Le combat livré au lézard

Journal de l’hiver d’après est le deuxième roman traduit en français du romancier et poète serbe Srdjan Valjarević, après Côme (Actes Sud, 2011). À la suite d’un séjour à l’hôpital et en maison de repos, le narrateur réapprend, dans une solitude quasiment totale, à vivre, malgré tout. Du 1er décembre au 30 mars, pendant cet hiver 2004-2005, il consigne dans son journal les éléments qui composent son quotidien, entremêlés de poèmes consacrés à la période qui précède, à son séjour en maison de repos. Srdjan Valjarević dresse un état des lieux précis d’une ville, Belgrade, de ses habitants, mais l’essentiel n’est pas là. Il s’agit bel et bien du récit d’un corps qui revient progressivement au mouvement, aux sensations et aux émotions, peut-être à la vie, tout simplement.


Srdjan Valjarević, Journal de l’hiver d’après. Trad. du serbe par Aleksandar Grujicić. Actes Sud, 281 p., 22,50 €


Mais après quoi ? Après l’attaque, après la maladie, « neuropathie alcoolique, disait le diagnostic. Traduction : j’avais les pieds paralysés, une inflammation de l’épine dorsale, une inflammation du système nerveux périphérique. Perfusions, piqûres, médicaments, une dizaine de jours en fauteuil roulant, puis différents engins pour marcher, puis la canne, ensuite la maison de repos, les exercices », apprenons-nous dès les premières pages du journal.

Journal de l’hiver d’après peut dans un premier temps être considéré comme le journal d’une convalescence, celle d’un homme qui a été privé de l’usage de ses jambes pendant plusieurs mois et qui recouvre progressivement ses capacités à se déplacer. C’est sans aucun doute ce qui explique l’importance de l’espace, soigneusement consigné à chaque page. Il s’agit pour le narrateur de réapprendre à marcher, pas à pas, seul dans son appartement, sans sa canne, et armé d’une canne dans les rues de Belgrade, dans ce corps qui garde en mémoire les années d’alcoolisme : « À 18h30, la tête qui tourne, mauvaise nourriture, mauvaise vie, fatigue, douleur dans le ventre, nausée, douleur dans la tête, poisons, j’en suis plein. Puis je me souviens de l’hôpital et de la maison de repos, toute cette transpiration, des crampes, des crises, des douleurs, des vomissements, tous ces efforts pour libérer le corps de tout ça, tous ces efforts dans le corps, et tant de lutte, sans que personne ne t’ait rien demandé car il n’y a pas de questions à poser. » Visites de l’infirmière pour une piqûre quotidienne, longs bains de pieds dans une bassine, nuits sans repos, trébuchements et tâtonnements, angoisse de tomber, de faillir, rythment le Journal de l’hiver d’après. Srdjan Valjarević n’épargne à son lecteur aucun détail de cette reconquête qui n’a rien d’héroïque, sauf à considérer les moineaux comme de véritables héros, ce que fait le narrateur au gré de ses observations quotidiennes : « Sans protection, indépendant, libre, vivant de miettes. Le moineau est un héros. Parmi les oiseaux de la ville, lui est le Huckleberry Finn. »

Srdjan Valjarević, Journal de l’hiver d’après

Srdjan Valjarević © Nebojsa Babic

De nombreux faits sont consignés dans le moindre détail, et les dates, évidemment, mais aussi les heures auxquelles ces événements se sont déroulés, laissant au lecteur tout le loisir de s’emplir de ce temps qui n’en finit pas, de s’y embourber totalement, à l’instar du narrateur qui comptabilise tout. Chaque rue parcourue, chaque carrefour traversé, sont également nommés, et font ainsi résonner la musique du temps et de l’espace, musique quasiment imperceptible qui rythme le texte tout comme l’existence du narrateur. Et qui devient obsédante pour le lecteur, lui enjoignant de poursuivre la lecture. Cette contextualisation si précise fait contraste avec le caractère a priori totalement insignifiant de ce qui est raconté. Et pourtant c’est de l’essence même de l’existence qu’est fait ce Journal de l’hiver d’après.

La vision du narrateur englobe tout ce qui se présente à ses yeux, ou à sa conscience. Ses déambulations font parfois surgir des souvenirs, d’amis, de membres de sa famille, auxquels il n’accorde pas plus d’attention qu’à un croisement de rues, qu’au souvenir de la mort de sa sœur, huit ans auparavant, qu’à des aboiements de chien, ou qu’à la présence de boue sur son chemin. Toute une société est là, mais sur le côté, sans véritable interférence avec ce personnage qui a parfois aussi des allures d’homme qui dort. Le rythme haché, la syntaxe souvent sèche et simple de Srdjan Valjarević écrase la réalité tout en lui redonnant paradoxalement forme, existence même, existence que le narrateur se réapproprie : il est désormais capable d’arpenter l’espace, mais aussi d’éprouver des sensations, dans ses pieds, dans ses jambes, de retrouver des émotions, le plaisir de savourer des olives, un battement de cœur un peu plus rapide.

