Aventures au pays des complots

Relater les aventures d’une secte particulièrement farfelue, les rendre (presque) crédibles et même, parvenir à faire rire le lecteur. Tout cela exige de l’ironie, et un propos. Le quatrième roman de Julien Péluchon ne manque ni de l’un ni de l’autre.


Julien Péluchon, Prends ma main Donald. Seuil, 272 p., 19 €


L’ancien toxicomane Donald Leblond a trouvé le salut. Il le sait. Dieu le lui a dit : « Tu suivis Pape René, tu t’engageas d’abord petit à petit, puis à fond, dans cette chrétienté nouvelle, ce système de représentation du monde stable, cohérent et intellectuellement réconfortant qu’est le lagartisme, système unique de vérité, la seule vérité admissible, ayant à sa tête Dieu, qui de toute éternité à fait brouter les nations avec une houlette de fer. » Le lagartisme… la solution à une vie coincée entre perte de sens et banlieues pavillonnaires. Sans entrer dans les subtilités de cette doctrine néo-chrétienne, disons qu’elle repose sur l’idée que les Troodons, des dinosaures nains, contrôlent l’humanité à distance depuis les profondeurs de la terre. De ce fait, les rares sectateurs qui entourent Donald ne perdent jamais de vue le but suivant : empêcher « la Remontée superficielle des Troodons et de leur empereur le souverain du Mal Julunggul, Antéchrist. » Il faut suivre. Dans cette tâche, Leblond est assisté de son fidèle Deshi, comparse espagnol et réactualisation de Sancho Pança. Ibérisme oblige, les aventures de ces deux paumés les conduisent à Barcelone et doivent beaucoup à Cervantes. À travers l’Europe contemporaine, ils croisent des individus qui leur ressemblent, dont un groupe affilié à l’État Islamique, s’essayent à la propagande et parviennent même à endoctriner une malheureuse !

Julien Péluchon, Prends ma main Donald

Julien Péluchon © Jérôme Panconi

Ces péripéties picaresques et souvent consternantes sont narrées sur le ton sentencieux et autoritaire des écritures monothéistes. D’où la sensation de lire le récit biblique d’un groupe d’épais crétins. Conte voltairien du XXIe siècle, joueur et référencé, il s’en dégage la même acidité anti-religieuse. Au vu de l’actualité, Péluchon avait de la matière. De fait, le lagartisme a l’austérité du salafisme, le goût du merveilleux propre au christianisme et, surtout, la paranoïa des complotismes. Monstrueux, ce produit de synthèse religieux permet à l’auteur de faire d’une pierre plusieurs coups sans jamais donner l’impression de viser un dogme en particulier. D’autant que tout le texte adopte le point de vue de ces personnages grisés de conspirations : « Des hommes-lézards minuscules, fit René avec un sourire blasé, oui, je sais, c’est trop énorme. Et pourtant… » On rit autant des aberrations de ce dogme que de la « logique » tortueuse de ses zélotes, faite de minutie, d’excès de méfiance comme de crédulité.

Mais le propos ne se résume pas à ce jeu de massacre et vise toute une génération déstructurée au point de ne pouvoir survivre qu’en se créant des interdits, sexuels comme alimentaires. Tous les personnages évoluent ainsi entre végétarisme, véganisme et abstinence. Donald, enfant d’une époque (supposément) permissive, lutte pour ne pas succomber aux mille tentations de son temps. Bien entendu, il échoue avec constance, faisant déraper le récit vers l’orgie ou la pornographie (toujours racontées sur le même ton hiératique). Derrière ce comique de répétition on sent que l’auteur s’amuse. Nous aussi.

Julien Péluchon, Prends ma main Donald

Incidemment, cette suite de délires spiritualistes et sexuels rappelle une remarque de Lénine. Selon lui, les années de réaction voient prospérer « la pornographie en lieu et place de la politique (…) et le mysticisme comme masque à l’esprit contre-révolutionnaire. » En effet, obsédé soit par la chair, soit par le ciel, le héros ne voit plus le monde qu’il a sous les yeux. Plus précisément, ses désirs et croyances lui donnent l’occasion de se voiler la face ou de rationaliser un environnement de plus en plus incompréhensible et menaçant. Complotismes et autres regains de foi sont des formes du nihilisme ambiant et non pas leur remède, comme le croient Donald et ses compagnons. Voyons-y des figures du désespoir politique. Entre nihilisme et croyances, Péluchon célèbre lui les puissances de la fiction en repliant l’ouvrage sur lui-même. Comme tout bon monothéisme, le lagartisme est en effet révélé par un Livre au titre simple : Prends ma main Donald. Il a été rédigé, nous dit-on, « nuit et jour, pendant deux ans par l’ange Gabriel devant un PC portable. » Allusif mais clair : complotiste et romancier partagent une même passion pour les histoires. Le tout est de ne pas se payer de la fausse monnaie de ses propres affabulations. Quant à savoir si le roman, qui a le mérite de ne pas prendre le lecteur pour un imbécile, pourrait être un antidote au goût du complot…

Ulysse Baratin

À la Une du n° 54

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