Danilo Kiš, le doute et l’ironie

À la fin de Danube, son magistral essai, Claudio Magris raconte comment, faisant au milieu des années 1980 un voyage le long de ce fleuve qui entraîne la civilisation germanique vers l’Orient et la mêle à d’autres civilisations, il s’arrête presque à la frontière de la Hongrie et de ce qui était encore la Yougoslavie, dans la ville de Subotica, qu’il décrit comme un « exemple tonitruant du kitsch ». Le faux, dit-il, semble être la poésie de Subotica. Sans doute, encore maintenant, l’endroit n’attirerait-il pas l’attention des curieux si certains ne se rappelaient que là est né, en 1935, Danilo Kiš, « romancier au charme puissant », selon Claudio Magris, ébloui par l’un de ses livres les plus fameux, Un tombeau pour Boris Davidovitch.


Danilo Kiš, Psaume 44, suivi de La mansarde. Trad. du serbo-croate par Pascale Delpech. Fayard, 320 p., 19 €


Le nom de Danilo Kiš reste cependant lié aussi à la France, à Strasbourg notamment, où il fut, à l’université, lecteur de serbo-croate, et à Paris, où il avait, après Belgrade, sondé les mystères de la bohème, échangé quelques idées sur le monde englouti d’Europe centrale avec des exilés comme lui, Milan Kundera par exemple, qui, des années plus tard, devait conserver un souvenir vivace de leurs rendez-vous dans un café près du Trocadéro. « De tous les grands écrivains de sa génération, français ou étrangers, qui dans les années quatre-vingt habitaient Paris, il était le plus invisible », note Milan Kundera dans Une rencontre. « La déesse appelée Actualité n’avait aucune raison de braquer ses lumières sur lui. »

Danilo Kiš disait ne pas être un de ces écrivains dissidents qui, à l’étranger, dans le monde dit libre, étaient toujours l’objet de toutes les sollicitudes. Il déclarait dans Homo Poeticus n’être qu’un « écrivain bâtard venu de nulle part » : s’il n’y avait la brume de ses origines, il se serait demandé quelles raisons il aurait eu de faire de la littérature. Celle qu’il défendait, avait-il souvent répété, était issue du concept de Weltliteratur de Goethe – il s’agissait de s’élever au-dessus de l’étroitesse d’esprit nationale et de proclamer la littérature zone franche de l’esprit. Ce qui l’amenait à définir, dans Le résidu amer de l’expérience, recueil d’entretiens, le nationalisme comme la « voie du moindre effort, de la facilité », mais aussi comme une paranoïa collective et individuelle, une idéologie totalitaire dont le terreau est le kitsch folklorique.

En exergue à tous ses livres, peut-être Danilo Kiš aurait-il pu placer cette phrase du Talmud qui se trouve à la fin du Sablier, dernier volet de son Bildungsroman intitulé Cirque de famille (commencé avec Chagrins précoces, poursuivi avec Jardin, cendre) : « Mieux vaut se trouver parmi les persécutés que parmi les persécuteurs. » Son œuvre tout entière répond à l’injonction faite à soi-même de ne jamais se montrer complaisant envers les différentes formes d’oppression et de répression, de « combler les gouffres, semer le germe d’une quiétude, certes provisoire, mais surhumaine », ainsi qu’il le souligne avec force dans les textes écrits au cours des années 1960 et regroupés sous le titre Varia.

Tout en ne perdant jamais de vue l’idée selon laquelle lire et écrire doivent toujours être des façons de prendre le maquis, il avait en haine le roman à thèse ou la littérature qui se veut minoritaire (que la minorité soit ethnique, sexuelle ou politique). Homo Poeticus, son recueil d’essais, si admiré par Milan Kundera et Susan Sontag, rappelle que, pour lui, la littérature devrait être « le dernier bastion du bon sens » : écrire, c’est aussi « sauver la langue de ces langues de bois agressives qui envahissent tout ». Mais écrire est aussi un « acte humaniste », une manière d’entrer en lutte, en résistance, d’adresser un salut aux alliés substantiels : les siens avaient pour noms Isaac Babel, Rabelais, Joyce, Borges, mais aussi Ivo Andrić, dont Le pont de la Drina était à ses yeux le modèle absolu, et Miroslav Krleža, qu’il comparait à un Voltaire communiste, auteur d’une fresque grinçante, Banquet en Blithuanie, sur un pays imaginaire. Écrire, pour Danilo Kiš, c’était ainsi une façon d’affirmer qu’il avait trouvé ses racines dans la maison des mots. Lui, l’apatride, marqué par l’infamie du « cosmopolitisme » qui, en certaines années, dans les pays de l’Est, avait une signification particulière, voyait dans le « patrimoine culturel européen » son unique patrie.

