Le charcutier sur la banquise

Loin d’être le récit du fabuleux destin d’un Louis la Brocante, La fonte des glaces est un ovni dans le paysage de la rentrée littéraire. Joël Baqué offre un roman pétillant et joyeux, mordant et doux-amer, un récit où le manchot empereur est roi et où l’amour n’a pas d’âge.


Joël Baqué, La fonte des glaces. P.O.L, 283 p., 17 €


Le destin d’un homme

Il est des destins qui marquent les consciences. Une fois la lecture achevée et refermé La fonte des glaces, il y a fort à parier que l’on n’oubliera pas de sitôt l’histoire de Louis, un charcutier toulonnais anonyme et placide dont la vie bascule au moment où il pensait attendre tranquillement la mort. Les cinquante premières pages du roman font le récit de l’enfance de Louis, « conçu en terre africaine par une mère carcassonnaise et un père comptable », bercé par la chaleur puissante du continent africain et la douce chaleur de sa mère qui l’entoure comme elle peut de sa tendresse bienveillante. S’ensuit la mort de son père dans des circonstances pour le moins rocambolesques, la fin de la vie en Afrique, une adolescence à Carcassonne qui le fait passer de « petit Louis », comme l’appelle sa mère, à Fuck Dog Louis, un jeune homme à la silhouette hasardeuse qui écrit des chansons avec du « gros groove », l’obtention d’un CAP métiers de la viande avec félicitations du jury, et le mariage avec Lise, la fille de son patron boucher.

Happy end. Fin de l’histoire, ou presque. Louise et Lise vécurent heureux comme des rois dans leur charcuterie de la rue Lavoisier, où ils font l’amour comme ils servent leurs clients, fidèlement et tendrement. La description de leur bonheur conjugal tient sur trois pages mais laisse rêveur comme un ciel sans nuage. En revanche, ils n’eurent pas, malheureusement, beaucoup d’enfants puisqu’ils ne réussissent pas à en avoir. Lise meurt rapidement. Louis s’invente alors une routine de retraité mutique et un peu déprimé, rythmée par de petites habitudes réglées comme du papier à musique. Le dimanche, il hésite entre un éclair au café et une religieuse au chocolat avant d’aller lustrer avec amour la tombe de Lise. Sa vie aurait pu s’arrêter là, à regarder filer les derniers jours de son existence comme les bateaux dans le port de Toulon. Mais c’est compter sans une rencontre qui bouleverse sa vie.

Joël Baqué, La fonte des glaces, POL

Cette rencontre au sommet intervient au bout de cinquante pages. Plus question, pour le lecteur, de laisser le roman dans un coin. La description de la vie monotone de Louis, guère palpitante, était écrite dans un style enlevé qu’il était déjà difficile d’ignorer. La description de la rencontre qui change à jamais la vie du retraité provincial intervient comme un détonateur. On se prend au jeu immédiatement et, dès lors, impossible de lâcher le livre. L’auteur nous emmène dans une grande aventure surprenante. La rencontre se fait comme dans un conte traditionnel : Louis, dans une brocante, est attiré par une armoire ancienne qu’il ouvre dans un grincement. Il tombe nez à nez avec une créature pour laquelle il a un coup de foudre immédiat. Il s’agit d’un manchot empereur empaillé.

L’existence de Louis bascule pour toujours. Il se prend de passion pour le manchot empereur, troque ses petites habitudes de retraité contre de nouvelles, se met à fréquenter la bibliothèque municipale où il découvre Internet, se renseigne sur son nouveau compagnon au point de devenir spécialiste du sujet, se décide à lui offrir des congénères, transforme à grands coups de travaux son grenier en banquise reconstituée, s’équipe en conséquence pour pouvoir y pénétrer malgré le froid qui y règne à cause de la réfrigération qu’il y a fait installer, par la même entreprise qui lui avait installé la chambre froide de sa charcuterie des années auparavant. Mais tout ça ne suffit pas, et Louis, peu à peu, devient obsédé par cette question : comment sauver le manchot empereur de la fonte des glaces ? C’est pour la résoudre qu’il se rend en Antarctique où d’autres aventures non moins incroyables l’attendent encore. Louis va devenir une icône de la cause écologique, et reviendra à Toulon après bien des péripéties.

