Entre deux eaux

Après l’insolite Qu’avons-nous fait de nos rêves ?, ce nouveau roman de Jennifer Egan, de facture plus classique, se déroule dans le New York des années 1930 et 1940. Oscillant entre terre et mer, entre chronique sociale et roman d’aventures, il dresse le portrait ambigu d’une nation.


Jennifer Egan, Manhattan Beach. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Aline Weill. Robert Laffont, 552 p., 22 €


Manhattan Beach est un secteur côtier de Brooklyn ; l’image contemporaine des gratte-ciels de Manhattan fait parfois oublier que New York est avant tout un port. Au début du livre, la jeune Anna s’y rend avec son père, Eddie Kerrigan, pour un rendez-vous professionnel avec un certain Dexter Styles. Le destin de ces trois personnages fournit trois courants à la trame narrative, l’un des plaisirs de la lecture étant de voir s’ils se croisent à nouveau.

Rapidement, on trouve Anna au travail sur un chantier naval ; après la disparition de son père, c’est à elle qu’il revient de subvenir aux besoins de sa mère et de sa sœur Lydia, lourdement handicapée. Elle rêve de devenir scaphandrier, mais aussi de savoir ce qu’il est arrivé à son père. Dexter Styles possède une boîte de nuit, le Moonshine, et gère des affaires plus ou moins légales, cercles de jeux notamment, côtoyant « petites frappes » et grands banquiers. Il représente pour Anna la possibilité d’en savoir plus sur son père et ce qu’il a pu devenir – est-il mort, s’est-il enfui ? – et, de façon plus immédiate, d’emmener Lydia à la plage pour tenter de lui redonner un contact avec le monde extérieur.

Cette scène à la plage avec Lydia fait écho à la scène initiale où Styles, l’Italien, invite chez lui Eddie Kerrigan, l’Irlandais ; c’est après l’avoir vu « en famille » (accompagné d’Anna, déjà dotée d’une forte personnalité) qu’il l’engage. Pas étonnant qu’Anna voie dans cet homme, pourtant presque inconnu d’elle, une clé pour retrouver sa famille. Scène rejouée à l’inverse quand un croupier en mauvaise posture vient demander de l’aide à Styles ; à l’issue d’une promenade à la plage avec Tabby, la fille de Styles, il apparaît clairement que le croupier est devenu indésirable.

Jennifer Egan, Manhattan Beach

Dans la scène avec Lydia, centrale à tous points de vue, comme envoûtés par la vue de la mer, les trois personnages amorcent un virage : Anna démontre la détermination et la force qui lui permettront de devenir scaphandrier, la jeune handicapée semble refaire surface, Dexter Styles revit sa traversée sur le Queen Mary et rêve de devenir un honnête citoyen américain. En d’autres termes, pour reprendre ceux de Conrad, ce n’est pas seulement qu’« on juge un homme aussi bien sur ses ennemis que sur ses amis » ; les proches d’un individu peuvent certes agir comme révélateurs, mais des personnes extérieures, hostiles ou non, aussi. Comme dans Lord Jim, la question de savoir à quel groupe on appartient n’a rien d’évident. Dexter Styles voit ainsi s’effriter les rivalités claniques (Italiens contre Irlandais) et émerger un sentiment national : « Maintenant, soudain, tout le monde était américain. Un ennemi commun avait associé d’étranges partenaires : le bruit courait que, depuis sa cellule, le grand Lucky Luciano avait conclu un accord avec les Fédéraux pour extirper des quais les sympathisants de Mussolini. Quelle serait donc sa place, à lui, quand la guerre serait finie ? »

On ne s’étonnera pas que Moby Dick soit cité en exergue du roman : la mer y occupe une place de choix, pas seulement à cause de la plage ou des chantiers navals. L’action, dans certains chapitres, se déroule en pleine mer, avec tempête et naufrage. Le tout, comme l’indiquent les remerciements, très documenté. Jennifer Egan a déclaré que ce projet romanesque lui était venu après les attentats du World Trade Center : il s’agit de l’identité états-unienne, de son évolution. Manhattan Beach donne à voir une Amérique révolue, celle des gangs et des dockers, celle du film Sur les quais, remplacée au milieu du XXe siècle par celle de Wall Street. Comme le prophétise le beau-père de Styles, banquier de son état : « notre domination ne viendra pas de la soumission d’autres peuples. Nous sortirons de cette guerre victorieux et indemnes, et nous deviendrons les banquiers du monde. Nous exporterons nos rêves, notre langue, notre culture, notre mode de vie – et ce sera irrésistible ».

Faut-il y voir une nostalgie de la superpuissance incarnée par les États-Unis pendant un demi-siècle ? Plutôt un sentiment partagé, entre progrès et stagnation. Si la Seconde Guerre mondiale a affermi la place des femmes au travail, l’avortement, légalisé depuis, reste un sujet controversé encore aujourd’hui. À l’époque, les Noirs n’avaient pas le droit de vote et les homosexuels se cachaient ; la condition des uns et des autres s’est améliorée, mais ni le racisme ni l’homophobie n’ont pour autant disparu. La fin du roman se déroule sur les rives californiennes du Pacifique, comme si les États-Unis délaissaient déjà l’Atlantique et le lien avec l’Europe, à la fois essentiel et encombrant.

Jennifer Egan, Manhattan Beach

© Pieter M. Van Hattem

Et d’ailleurs, de quelle puissance américaine s’agit-il exactement ? Militaire, financière ? Comme souvent dans le roman, les éléments clé sont aux intersections, par exemple dans la marine marchande : « Ils prennent tous les risques sans aucun espoir de médaille : pas de médailles, pas de salut au canon. À la fin, ils sont juste des marins de la marchande, presque des vagabonds aux yeux du monde. Pour moi, ce sont les vrais héros », déclare la tante d’Anna. Les pages dédiées à la marine marchande tournent autour d’Eddie Kerrigan. Lui qui avait sauvé des compatriotes irlandais de la noyade à New York se retrouve naufragé au large de l’Afrique. La vie de marin, initialement une échappatoire, lui procure un sentiment d’appartenance de l’ordre de la fraternité – qui évoque l’expérience d’Anna parmi les plongeurs, mais aussi, dans l’histoire littéraire américaine, celle du jeune Kerouac, inspiration du récit posthume The Sea Is My Brother – puis une véritable renaissance. Eddie manque perdre la vie, mais semble trouver une paix, un équilibre qui lui avaient toujours fait défaut : celui qui était entre deux eaux, l’éternel intermédiaire, est désormais intégré dans un corps de métier ; le père démissionnaire cherche à renouer avec sa famille. La mer, côtoyée au plus près, celle dans laquelle on échappe à la gravité, à la chaleur et à la soif, le rapproche du souvenir de Lydia, dont le babil devient le creuset d’une langue nouvelle : « see the sea » recouvre bien plus qu’une répétition de phonèmes. Eddie, autrefois prisé pour son silence, se découvre une éloquence inédite, apprise à ses dépens d’un maître d’équipage nigérian qui deviendra par la suite un ami et un correspondant. Ce choix de la romancière n’est pas anodin : on est bien loin de la langue triomphante qui devait exporter le rêve américain.

Manhattan Beach donne à voir des personnages complexes évoluant dans une nation qui s’apprête à dominer le monde. C’est moins la nostalgie d’une grandeur passée qui anime le roman qu’une interrogation persistante sur la place des États-Unis dans le monde et la difficile tâche, « toujours recommencée » comme la mer de Paul Valéry, de trouver son identité, à l’échelle individuelle et collective.

Sophie Ehrsam

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