La dernière surprise de l’amour

À travers l’histoire d’un retour amoureux, le nouveau roman de Christine Angot explore avec minutie la machine du langage mise en route par le désir. Le plaisir suscité par Un tournant de la vie est servi par un grand sens du récit qui suit, comme un sismographe, les péripéties du cœur, les échanges de mots qui les font exister.


Christine Angot, Un tournant de la vie. Flammarion, 192 p., 18 €


La situation est simple, elle est aussi vieille que l’amour et la littérature. Un homme, Vincent, réapparaît dans la vie d’une femme. Il est chanteur, elle est écrivain. Elle vit avec Alex, un ingénieur du son qui a travaillé avec Vincent. C’est la première fois qu’elle le revoit depuis neuf ans de séparation, de silence, d’absence de sa voix. Elle l’a aperçu au coin d’une rue, là où, au même point, les itinéraires divergent ou se rencontrent, à la croisée des chemins, à un tournant. Elle en est bouleversée, bouche bée, le souffle coupé. C’est un événement dans sa vie, mais Christine Angot a la subtilité d’en faire une question de vie, comme il y a des questions de vie ou de mort – quand on aime à la vie, à la mort.

À partir de la matière autobiographique, si ordinaire et si intense à la fois, la sensibilité s’accroît soudain au cœur de la vie matérielle. Se déploie un récit prenant, pourtant presque intégralement constitué de dialogues, entrecoupés par de brèves descriptions fidèles au détail (la veste est beige, le fauteuil en rotin), inconstantes (« Les raisons seraient trop longues à expliquer »), répétitives (« On a fait l’amour »). Les discrètes annotations, sur l’ameublement d’une chambre d’hôtel, un paysage de bord de mer, l’air qu’il fait à Paris, ont quelque chose d’éblouissant qui interrompt la panique initiale, et qui sent tantôt la joie, tantôt la mélancolie de l’amour. Cette mise au point d’une possession amoureuse est aussi libre vis-à-vis de soi, en quelque sorte dépersonnalisée, et aussi émancipée du jugement d’autrui qu’a pu l’être il y a une quinzaine d’années L’occupation d’Annie Ernaux. Par un prodige de la forme romanesque, il se passe quelque chose. Quelque chose de réel et de vivant, un phénomène qui préoccupe la narratrice, consternée à un point tel qu’il se met à nous concerner, nous aussi.

Nourri de livres et de films – elle lit Francis Scott Fitzgerald, regarde Jules et Jim –, Un tournant de la vie trouve une clé stimulante dans une référence plus ancienne, avec laquelle il partage une structure dramatique s’acheminant de la crise à la reconnaissance, certaines thématiques comme la dissimulation ou le renversement des ordres sociaux, ainsi qu’un attrait certain pour l’écriture de l’oralité. Christine Angot, comme Marivaux, puisqu’il s’agit de lui, réussit à conférer un saisissant effet de réalité à tout ce que disent ses personnages. Comme dans la comédie classique, le temps du drame se fait très resserré, chaque saison de l’année passant sur les balcons et les jardins. Neuf années ont passé avec fulgurance, le désir est resté le même ; et voilà que l’histoire présente a déjà la saveur du passé.

Christine Angot, Un tournant de la vie

Christine Angot © Jean-Luc Bertini

Un tournant de la vie laisse entendre un ultime écho de Marivaux dans l’histoire de cette femme dédoublée. Dans La machine matrimoniale (Gallimard, 1986), Michel Deguy avait défini la spécificité du marivaudage, qui n’est pas l’histoire à l’eau de rose ni le vaudeville à venir, mais bien une écriture. Substantiellement lié à la sensibilité, le marivaudage fixe un « langage de l’amour qui aime le langage pour aimer ». Il ne vise pas à représenter la vie de la bourgeoisie, ni même les rêves de ses aspirants, mais à être le langage de l’amour lui-même. Le même Michel Deguy observait également que, si les intrigues de Marivaux mettent en scène des renversements de situation, ils sont éphémères et visent en premier lieu au renforcement et à la perpétuation des échanges matrimoniaux, qui sont d’abord échanges verbaux : déclarations d’amour, demandes en mariage. Leur sauvegarde, en tout cas au cours du XVIIIe siècle prérévolutionnaire, nécessite un type de parole en rebattant les cartes grâce à une épreuve, piège ou secret, qui figure le test à passer.

Un tournant de la vie ne se situe pas loin de ce schéma de la « machine à mariage ». En attendant l’union, sous forme de pacs, l’ensemble du texte vise moins à réfléchir sur l’amour qu’à le faire entendre, presque le faire chanter. Il ne discourt pas sur le couple, il l’invente, dans un langage. Les trois protagonistes, entourés d’une discrète et fidèle amie qui a tout des innombrables confidents des comédies, font exister leur amour en le disant. Bien écouter les phrases de Christine Angot, les prendre au mot, permet d’entendre vraiment ces êtres, d’y déceler que l’exposé des événements comporte une sorte de double fond. C’est un fond sonore, une nappe de voix. Christine Angot transcrit des échanges verbaux en artiste qui reconstitue du langage, en observe les formes contemporaines dans leurs écarts, leurs nuances. La parole des personnages, qui se parlent ou s’envoient des SMS, qui s’écoutent ou se coupent la parole, passe par tous les types de discours, de la persuasion à la prière et à l’insulte. On peut lire ce livre, comme plusieurs autres de Christine Angot, comme une enquête sur les mots, qui ne s’exercent jamais aussi bien, ni aussi mal, que dans la conversation amoureuse, et dont les effets s’entendent dans la sensibilité du désir. Quoi de plus heureux, alors, qu’un écrivain enquête sur ce qui arrive lorsque les amants parlent, ne parlent plus la même langue ?

La visée d’union matrimoniale ne présage pas de l’identité de l’élu. La réponse à la question « Que faire ? », posée avec de plus en plus d’urgence par la place prise par Vincent et perdue par Alex, n’est pas donnée d’emblée. En attendant que l’épreuve soit passée, que se dénouent les pièges et les secrets, tous trois s’aiment, ne savent pas s’aimer, passent leur temps à le dire, ou plutôt à essayer de le dire. Ils disent des choses qu’ils ne pensent pas, on ne sait pas bien sûr leur pensée si ce n’est ce qu’ils en disent, ils disent qu’ils le disent. La femme dont deux hommes occupent la vie se heurte à la manipulation amusée de l’un, aux certitudes viscérales de l’autre. Au premier elle dit : « On peut pas parler là… » Au second : « Pourquoi on n’arrive pas à parler ? » Mais, au début du roman, lorsqu’elle dit à une amie au téléphone : « Je pourrai pas parler », on entend presque « Je pourrai parler ». Au contraire de ce qu’elle a dit, elle va parler, elle parle, plus qu’eux deux réunis. Elle peut écrire, dit-elle, depuis qu’elle a été avec un troisième homme, le père de sa fille. En parlant elle va savoir, elle sait lequel elle a choisi. En écrivant elle a parlé de l’amour. Aimer, parler, écrire, marivauder réactive une force vitale qui ne demandait qu’à s’exprimer.

Pierre Benetti

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