Demain reviendra la lumière

Le jeune romancier Joachim Schnerf, qui avait publié Mon sang à l’étude en 2014 (L’Olivier), un bref récit sur la séropositivité et la crainte de sida, dans une écriture fiévreuse où sexe et mort se donnaient la main à l’avant-scène du théâtre du monde, nous revient quatre ans après avec un récit extrêmement maîtrisé où la mort seule tient la vedette, donnant la main à la survie, avec en arrière-fond, indicible et fantasmatique, la Shoah. Dans une écriture aussi fiévreuse qu’ironique qui tient le lecteur en haleine vingt-quatre heures de rang, le temps d’un récit qui s’en tient à la nuit.


Joachim Schnerf, Cette nuit. Zulma, 146 p., 16,50 €


Le titre peut sembler énigmatique. Il renvoie, consciemment ou pas, au premier roman d’Elie Wiesel, La nuit (Minuit – conjonction insolite entre auteur et éditeur), publié en 1958, où un survivant des camps racontait son séjour à Auschwitz. Mais ici, le titre avec son démonstratif désignant une nuit précise ne fait que traduire – et l’auteur éclairera bien vite son lecteur – l’expression hébraïque Halaïlah hazeh  que l’on dit et ressasse au soir de la Pâque juive. Pessah, en hébreu, est une fête de pèlerinage où les Hébreux d’autrefois devaient « monter » à Jérusalem pour célébrer chaque année, au printemps, la sortie d’Égypte. Cette fête se caractérise par l’obligation de manger du pain azyme – la cuisson sans levain entre  dans la composition de l’hostie –, l’agneau pascal symbole de libération (pour les juifs comme pour les chrétiens), des herbes amères évocatrices du temps d’esclavage et une pâte épicée nommée harosset symbolisant le mortier des briques que les esclaves devaient assembler ; et obligation de célébrer un banquet, appelé Seder (« ordre » en hébreu) les deux premiers soirs, où l’histoire ou la légende, avec tout son merveilleux, est rapportée au rythme des mets que l’on consomme rituellement, avec toute leur symbolique, le tout arrosé de quatre coupes de vin que l’on bénit, et l’on boit d’abondance, en s’accoudant sur le côté gauche – trace, peut-être, du temps où l’on festoyait allongé, comme les Romains autour du triclinium.

Mais la sortie d’Égypte, à grand renfort de commentaires et de mystique, a pris un sens plus général, Mitsraïm − nom hébraïque de l’Égypte − représentant toutes les chaînes psychologiques, culturelles et sociales qui entravent l’individu et dont il veut se libérer : c’est cela la sortie de Mitsraïm,  de l’Égypte pharaonique. Et de scander, au cours du banquet : hier nous étions esclaves, aujourd’hui nous sommes libres. Un livre tient lieu de guide : la haggadah, mot hébreu qui ne signifie rien d’autre que « récit ». Un manuel mémorieux, un livre d’histoire, « pour en découdre avec l’oubli », nous dit Schnerf, car c’est là que se raconte le millénaire destin du peuple hébreu, ici mêlé à la tragédie génocidaire, voire à l’actuel antisémitisme banalisé.

Le narrateur est ce vieux Salomon qui fut un jeune déporté avec père et mère à Auschwitz, dont lui seul reviendra parce qu’une main secourable, et pourtant d’un bourreau improbable, l’aura poussé hors du camion et de sa destination fatale. Bien des années après, marié à Sarah, qu’il aime d’un amour total − deux corps fusionnels recomposant l’être initial issu de la glaise à laquelle le souffle divin donna vie −, le voilà au matin de Pessah et préoccupé du Seder qu’il devra exécuter. Mais sans Sarah qui, deux mois plus tôt, s’est envolée vers l’autre vie, car il est veuf et attend, pour le fameux soir où toute la famille se réunit autour de la table, l’arrivée de ses deux filles, de ses gendres et de ses deux petits-enfants. Le récit balance entre le présent et ce passé de bonheur. Et le passé de malheur : tout en arrière, le camp de concentration, que le vieil homme tourne en dérision par de fameuses/fumeuses blagues, comme de prétendre qu’à l’entrée de Sobibor un écriteau avertit : « Attention à la marche ! » De prétendre aussi qu’à l’entrée des douches de Treblinka, il y avait deux portes, une bleue et une rouge – Blau und rot, warum ? −, et d’asséner : « Butane ou Propane, vous pouvez choisir »… Ou encore d’affubler les poissons rouges de son petit-fils des noms de Goebbels et Goering ! Des blagues qui lui assurent « un succès fou au prochain Café-Shoah », où le vieux rescapé retrouve « d’anciens camarades, squelettes à nouveau charnus ».

