Prague contre l’esprit de sérieux

Qui, s’étant promené entre l’île Kampa, Josefov et Malá Strana, ne se souvient pas de cette phrase de Kafka dans une lettre de décembre 1902 à Oskar Pollak : « Prague ne nous lâchera pas. Ni l’un ni l’autre. Cette petite mère a des griffes. Il faut se soumettre, ou bien… Nous devrions mettre le feu aux deux bouts, au Vyšehrad et au Hradschin, alors peut-être pourrions-nous partir » ?


Karel Čapek, Contes d’une poche et d’une autre poche. Trad. du tchèque par Barbara Faure et Maryse Poulette. Éditions du Sonneur, 502 p., 24,50 €

Jaroslav Hašek, Les aventures du brave soldat Švejk. Trad. du tchèque par Benoît Meunier. Édition de Jean Boutan. Gallimard, coll. « Folio », 439 p., 8,30 €


Capitale magique de l’Europe selon André Breton, Prague, qui « vous attrape avec ses brumes, ses maléfices, son miel empoisonné », écrit Angelo Ripellino dans Praga magica, n’en finit pas d’envoûter le voyageur. Elle attire dans ses filets les amoureux de cette « fabrique d’Absolu » qu’est la littérature de Karel Čapek : au cours de sa brève mais riche et intense vie (il est mort en 1938, à l’âge de quarante-huit ans), il aura mêlé satire et utopie, drame prophétique et farce tragique, récits apocryphes et légendes faustiennes, tout en prétendant que les plus beaux textes sont ceux que l’on n’aura jamais écrits.

Prague, cependant, tout en possédant des sortilèges dont Karel Čapek et son frère Josef, brillant illustrateur qui devait périr dans un camp nazi, l’ont pourvue, est aussi l’inquiétante ville du Golem et celle, burlesque et joyeusement apocalyptique, du brave soldat Švejk, extraordinaire invention de Jaroslav Hašek (né comme Kafka en 1883 et mort en 1923 en laissant inachevé son chef-d’œuvre sur les aventures de Švejk le bouffon égaré dans la Grande Guerre). Švejk, c’est un peu la rencontre de Georg Grosz et de Charlot. L’apparition de ce propre à rien sans cervelle dans le roman de Hašek est saluée dès la première scène par une exclamation : « Et voilà. Ils nous ont tué Ferdinand », qui n’est pas sans rappeler la note lapidaire du 3 août 1914 dans le Journal de Kafka : « L’Allemagne a déclaré la guerre à la Russie. – Après-midi piscine. »

Jaroslav Hašek, Les aventures du brave soldat Švejk.

Le bar praguois où Jaroslav Hašek écrivit « Les aventures du brave soldat Švejk » © Matt Janicki

Jusqu’à maintenant, le si fameux roman de Hašek était connu en France par la traduction, faite dans l’entre-deux-guerres, de Jindřich Hořejsi, qui imposa la graphie « Chvéïk », de sorte que la traduction, faite, elle, dans les années 1970, que nous devons à Claudia Ancelot, des Nouvelles aventures et des Dernières aventures de notre clown praguois, conserve la même graphie pour son nom. Il est peut-être temps de redécouvrir l’œuvre, avec tous ses registres de langue, ses germanismes, ses étrangetés langagières, son argot plus ou moins vieilli, grâce à la nouvelle traduction de Benoît Meunier, dont l’édition des Aventures du brave soldat Švejk, précédée d’une préface substantielle de Jean Boutan, s’enrichit des illustrations de Josef Lada datant des années 1920 et donnant au livre l’aspect d’un vrai roman populaire.

Le hasard des publications permet de découvrir deux visages de la capitale de la Bohême, celle du cocasse et pourtant si terrible roman de Hašek, et celle, facétieuse, pleine de hantises, des Contes d’une poche et d’une autre poche de Karel Čapek, qui se fait l’émule de Chesterton.

Jaroslav Hašek, Les aventures du brave soldat Švejk.

Karel Čapek

Auteur prolifique, Karel Čapek a conté de façon incisive la révolte des robots dans R.U.R., de manière désopilante et effrayante une Guerre des salamandres, de façon drolatique la vie d’un plagiaire (La vie et l’œuvre du compositeur Foltyn), de manière somptueusement décadente une histoire d’immortalité (L’affaire Makropoulos), pour ne citer que ses œuvres les plus connues. Dans Contes d’une poche et d’une autre poche, où des cartomanciennes, des voyants, des graphologues côtoient des cambrioleurs-poètes, où des malfaiteurs opèrent avec la même habileté que les escrocs au mariage, où des chrysanthèmes bleus ne sont pas sans évoquer la fleur bleue des romantiques allemands, où des demoiselles des postes accusées à tort prennent leur revanche d’outre-tombe, où des barons vivant de chantages sévissent avec la même régularité que les auteurs de lettres anonymes, c’est un Čapek lecteur (de son propre aveu) de Dickens et des Mille et Une Nuits, mais aussi d’Andréev et de Hamsun, qui nous entraîne à la découverte d’une Bohême insolite, Čapek s’offrant le plaisir d’ouvrir des parenthèses qui intriguent, charment, donnent le frisson ou mettent à l’épreuve notre capacité de juger sans œillères.

