Bis repetita placent

Avec un livre polymorphe paru aux éditions Louise Bottu, l’écrivain Albin Bis fait son retour. Il est, de nouveau, autant préoccupé par ses problèmes existentiels que par la cuisson du cassoulet.


Albin Bis, Albin saison 2. Illustration de Patrick Szymanek. Louise Bottu, 164 p., 14 €


Avec un nom pareil, il n’est guère étonnant que l’auteur ait voulu donner une suite à son premier livre paru en 2013 chez le même éditeur. Quant au prénom, il le désigne, lui autant que le personnage principal dont le trait de caractère majeur répond à sa manière aux fameux mots de Baudelaire : « De la vaporisation et de la centralisation du Moi. Tout est là. » En effet, le dénommé Albin, bien qu’il refuse obstinément de changer – c’est-à-dire de s’améliorer, afin de satisfaire aux attentes de son éditeur – n’en finit pas d’exposer une succession d’états les plus divers, tentant ainsi d’écrire « toujours le même livre qu’il n’a pas encore commencé ».

Pour atteindre ce but, cet être protéiforme, ayant soi-disant dépassé un âge où l’on pourrait déceler à nouveau la trace de Baudelaire (« J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans »), n’hésite pas à faire feu de tout bois : énumérations hétéroclites (« le vide et le néant, le silence, la Vespa au mois d’août, l’été sec et les larmes, un château du Poitou, les Malabar, le soleil et la langue au chat, l’espoir, la soumission, Glad to be unhappy ») ; micro-récits réalistes ou oniriques qui s’enchaînent plus ou moins (« par exemple il se demande pourquoi il commence si souvent par à propos des phrases ou des questions qui n’ont rien à voir avec ce qui précède ») ; notes susceptibles d’être issues d’un journal intime (Albin saison 1 était constitué de fragments extraits d’un blog, Albin journalier, tenu de 2007 à 2012 à raison d’un billet quotidien) ; dialogues à l’intériorité variable ; réflexions sur l’écriture ; autoportraits mis à toutes les sauces, etc. Ces variations textuelles, parfois associées à des jeux typographiques, font écho aux incessantes métamorphoses de l’intéressé sous forme humaine, animale (la référence à Kafka est évidente, notamment à la page 151), voire jusque dans le monde inerte : courant d’air, bulles de champagne. Quant aux fréquentes contradictions de ce personnage-narrateur-auteur, elles lui font revendiquer comme genre littéraire celui de la « palinodie autofictive ».

Albin Bis, Albin saison 2

Le lecteur retrouvera ici de nombreux éléments présents dans le premier ouvrage, outre la fréquentation des mêmes lieux (l’appartement d’Albin au septième étage, la boulangerie, la pharmacie) et des mêmes personnages (Rose-Marie dite Madame Marcel en figure maternelle souvent contredisante, l’écrivain Broutin et sa femme, l’éditeur Millot, l’ami Bob, etc.) : l’importance quasi obsessionnelle du dictionnaire (« Sur les murs pas un seul miroir mais des dictionnaires accrochés ouverts ») ; la fascination pour la chute, que ce soit celle d’une plume ou d’un chat ; en règle générale, un goût prononcé pour les mélanges, en particulier pour ceux qui allient des considérations triviales et des préoccupations littéraires ou philosophiques (« le quotidien d’Albin serait hanté par deux angoisses, celle d’un cassoulet toujours incertain, celle de la certitude de sa fin, deux qui dans le fond n’en sont qu’une »), des références pour le moins éclectiques étant glissées mine de rien – de Joe Dassin à Pascal, Céline, Rimbaud, Jankélévitch, La Fontaine et Montaigne, entre autres.

Depuis ses premiers dessins d’enfant (qu’évoque avec une fausse simplicité celui de Patrick Szymanek en couverture), Albin a été « très tôt convaincu de l’inexistence. / De la présence, aussi » et, plutôt que de déplorer ce défaut originel, il a choisi d’en jouer subtilement avec un humour la plupart du temps teinté d’autodérision : « Albin troué se répand dehors, se perd se noie dans le lieu commun, fourre-tout de généralités, un jour l’une un jour l’autre, de l’œil au cul en passant par la bouche… » ou bien « the right place Être un barbare et gribouiller dans un septième douillet ». Il pousse le(s) dédoublement(s) jusqu’à assister à son propre enterrement mais jure qu’« on ne l’y reprendra pas : Albin ne mourra plus ».

Cela dit, cet individu aux multiples facettes prend très au sérieux l’affaire du livre à écrire/en cours d’écriture et ce d’autant plus que son éditeur a des exigences difficiles à respecter pour lui : « raconter sa vie dans l’ordre, la chronologie, tout bêtement, revenir au concret, au réel, aux choses simples », ignorant à tort ces affirmations d’Arno Schmidt (dans Calculs) : « Ma vie n’est pas un continuum ! […] Une succession d’instantanés scintillants, en vrac ». ou ce poème de Raymond Federman intitulé « MOINOUS » : « JE ME DÉDOUBLE / JE ME MULTIPLIE / JE JOUE À CACHE-CACHE AVEC MOI-MÊME / JE ME DIVISE ET SUBDIVISE ». De plus, M. Millot ne comprend pas que, malgré ses apparences foutraques, l’ouvrage présente une réelle unité tant il est indéniablement composé (comme le prouvent, par exemple, les reprises de certains textes avec de minuscules décalages qui rappellent le jeu des sept erreurs) selon un ordre qui se tiendrait à l’intersection de ceux qualifiés de géométriques et de vitaux. Bref, c’est bien Albin qui se situe du côté du vivant et, même si son malaise existentiel perce par instants, il connaît plusieurs remèdes à lui apporter dont celui-ci : « Contre les idées parasites publier chaque jour un billet. » Il faut donc imaginer Albin heureux.

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