Danilo Kis, Psaume 44 suivi de La mansarde, Fayard

Même si, souvent, il avait pensé que la littérature est impuissante, il se référait toujours à l’argument de Jean Ricardou selon lequel, sans la force dont peuvent l’entourer les mots, la mort d’un enfant quelque part dans le monde n’aurait guère plus d’importance que celle, à l’abattoir, d’un animal. Dans un entretien de 1973, recueilli dans Le résidu amer de l’expérience, il note, envers et contre toute forme de scepticisme : « La littérature donne un sens à cette mort, elle lui donne un poids humain, et du même coup l’adoucit, lui donne une raison d’être et, à longue échéance, triomphe d’elle. »

C’est cette impression qui domine quand on lit les œuvres de Danilo Kiš : il importe, à chaque nouveau texte, de risquer le tout pour le tout et d’écrire aussi des livres qui racontent une « histoire universelle de l’infamie », celle qui a été perpétrée au XXe siècle, celle des camps nazis et des camps staliniens. Si Jardin, cendre, dans le triptyque Cirque de famille, raconte une « calamité familiale », un malheur reçu en héritage, et fait le portrait du père, nommé Edouard Sam, « obsédé par l’idée fixe que son destin était de racheter les péchés de toute sa famille, de toute l’humanité », si La leçon d’anatomie réfute avec causticité l’accusation de plagiat que lui avait value la parution d’Un tombeau pour Boris Davidovitch, si L’encyclopédie des morts est aussi « un grandiose monument à la différence » et une traque opiniâtre de la vérité, une chose est certaine : les écrits de Danilo Kiš, romans, nouvelles, essais, ont toujours été pour lui l’occasion de tout remettre en jeu.

Dès ses deux premiers livres, Psaume 44, dont une belle version française, due à Pascale Delpech, vient de paraître, et La mansarde, traduit aussi par la fidèle Pascale Delpech dès 1989 et réédité aujourd’hui, Danilo Kiš semblait avoir découvert dans quelle direction son œuvre allait se déployer. La mansarde, qui revient sur ce que ressent un provincial à Belgrade, est sous-titré « Poème satirique » : la satire était dirigée contre son propre lyrisme et son idéalisme – Danilo Kiš eut beau rappeler cela, le texte fut perçu comme une satire « contre la société et la jeunesse du communisme triomphant ».

Psaume 44, écrit en à peine un mois (Kiš avait alors vingt-cinq ans), est en apparence conçu comme un reportage journalistique (la visite, après la guerre, d’un camp de concentration par un couple accompagné de son enfant qui y avait vu le jour quelques années auparavant). L’histoire est celle, dramatique, de Zhana et de Maria qui, avec son bébé de deux mois, s’évadent d’Auschwitz une nuit de novembre 1944. Danilo Kiš devait reprocher à ce roman l’absence d’une certaine distance ironique. Ce qui toutefois importait au jeune écrivain, c’était la certitude qu’avec Psaume 44 et La mansarde se dessinaient deux lignes qu’il allait suivre obstinément dans les livres suivants : « Les obsessions métaphysiques d’un côté, et de l’autre les reconstructions historiques ». Il regrettait de n’avoir pas su « dépathétiser », contrebalancer les élans lyriques en introduisant la distance ironique (par l’emploi de la citation et du document permettant de « condenser la matière »). La distance ironique devait être, dans les écrits ultérieurs, ce à quoi il tendrait de toutes ses forces, ne serait-ce que pour diminuer la somme de malentendus à son propos (il avait cité à maintes reprises Ivo Andrić, pour qui être écrivain c’est « placer entre soi et les autres un tas de papiers imprimés et une vraie montagne d’inexactitudes et de malentendus »).

Danilo Kiš prétendait vouloir rester jusqu’au bout un écrivain contesté, polémiquant avec les lecteurs, les critiques, les autres écrivains (La leçon d’anatomie est, de ce point de vue, un sommet dans l’art de lancer des brûlots). Il disait ne jamais chercher à susciter un sentiment de culpabilité, plutôt à provoquer une catharsis. Ses écrits, tissés de doutes sur lui-même, cultivent aussi les doutes à l’égard de toutes les idéologies régnantes et de tous les pouvoirs. Mort en 1989, il n’aura pas assisté à la guerre des Balkans. Le lecteur de Psaume 44 et de ses biographies de révolutionnaires, de bagnards ou de renégats qui, dans Un tombeau pour Boris Davidovitch, forment les « sept chapitres d’une même histoire », ne peut que se demander sur quel ton d’objectivité il aurait décrit la terreur pendant les sanglantes années de « purification ethnique ».

Linda Lê

À la Une du n° 33