Joachim Schnerf, Cette nuit

Les Israélites mangeant la Pâques, par Gérard Hoet (1728)

Le bonheur passé gravite autour de Sarah et de leur descendance pour ce Seder précédent tournant en boucle dans sa tête. Cette famille, contrastée, haute en couleur et hyperboliquement juive, mêlant l’Ashkénaze (ici alsacien) hypocondriaque et le Séfarade (ici maghrébin) exubérant, est, dit-on, comme la Knesset : chacun a une opinion opposée à celle des autres, chacun veut imposer sa différence, et donc la réunion de famille ressemble fort à la houleuse assemblée : « Toute la Knesset était représentée dans la salle à manger : de la gauche à la droite, chaque nuance siégeait autour du plat du Seder. Parmi les adultes, il y avait une femme engagée pour le dialogue des cultures (Sarah), un hurluberlu possédant un portrait d’Ariel Sharon dans sa chambre à coucher (Pinhas), une adepte de la dénonciation du complot politico-médiatique supposé soutenir les Palestiniens (Denise), une adhérente au Mouvement pour la Paix (Michelle) et un membre de l’Association pour l’Amitié entre Alsaciens et Lorrains (Patrick). »

Et là, au haut bout de la table, le patriarche trône et fait ses habituelles plaisanteries concentrationnaires – « Heil Papa ! », fait-il dire à son petit-fils en le forçant au salut nazi −, dont le ton n’est pas sans rappeler la dérision d’un Romain Gary (qu’on se rappelle ce dibbouk (esprit ou démon) juif habitant le corps d’un ancien nazi et le forçant à parler yiddish, dans La danse de Gengis Kohn) ; la matriarche Sarah répand sur tous son immense amour – et son indulgence −, Denise, la fille aînée, rumine son éternelle frustration, entre mutisme et abondantes coupes de vin, tandis que sa cadette, Michelle, ne sait s’exprimer que par de hauts cris colériques, devant ses deux enfants, Tania, le cou enroulé d’un keffieh, prenant la défense des humiliés et offensés, ou défilant à Berlin – une vidéo l’atteste – la main dans la main d’un grand blond Germain – « Que c’est beau de pouvoir se balader avec un Schleu sans être inquiété ! » , commente, sardonique, le grand-père −, et puis Samuel, le petit dernier qui, à la dernière heure, bordera son papi dans son lit d’agonie ; enfin, les gendres, un Ashkénaze taiseux que sa névrose judéo-alsacienne rend diarrhéique, et un Séfarade maghrébin  − appelé justement Séfarabe −, truculent et gesticulant, une Maguen (étoile de) David virevoltant sur son poitrail poilu, qui semble issu des pages valeureuses d’Albert Cohen. Et il y a même l’inévitable invitée du Seder, Leyla, une jeune Allemande d’origine turque, correspondante de Tania, qui promènera sur la table et les différents comparses hyperjuifs un regard ahuri.

Et voilà pour le décor. Sauf que, cette nuit-là, halaïlah hazeh, tout est, tout sera différent, puisque Sarah ne sera plus là. Alors toutes les douleurs remontent, toutes les craintes, et le moindre craquement du plancher ressuscite la rafle gestapiste, inévitablement, car « est-il seulement possible de faire le deuil d’une plaie mémorielle ? ». Salomon en a gardé un cœur fragile et il a le moral dans les chaussettes : « Aurai-je la force de revoir le soleil, demain encore ? », s’interroge-t-il dans l’angoisse du Seder qui s’approche. Mais, en repensant à Mitsraïm, les seules ténèbres égyptiennes qui viennent à l’esprit sont : les nazis, quelle plaie ! La Shoah, quel pardon ? Et le Ma nichtana – « en quoi est différente cette nuit ? » − soulève l’imparable question de la petite dernière, interrogeant son grand-père : « Papi, pourquoi n’a-t-Il rien fait lorsque tu étais à Auschwitz ? », l’inévitable absence de D’ieu (l’orthographe orthodoxe est du romancier), ce qui n’empêchera pas Tania d’accompagner son grand-père lors de la marche silencieuse « dénonçant les barbares qui avaient enlevé et tué un jeune… coupable d’être juif », et Tania brandira une banderole où elle aura « dessiné des cœurs au-dessus des ‘’i’’ du prénom et du nom de la victime » − on aura reconnu Ilan Halimi.

Joachim Schnerf, Cette nuit

Joachim Schnerf © Patrice Normand/Opale/Leemage

Comme on le voit aujourd’hui en France, en croissance continue, la Shoah « joue les prolongations », s’écrie le vieux rescapé d’Auschwitz, et les « barbares » sont toujours derrière la porte. Peut-être se demande-t-il si, contrariant le fameux proverbe yiddish selon lequel « la vie vaut la peine d’être vécue… ne serait-ce que par curiosité », une telle curiosité n’est pas devenue malsaine, et si le cœur de battre ne ferait pas mieux de s’arrêter. Tout cela trotte dans la tête du vieux Salomon dans ce récit entamé au matin qui précède le Seder du 1er soir de Pessah. Ira-t-il au bout de sa journée et le Seder ultime aura-t-il lieu ?

Le beau récit de Joachim Schnerf, si plein de sensibilité et d’émotion drapée dans l’humour, nous tient en haleine, multipliant les rappels douloureux et les blagues qui font encore sourire, car, n’est-ce pas, l’humour juif c’est tout ce qui reste aux rescapés – « après tout, comment auraient-ils survécu sans le rire ? ». Et l’on se rappellera le fameux witzLe mot d’esprit et sa relation à l’inconscient − de Freud évoquant le condamné à mort qui, sur le chemin du supplice, trébuche sur la première marche − de Sobibor ? − et s’écrie : « Ça commence mal ! ». On rit, on pleure, on s’énerve, on s’exalte, on se tient la main, on s’accoude sur le côté gauche. Cette nuit nous fait assister à un Seder inédit, un Pessah hors norme, hyper juif, hyper casher, dans une neuve haggadah, un récit inédit, historique autant qu’hystérique, factuel autant qu’actuel, et aussi poignant que jubilatoire.

Albert Bensoussan

À la Une du n° 54

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