Fantaisie ornithologique

« Il avait plu des oiseaux morts. J’ai répété ça aux bateliers sur le quai du port de Paris. Ils m’ont regardé étrangement. Pourtant c’était très exact : il avait plu des oiseaux morts. Je suis allé de péniche en péniche, pour expliquer ma demande : descendre avec eux la Seine, pour observer les oiseaux, et pour atteindre les alentours de Rouen, où une série de pluies d’oiseaux morts était survenue. »


Victor Pouchet, Pourquoi les oiseaux meurent. Finitude, 192 p., 16,50 €


C’est sur cette présentation en deux phrases de son programme narratif que s’ouvre le premier roman de Victor Pouchet, Pourquoi les oiseaux meurent. La fantaisie fluviale et ornithologique annoncée devient cependant, au fil des méandres, quête amoureuse, familiale, et réflexion sur le monde. Si le personnage-narrateur n’abandonne pas sa curiosité écologique initiale – il continue tout du long à vouloir comprendre les raisons du sort infortuné des volatiles –, il va aussi insensiblement dériver vers l’âge adulte, l’abordant au fil des escales, des rencontres, de ses lectures ou de ses méditations.

Victor Pouchet, Pourquoi les oiseaux meurent

Victor Pouchet © Elena Kolobanova

Au cours de l’aventure séquanienne, cent choses s’ébauchent ou s’effectuent : un petit amour entre lui et Clarisse, capitaine-adjointe du bateau ; des visites en bibliothèque à Rouen qui le renseignent sur Félix-Archimède Pouchet, savant du XIXe siècle (qui a bien existé), « brillant raté », inventeur de la théorie de la génération spontanée que Louis Pasteur réfuta ; des retours à la maison d’enfance, sise dans la bourgade de Bonsecours, qui le font renouer avec ses souvenirs et avec son père… Lui qui avant son départ avait neurasthéniquement largué presque toutes les amarres (et abandonné sa thèse sur le bord du chemin universitaire) trouve, semble-t-il, sur le fleuve et ses rives les prolégomènes permettant une existence moins distanciée et moins dépaysée au sein de cet affreux monde d’aujourd’hui où, dans l’indifférence générale, chutent les oiseaux. Notre enquêteur autoproclamé de leur brutal décès réintègre a minima le jeu social et historique. « L’histoire et le monde auxquels je m’étais senti si étranger », confie en effet le héros narrateur à la fin du livre, « me rattrapaient par le col. » Tout cela s’effectue sans grandiloquence, sans tragique, sur un ton amusé, avec une liberté moqueuse et mélancolique. Personnage à la Prufrock (narrateur du poème « Le chant d’amour d’Alfred Prufrock » de T. S. Eliot), le passager du Seine Princess échappe, contrairement au personnage de T. S. Eliot, à la séduisante noyade de l’indécision.

Victor Pouchet, Pourquoi les oiseaux meurent

Dans le pénultième paragraphe du roman, il se prend à fredonner une vieille chanson de corsaires : « Nous étions quinze sur le bahut de la mort / Yop la ho et une bouteille de rhum », remarquant que « ce nous de pirates [le] réconfortai[t] et qu[’il] pouvai[t] presque sentir dans sa gorge le goût collectif d’un mauvais rhum de marins au long cours ». Notre héros quitterait-il ses habits prufrockiens ou oblomoviens pour ceux de Rackham le Rouge et de ses compagnons ? Abandonnerait-il l’idée d’endosser ceux du « prophète d’une destruction ignorée… sonnant d’une trompette sourde » pour d’autres dont il lui resterait à trouver étoffe et mesures ?

Mais, futur pirate ou non, ange de l’apocalypse ou pas, le héros de cette modeste et pas si modeste croisière en Haute-Normandie, figure cocasse du désarroi contemporain, embarque ici son lecteur pour une gracieuse et fort intelligente glisse aquatique. Yop la ho !

Claude Grimal

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