Le mur des aimantations

D’après les archéologues, les vestiges du mur de Jéricho sont introuvables, sans doute parce que ce mur n’a jamais existé. Le livre de Josué serait une vénérable fiction, celui d’Emmanuel Ruben relève des récits dystopiques. Nous sommes placés dans un temps futur, au milieu du XXIe siècle, dans un archipel, celui des îles du Levant, aux confins de la Saronie et de la Grande Barburie, séparées par un grand barrage. Que d’échos à une situation contemporaine !


Emmanuel Ruben, Sous les serpents du ciel. Rivages, 320 p., 20 €


« Tu avais raison d’imaginer le jour où cèderait le grand barrage prenant ton archipel en otage. Tu disais : “nous réduirons en poussière ce béton sinistre qui nous assiège, nous ferons de ces remparts hideux la plus belle réserve de projectiles au monde, et nous les lancerons sur vos miradors, sur vos guérites, sur vos gratte-ciel, sur vos pare-brise grillagés, nous ferons pleuvoir sur vos crânes chauves et vos faces craintives la plus belle cascade de caillasses jamais vue.” » Daniel, ancien dominicain, se souvient des paroles du jeune Walid, qu’il avait rencontré quand il résidait au couvent Saint-Jude, dans une très vieille ville.

Trois autres témoins, Samuel, Mike et Djibril, racontent, de leurs points de vue, les événements qui ont précédé la chute du grand barrage. Aux abords de celui-ci, des adolescents désœuvrés, loin des tapis de prière, pratiquent des jeux risqués. Cet obstacle est, pour les garçons et les filles, un mur des aimantations : « Et si on faisait de ce putain de rempart un tremplin ? ». Walid  était le meneur de ces funambules de la frontière. Dans cette bande de tagueurs, de traceurs de « parkour », il ajoutait sa virtuosité dans le montage des cerfs-volants, ces serpents du ciel, fabriqués avec des matériaux récupérés. Ils transgressent dans le ciel le rempart de béton et narguent les drones de « la meilleure armée du monde », pilotés depuis des salles obscures. L’un de ces engins a sans doute tué Walid.

Les témoins essaient de comprendre les circonstances de cette mort brutale. Outre Daniel, le bon dominicain, ils sont trois. Samuel est observateur de l’ONU, la seule institution qui garde son nom dans cette dystopie : est-ce ironique ou patrimonial ? Mike, lieutenant, gardien sceptique du « grand ghetto blindé de l’Occident », est enclin à un geste de conciliation sous le barrage. Djibril est un beur, « réfugié » du 9-3,  chez son cousin Walid, il a été au plus près  de Walid et du barrage.  Quelques femmes croisent ces figures mais elles sont essentiellement présentes dans un chœur, qui scande les différents épisodes de cette épopée frontalière.

Emmanuel Ruben, Sous les serpents du ciel

Emmanuel Ruben © Renaud Monfourny

Les cartes dressées par l’ONU sont vite périmées par le continuel remaniement du territoire dû à la colonisation et aux retouches nécessaires apportées dans le tracé du grand barrage. Leur papier, de qualité, est recyclé dans l’atelier aux cerfs-volants. Les configurations dessinées (et obsolètes) survolent les lieux qu’elles ne représentent plus. Ce dispositif est riche d’interprétations.

Emmanuel Ruben ponctue son récit de dessins originaux : ceux des objets volants, de l’archipel des îles du Levant et enfin d’une ligne de vie puis de mort sur un écran de moniteur. Ces traits animent et paraphent ce  récit choral.

Dans son livre précédent, Jérusalem terrestre (Inculte, 2015), Emmanuel Ruben rendait compte de l’enquête qu’il avait menée en géographe, repérant les lieux, rencontrant les hommes et dessinant ses trajets. Ces réalités sous haute tension restaient, une fois le livre fermé, en suspens. Vingt ans après la friction des lieux : voilà qui donne du sens à la fiction dite topique. La Grande Barburie intégriste rôde maintenant dans les parages, la Saronie est une entité technologique qui défend son territoire par écrans et drones interposés. À plusieurs reprises, l’auteur évoque la fièvre bâtisseuse qui métamorphose la Terre promise en béton d’armée.

En 1967, Julien Gracq avait considéré Jérusalem comme une « ville épileptique ». Daniel a des réminiscences : « Tu étais mon voisin, Walid, dans cette ville épileptique », mais il ne désigne pas la ville par son nom, dystopie oblige.

Histoire-géographie et épilepsie, dans cette conjoncture tendue, les cerfs-volants d’Emmanuel Ruben envisagent une sortie de crise. À moins que l’on n’en revienne à la case départ. « Quand ils sonneront de la corne retentissante, et que vous entendrez le son de la trompette, tout le peuple poussera une grande clameur, et le mur de la ville s’écroulera ; alors le peuple montera, chacun devant soi. » (Livre de Josué)

Jean-Louis Tissier

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