de listes. D’abord les noms recueillis sur la côte africaine… Toute cette cargaison humaine. Les noms des morts importaient autant que ceux des vivants car chaque perte, par maladie ou suicide – ou autres motifs malheureux qualifiés ainsi pour simplifier la comptabilité –, devait être justifiée auprès des armateurs. À la vente aux enchères, on recensait les âmes pour chacun des achats, et dans les plantations les régisseurs conservaient les noms des cueilleurs en colonne d’écriture cursive. Chaque nom était un investissement, un capital vivant, le profit fait chair. »

Colson Whitehead, Underground Railroad

Harriet Tubman, l’une des figures de l’Underground Railroad

Chaque esclave est objet et l’une des gageures de Whitehead est précisément la mutation de l’objet en sujet, l’avènement de l’identité et de la personne au fil des épreuves. Ainsi Cora, dans un musée de Caroline du Sud, jouera-t-elle le rôle d’une esclave sur une plantation à l’intention d’un public blanc, et plus tard, cachée dans un grenier de Caroline du Nord, elle observera un spectacle de Minstrel Show, ces Blancs grimés au bouchon pour singer les Noirs, leur peau, leur parler et leurs danses, divertissement prélude à un lynchage.

Le passage d’un État à l’autre, c’est celui du cabotage des îles d’Homère, les chants de ses errances parmi des êtres monstrueux et l’humaine pitié. Ici l’Indiana, dans le froid de novembre, amène à d’autres apprentissages, dont celui des utopies terminées en carnage. La halte au refuge de la ferme d’accueil d’un philanthrope à peau claire et de souche éthiopienne, c’est l’éveil à la bibliothèque, riche de cartes et de discours de Voltaire, le temps des assemblées, des débats et des harangues : « …Et l’Amérique est également une illusion. La plus grandiose de toutes. La race blanche croit, croit de tout son cœur, qu’elle a le droit de confisquer la terre. De tuer les Indiens. De faire la guerre. D’asservir ses frères. S’il y avait une justice en ce monde, cette nation ne devrait pas exister, car elle est fondée sur le meurtre, le vol et la cruauté. Et pourtant nous sommes là. » Initiation rhétorique et idéologique de la jeune femme, pause bienvenue, mais c’est pour mieux repartir dans une gare souterraine et un train fantôme vers l’ailleurs. Cora fera sur les chemins toutes les rencontres, y compris celle d’un Noir libre, Royal, né de parents libres à New York et devenu imprimeur et militant. L’ancrage personnel de Whitehead à New York où il habite et naquit en 1969, lui a permis d’écrire la section « Le Nord » et de développer, à partir de sources locales, les rapports  entre esclaves et chasseurs d’esclaves pour compléter les zones d’ombre de la cavale perpétuelle.

Colson Whitehead, Underground Railroad

Colson Whitehead © Jean-Luc Bertini

Le voyage de la fugitive est émancipation de l’esprit, vigilance de chaque instant à cette période de l’histoire de l’Amérique qui précède de quelques années l’élection de Lincoln, la Guerre de Sécession et le Treizième Amendement. Partie de Géorgie, captive maintes fois, Cora va poursuivre son périple dans un chariot mené par un vieux Noir, vêtu comme un cowboy, qui fait route vers l’Ouest. Colson Whitehead laisse délibérément une fin ouverte à laquelle il est très attaché car les derniers moments reviennent également sur le sort funeste de Mabel, la mère enfuie, qui avant sa fille a porté le rêve de liberté des Noirs.

Le roman Underground Railway, déjà couronné par le prix du meilleur livre de l’année 2016, a reçu le prix Pulitzer de littérature 2017 et connaît un énorme succès aux États-Unis où les grandes voix populaires et médiatiques de la communauté noire, à commencer par Barack Obama et Oprah Winfrey, le recommandent avec vigueur. Les lecteurs des cinq romans précédents dont L’Intuitionniste, paru en 2003, où l’héroïne new-yorkaise Lila Mae Weston inspecte les ascenseurs , Ballade pour John Henry (2005) qui reprend un héros mythique et le fait perceur de tunnels, ainsi que Sag Harbor (2014) qui explore avec une tendresse ironique la transition adolescente, n’en seront pas étonnés, familiers du talent de l’auteur et de sa réflexion intime et profonde sur la question raciale. L’unité de l’œuvre commence à apparaître avec les thèmes de la mue, de l’ascension et du mythe. Comme pour le Gulliver échoué en terre inhospitalière lors du second naufrage et en captivité, le voyage de Cora mêle réflexion, satire et utopie. Une filiation certes, mais aussi une différence et de taille : alors que Lilliput, Brodbingnag et Laputa sortent de l’imagination de Swift, la Géorgie, le Tennessee ou l’Indiana appartiennent au territoire réel, à l’époque des esclaves, à l’évolution des États-Unis. Et sans doute la Piste de la Liberté n’est-elle pas achevée dans ce parcours sans fin mais non sans trace : « Nous sommes des Africains en Amérique. Une chose sans précédent dans l’histoire du monde, sans modèle pour dire ce que nous deviendrons. »

Liliane Kerjan

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