Si Čapek excelle à nous plonger dans les brouillards de l’ambiguïté, Hašek n’a pas son pareil pour parler de l’idiotie. Les premières lignes des Aventures du brave soldat Švejk nous apprennent qu’il a été réformé pour crétinisme profond quelques années auparavant. Il y aurait, si cela ne semblait antinomique avec un livre aussi ubuesque que celui de Hašek, toute une étude à écrire sur la bêtise chez Švejk le débiteur de fadaises (le souhait de Hašek n’était-il pas que le mot « Švejk » devienne « une nouvelle insulte dans la couronne fleurie des invectives » ?) Le lecteur se contenterait de se demander s’il n’y aurait pas un rapprochement à faire entre la bêtise de Švejk et celle d’Ah Q, le « héros » de Luxun.

Jaroslav Hašek, Les aventures du brave soldat Švejk.

Mais attardons-nous plutôt sur la biographie de Hašek, qui paraît avoir inventé en Švejk un parfait double romanesque. Commis dans une droguerie, rédacteur d’une revue de vulgarisation pour éleveurs et zoophiles (où il dissertait sur l’alcoolisme chez les animaux), marchand de chiens (« d’ignobles bâtards dont il falsifiait les pedigrees », est-il dit de Švejk dès la première page du roman, tandis que son créateur est allé même jusqu’à ouvrir un institut cynologique dans la banlieue praguoise où, aidé d’un complice zélé, il attrapait les chiens errants vendus ensuite comme des bêtes de race), leader politique (du « parti du progrès dans les limites de la loi » qui, tenant réunion dans des tavernes, mettait en garde contre le radicalisme et prônait un certain « hâtons-nous lentement », jugé de meilleure tactique), avant de devenir, au lendemain de la révolution d’Octobre, un commissaire bolchevique, au dire d’Angelo Ripellino, qui prend un plaisir évident à relater dans le moindre détail les événements de la vie de celui qui disait être « écrivain de sa majesté impériale et royale, père des pauvres d’esprit et voyant parisien patenté ».

Si l’on veut imaginer quelle a été l’existence de ce prince des vauriens, il suffit de se reporter à quelques épisodes fameux des Aventures du brave soldat Švejk, même s’il est certain que légendes, rumeurs, contes à dormir debout ont circulé partout dans la Bohême à propos de son extravagant et farfelu héros national. Comment il partit à la guerre, comment il devint l’ordonnance du premier-lieutenant Lukáš, comment il fut envoyé dans un asile d’aliénés (où un pensionnaire se prenait pour le septième volume d’une encyclopédie), comment il se retrouva à la prison militaire, comment il servit la messe avec l’aumônier militaire (car « la Grande Guerre, cette vaste boucherie, ne pouvait pas avoir lieu sans la bénédiction des prêtres… Des quatre coins de l’Europe, les hommes partaient à l’abattoir comme des moutons, suivant docilement, outre leurs bouchers d’empereurs, de rois, de potentats et autres chefs de guerre, des prêtres de toutes les confessions possibles »).

Jaroslav Hašek, Les aventures du brave soldat Švejk.

Jaroslav Hašek

Si Hašek et son alter ego romanesque ont tant fasciné, c’est aussi parce que, à l’image de quelques libertaires célèbres, il a été un de ces coureurs de tavernes, un de ces anarchistes révoltés amis des parias, dit Angelo Ripellino, qui en fait le représentant le plus fantaisiste de la Prague protectrice des saltimbanques et des vagabonds. Son héritier pourrait bien avoir été Bohumil Hrabal, le Hrabal de Moi qui ai servi le roi d’Angleterre et des Palabreurs. Quant aux automates de Karel Čapek le visionnaire, ils semblaient annoncer les temps glaciaires où Prague serait conduite à sa perte.

La promenade dans les rues de la capitale de la Bohême, en compagnie de nos deux orpailleurs qui ne cherchaient peut-être que l’or du temps, s’achève. Elle renvoie le flâneur aux années durant lesquelles, tout en sentant venir le vent mauvais, Prague savait rire des lubies de ses plus fameux habitants et élaborer des antidotes à l’esprit de sérieux, qui souvent mène au pire.

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