Roman virtuel, récit virtuose

Depuis les images projetées sur l’écran de la caverne par lesquelles Platon signifiait la vie des hommes, ces cloportes, et par ce défilement chiffrait l’existence, nous savons que toute chose n’est qu’en tant qu’elle est représentée, projetée, inscrite. Le roman, qui est la projection d’un monde imaginaire sur des pages au moyen de signes, a supplanté la vie, à moins que ce ne soit l’inverse : la vie est un roman. Question de point de vue. Mais que faire du miroir stendhalien à l’ère du numérique ? Telle est la question que pose l’étonnante Sara Mesa, une jeune auteure madrilène, dans son récit au titre minimaliste : Cicatrice.


Sara Mesa, Cicatrice. Trad. de l’espagnol par Delphine Valentin. Rivages, 224 p., 22,50 €


Le chapitre 0 – autrement dit, le prologue – de ce livre numéroté de 1 à 14 nous situe dans un décor crasseux : l’obscur cagibi d’un immeuble ruineux où une femme fait une sorte de strip-tease devant un homme qui ne voit d’elle que la cicatrice sur son ventre, née d’une césarienne. La chair est absente, autant que l’appétit. Quels sont ces pantins sans fils, ectoplasmes inertes aux gestes figés ? Les bandelettes de ces momies se délacent au cours des quatorze chapitres qui suivent en bousculant le tracé chronologique : « Six ans plus tôt », « Deux ans plus tôt », « Quatre mois plus tard », « Un an plus tôt », « À la même époque », « Trois mois plus tôt », « Trois ans plus tôt », alternant avec « Sieste », « Chien », « Achat/vente », « La liste », « Autobus », « Livre », pour culminer sur l’« Épilogue ».

Y a-t-il un fil narratif ? une histoire ? Ce serait déjà trop ambitieux, parlons plutôt de « déroulé ». En fait, la pièce maîtresse est un ordinateur de bureau et, devant, le regard éteint, une femme trentenaire, employée à saisir dans une base de données des fiches papier, qui entrecoupe sa tâche, aussi lassante qu’abrutissante − elle « s’applique à perdre plus de temps » − en naviguant sur la toile, comme on dit. Les réseaux sociaux la saisissent, c’est « un divertissement stimulant qui lui permet de prendre l’air et de repousser les murs de la pièce » : elle pénètre sur un site littéraire de chatteurs et, soulageant sa solitude, la voilà embarquée dans un échange nourri avec Knut Hamsun. Qui se cache derrière ce pseudonyme ? un réprouvé ? un maudit ? à l’instar de l’illustre écrivain norvégien qui fut et Prix Nobel et nazi ? Dans cette affaire, les pseudonymes jouent le rôle de masques, et voilà entrant en scène sur l’écran : Hypatie (la mathématicienne-philosophe d’Alexandrie), Mister Pez (un gros poisson), Vénus Postmoderne (une « chercheuse »), Fra Angelico (un angélique), Minou Câlin (tout est dit) ou Mo Xi Co (qui n’est qu’une marque de chaussures)…

La narratrice, quant à elle, garde pour nous son prénom : Sonia (qui est toute sagesse car il vient du grec « sophia »). Pour nous, pour elle, elle avance à visage découvert. Sonia va vivre sur écran sa vie véritable, tandis que, hors champ, défile un paysage grillagé : « des poteaux et encore des poteaux avec leurs câbles… un horizon flou, des lambeaux de brouillard ». La voilà définitivement prise aux rets. Qu’est-ce que cette relation électronique sinon un « échange » ? Elle envoie sa photo (un cliché médiocre et peu significatif), et l’autre (Knut), en revanche, lui envoie des cadeaux : des livres, d’abord, qu’il dit voler pour elle dans des grandes surfaces, puis des vêtements, des chaussures, des parfums, bref tout ce qui encombre notre écran d’ordinateur lorsque nous naviguons à l’aveuglette : Sephora, fond de teint « Maybelline Superstay 24 H, ton 4 », « jupe noire de chez Escada », « tee-shirt Tommy Hilfiger », ou chaussures Armani…