Dans cette écriture d’une simplicité tranchante surgissent des images inattendues pour donner à voir de quoi est faite cette existence, comme cette comparaison des solitudes qui sont « les fourmis de la vie », ou encore : « la volonté est là, pas de problème de ce côté-là, mais je me sens complètement vide. Ça, être vide, on peut dire que c’est les cacahuètes de la vie. Un passe-temps de plus, voilà tout. On grignote la vie, juste ça. Lorsqu’on est vide, on grignote la vie. Et on crachouille la peau. » Réapprendre à marcher, c’est aussi réapprendre à écrire, pour enfin décrire cela, ce rien, ce silence : « Quelle journée, quelle soirée ! Idéal pour observer le carrefour, fixer tout ce rien qui s’y passe. » Musique du vide, écriture qui tourne à vide comme la marche qui ne mène nulle part, dans les différents quartiers de la ville, toute l’attention du narrateur se porte sur ce rien qui l’habite et qui résonne en lui, tout comme la musique qu’il prend plaisir à écouter. Et de ce rien, il crée sa propre musique, et, plutôt que de rien, il faudrait parler de ce vide qui l’habite, traversé par un tu qui apparaît de manière tellement fugace que le lecteur pourrait presque ne pas s’en apercevoir, ce « tu » jamais véritablement nommé, cette femme qui n’a même pas l’épaisseur ou le poids d’un fantôme, désancrée totalement : « Et si tu veux savoir, oui, c’est vrai, je pense à toi, pas à cause de la neige, je le fais souvent. Sans raison particulière. »

Srdjan Valjarević, Journal de l’hiver d’après

Belgrade © V. V. Nincic

En suivant les déambulations du narrateur, on pensera à Walser, bien sûr, à qui il fait plusieurs fois référence, mais aussi à la nouvelle de Beckett, « Premier amour ». Journal de l’hiver d’après est un livre déroutant, parfois agaçant, qu’on a pourtant du mal à lâcher parce que la musique obsédante d’un vide qui n’en est pas un finit par nous tenir en haleine. Le narrateur semble n’avoir aucun autre but que celui d’arpenter cet espace désormais retrouvé, de remplir l’espace mais aussi le temps d’une existence qui est finalement la sienne : « Bon, me voici au croisement des rues Takovska et Kosovoska à 15h50 et hier comme aujourd’hui ça m’est parfaitement égal. Tout ce qui me réjouit en ce moment, c’est le temps, froid et sec, sans précipitations, je peux continuer à présent soit tout droit, en prenant la rue Takovska, ou à gauche, par la rue Kosovska. Je ne m’attends à rien. Mais quelque chose peut me réjouir dans n’importe laquelle de ces deux rues. N’importe quoi, vraiment n’importe quoi. Je n’ai aucun doute là-dessus. Je peux partir mais je reste un certain temps immobile. J’observe les aiguilles de ma montre à mon poignet gauche. Car si je prends la rue à gauche, j’arriverai plus tôt à un autre croisement où je pourrai rester exactement comme ça à observer ma montre et me réjouir que rien ne tombe du ciel et qu’il s’est passé tant et tant de minutes avant que je n’arrive à cet autre croisement. Quel boulot ! Et je me mets en route, pour le faire. »

Pourtant, nous savons qu’il y a bien plus, derrière ces phrases et ces pas, derrière ces rues et ces heures, derrière ces poèmes. Il y a toutes ces tasses de thé vert, tous ces cocas, avec ou sans glaçon, bus, régulièrement. Autrement dit, il y a l’absence de l’alcool, absence hurlante dans ce récit en sourdine. Journal de l’hiver d’après est le récit de la résurrection cocasse et pénible d’un homme qui s’est tué pendant des années, tout doucement, et qui lutte à chaque minute, désormais, pour survivre. La douleur est entière et tenace, le lézard qui réclame de la bière sans cesse est obsédant, le chemin de la douleur est toujours le même, « plante-tête-plante-tête », mais le narrateur sait désormais quoi faire : « Je bois de l’eau. Je bois et j’attends et j’entre dans la douleur et j’apprends à être plus patient dans cette douleur. L’eau est une boisson qui convient parfaitement à cet état d’esprit car elle emporte tout. Elle accepte tout. Et elle emporte tout sur son passage. »

Gabrielle Napoli

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