Un conte moderne

Avec La fonte des glaces, Joël Baqué livre un vrai roman, un vrai récit, proche du récit mythologique. Louis, anti-héros, héros malgré lui, traverse les aventures comme Ulysse en son temps. Une galerie de personnages tous plus loufoques les uns que les autres entoure son personnage pourtant peu charismatique. Le lecteur, embarqué un peu par hasard dans le récit, comme Louis, à la fin du roman, sur un navire chasseur d’icebergs, croise le chemin d’un comptable photographe, d’un Inuit au nom imprononçable, d’un insomniaque suicidaire et de quelques autres hurluberlus du même acabit. L’auteur propose un conte moderne qui contraste autant par le fond que par la forme avec son livre précédent, paru l’année dernière aux éditions P.O.L, La mer c’est rien du tout, récit lapidaire et autobiographique, tendre et grinçant, retraçant son parcours de CRS poète.

C’est justement la poésie qui rapproche les deux derniers livres de Joël Baqué, une poésie d’une rare ingéniosité. Le roman est parsemé de trouvailles heureuses et l’écriture bondit comme un torrent, pétillante, joyeuse. Tout le long du livre courent métaphores inattendues, jeux de langue gouleyants et parfois même extrêmement drôles. L’écriture narrative est aussi loufoque que le récit qu’elle présente. Loufoque, certes, mais avant tout très fine, et virtuose par moments. Le lecteur est surpris à chaque coin de phrase, étonné, suspendu. Il poursuit sa lecture à la fois pour connaître le destin du personnage de Louis, dont l’unique verbe décrivant sa manière de s’exprimer est dodeliner de la tête,  mais aussi pour savourer l’écriture inventive et toute particulière de Joël Baqué qui s’impose dans le paysage littéraire comme un romancier d’un nouveau genre, presque inclassable, proche de la folie douce, résolument poète.

Joël Baqué, La fonte des glaces, POL

On trouve dans La fonte des glaces la meilleure description d’escargot jamais lue, mais aussi une scène de parade nuptiale sur la banquise qui marque l’esprit, on apprend l’existence d’un festival d’icebergs au fin fond du Canada et des informations absolument sérieuses sur le manchot empereur. En somme, on apprend en s’amusant. Joël Baqué s’impose comme le maître de l’humour décalé, du sérieux pince-sans-rire. Il est écrit dans le roman qu’« un texte sans ponctuation c’est comme une chair sans squelette ». La fonte des glaces a un squelette de fer, une écriture riche et généreuse.

La glace du cœur

La fonte des glaces est loin d’être un récit édulcoré. Le titre interpelle. La quatrième de couverture aussi, qui, composée uniquement de cinq phrases, annonce sobrement qu’il sera question de la cause écologique. Le récit interroge évidemment notre conscience environnementale, nos propres pratiques, et la fin du roman laisse pensif quant aux effets du réchauffement climatique sur notre quotidien.

Mais le récit de la vie de Louis, héros sur le tard de sa froide existence, donne aussi à penser les questions de l’amour et de la vacuité de l’existence. Quand on s’aperçoit que la vie file à toute allure et fond comme neige au soleil, que faut-il faire ? Le roman de Joël Baqué ne raconte pas que la fonte de la banquise mais aussi la fonte d’une glace qui gelait depuis des années le cœur d’un homme, qui l’empêchait d’avoir une vie aventureuse et passionnée. « Perdu dans ses pensées puis perdu tout court », Louis reprend goût à la vie en rencontrant un manchot empereur et sa vie reprend son cours. « Cette subite passion restera mystérieuse et dépourvue de sens, preuve de son authenticité », mais peu importe qui et comment, l’important, nous souffle l’auteur, pour ne pas se transformer en glaçon, est d’aimer.

La fonte des glaces est un petit bijou de style et de drôlerie, extrêmement bien ciselé, et qui, comme un iceberg, ne remue pas seulement en surface, mais aussi en profondeur.

Pauline Delabroy-Allard

À la Une du n° 38

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