Sara Mesa, Cicatrice, Rivages

Sara Mesa © Manuel Alcaide Mengual

Nous entrons dans le rite du potlatch : je te donne, tu me donnes, l’univers virtuel réinvente le commerce humain comme aux premiers âges. Et cet échange devient de plus en plus grand, important, intrusif – obsessionnel ou névrotique −, occupant peu à peu tout l’espace de la vie. La vie qui, apparemment, poursuit sa route sur le chemin tracé : Sonia se marie, a un enfant, mais ce monde-là reste évanescent, étranger, insubstantiel. La seule vraie vie est sur l’écran, au travers d’e-mails sans fin ou de sms à l’infini. Knut, qui est un homme, certes, et un homme espagnol, se veut dominateur, exigeant, réclamant la monnaie de sa pièce : s’il couvre Sonia de cadeaux, la voilà redevable, infiniment. Et la voilà coupable, car elle avance, malgré tout, à reculons dans cet univers purement virtuel. Domination, soumission, humiliation, sadomasochisme sont les maîtres mots, comme il sied aux jeux de rôle.

Mais ce couple-là, à l’inverse des sites de rencontres du genre Meetic ou eDarling, Easy Flirt ou BeCoquin, n’a rien à voir avec la chair et tout avec la littérature. Nous sommes dans une posture mallarméenne, et l’auteure fait défiler une bibliothèque des plus classiques, de Proust à Dostoïevski, et de Faulkner à Kafka. Mieux encore, ce Knut persuade Sonia d’écrire, elle qui lit si peu, qui reste encore prisonnière des corvées domestiques et du haïssable monde extérieur. Finalement, on comprendra que le livre qu’on lit résulte de cette démarche. Bien entendu, on ne pourra éviter la confrontation : un jour la jeune femme rejoindra pour une brève journée ce jeune homme, et ce sera la scène du chapitre 0, autrement dit le rien du tout, car il ne se passe rien, sinon cet essayage sans cabine de quelques frusques affriolantes qui laissent de glace les protagonistes. La chair est définitivement renvoyée à sa tristesse, et chacun retournera à sa grisaille. Sauf que – l’auteure est toujours un deus ex machina – la femme, la narratrice, se sauvera de la toile d’araignée : sur l’écran de son ordinateur, puisant à tous les fils de ses réseaux et les étirant, elle bâtira la trame, tout en faufil, de cette vie virtuelle qu’elle nous donne à lire sous un titre [1] qui renvoie bien à l’acte créateur : c’est de son ventre tranché que l’écrivaine a tiré l’enfant que voici.

Mais ce récit est si glacial, si impersonnel, et ses protagonistes si génialement gris ou floutés, qu’il serait malséant de parler ici d’écriture de tripes. Tout comme Giacometti campa l’homme qui marche mais qui n’a pas de corps, Sara Mesa nous livre, dans un récit d’une grande force et un décor décharné, des êtres écervelés, sans cœur et sans fibres, un univers glacé qui est bien celui de cette nouvelle humanité recluse, enclose, grillagée, ennuagée, les yeux rivés sur un écran lumineux, de jour comme de nuit, en oubliant les ciels de Vélasquez, les colombes de Picasso, la beauté des choses, le bruissement des arbres et le sourire d’un enfant.


  1. Cicatriz, le titre espagnol, pourrait bien renvoyer au recueil de nouvelles Cicatrices, publié par Maurice Nadeau aux Lettres Nouvelles en 1976 sous le titre Le mai argentin, d’autant que Sara Mesa, dans sa bibliothèque de l’honnête homme/femme, cite précisément l’auteur de ce livre : Juan José Saer.

Albert Bensoussan

À la Une du n° 34