Déflagration

Une galerie de portraits, tous plus désespérés et désespérants les uns que les autres, une intrigue assez lâche, voire absente, malgré les pistes lancées par Clotilde Escalle, un lieu, Copiteau, qui pourrait être partout ou nulle part. Mangés par la terre est un récit qui se joue de tous les espoirs du lecteur. Sa violence est alors complètement inattendue, celle d’un récit douloureusement lucide, qui frappe là où ça fait mal, là où se niche la vacuité de nos existences.


Clotilde Escalle, Mangés par la terre. Éditions du Sonneur, 196 p., 17,50 €


Tout le récit de Clotilde Escalle semble construit dans le but, avoué ou non, de déjouer les attentes du lecteur. Le titre, Mangés par la terre, les premières pages et le décor dans lequel l’auteure plante son récit, la campagne, rustre, bien sûr, des idiots, pauvres et cruels, pourraient nous faire croire à un texte consacré au monde rural, âpre et brutal. Cet aspect est bel et bien présent. Le cadavre déjà à moitié pourri du père de famille, dans le foin, est découvert par le vétérinaire, appelé par la mère inquiète pour sa vache : « La Rêveuse était pleine et malade. Il fallait appeler le vétérinaire, sinon ils perdraient le petit, un veau et son pesant d’argent, élevé sous la mère, babines mousseuses de lait. Le vétérinaire s’était déplacé. Faites pas attention, le père dort. Il dort comme ça depuis longtemps ? Oh, une semaine environ. Il n’a pas l’air en bon état, votre père. Faites pas attention, il a ses lubies. C’est plutôt la Rêveuse qui nous donne du souci. Mais le vétérinaire n’écoutait pas. Il s’est approché du père, il l’a secoué, monsieur Goussaint, monsieur Goussaint ! Le père est tombé de sa botte. Mais il est mort ! Effectivement, il était mort. Le pire, c’est que les mouches sont arrivées d’un coup. En quelques secondes, comme si elles avaient appris la nouvelle, elles ont couvert les yeux et la bouche, des mouches à vaches, elles sortaient de sous le gilet. […] Et la Rêveuse, vous la regardez pas ? ».

Les trois fils, trois imbéciles (dont un poète à l’âme sensible, autrement dit « chagrine »), à force de fomenter des sales coups, finissent à l’asile. Où ils rencontrent Caroline, la fille du médecin, forcément un peu « zinzin ». Que, donc, il de bon ton de violer et de battre : « Le médecin qui l’examine ne veut rien voir. Il dit : cette jeune femme s’automutile, elle se rentre des objets dans le vagin, elle cherche à se faire mordre. Il demande une surveillance accrue. Ils n’ont pas assez de personnel pour ça. » Voici Jeanne, son amie encore en liberté – si l’on veut bien considérer que la liberté existe dans Mangés par la terre, ce qui semble en réalité un contre-sens absolu; encore dehors devrions-nous plutôt dire –, et souvent au cimetière, dont la rencontre avec Éric, taxidermiste à la petite semaine, loin des « petits mots d’amour, [de] la romance, [de] tout le tintouin des jeunes filles », donne ceci : « reste pas plantée là comme une bécasse. T’aimes sucer ? Elle avait ricané. Puis, tout simplement, par curiosité de ce qui adviendrait, cassant son petit cœur de coquelicot en mille morceaux, elle avait murmuré : oui j’aime ça ».

Et c’est parti pour le rêve américain. Sans oublier le notaire, Me Puiseux, au « petit corps blafard », galvanisé par Chateaubriand, et accessoirement par le corps d’Agathe, mère de Caroline, caricature d’Emma Bovary qui susciterait chez le lecteur des réactions mitigées, entre ricanements moqueurs bien mérités et compassion pour la domination masculine – sans aucun doute un des fils conducteurs du livre –, si elle ne faisait pas preuve d’une telle cruauté à l’égard de sa fille. Adèle, la mère de Jeanne, résonne comme un écho à peine adouci d’Agathe. Car si domination masculine il y a, elle se joue et se répercute aussi dans les liens haineux qui se tissent entre les mères et les filles, faits de rivalités et de jalousies inextinguibles. Les mères vieillissantes, telles des pythies, assassinent au moins symboliquement ces filles qui pourraient prendre la relève auprès de la gent masculine (ce qu’elles ont d’ailleurs déjà commencé à faire auprès des pères ou des beaux-pères, d’où l’ostracisation).

Clotilde Escalle, Mangés par la terre, Éditions du Sonneur

Clotilde Escalle © Fred Stucin

Domination masculine (qui n’empêche pas la domination de classe), c’est un fait évident à la lecture des violences subies par les personnages féminins de Mangés par la terre. Et la gent masculine, justement, ne fait pas rêver. Mais, pour qu’il y ait rêve (et les rares rêves dans le roman sont liés au désir de retrouver l’amour originel, à savoir l’amour maternel, comme ce rêve si doux de Caroline), il faudrait peut-être que les corps soient moins lourds, moins terreux aussi dans ce qu’ils ont d’incarné, de captif des désirs les plus frustes, auxquels personne ne semble vouloir, ou pouvoir, renoncer. Sans pour autant que les personnages ne se mentent, du moins pour la plupart d’entre eux. Et la conjugaison de cette lucidité et du désir assouvi à n’importe quel prix, et de sa médiocrité, voire de sa violence intolérable, donne au récit son caractère tranchant, parfois à la limite du supportable.

Cet aspect est largement renforcé par la manière dont Clotilde Escalle joue avec les différents points de vue, qui s’entremêlent sans signe typographique. L’auteure manie avec autant d’efficacité les phrases courtes dans des scènes complètement dépouillées, aux dialogues creux, évidés ou dissous, à l’instar des personnages qui parlent, qu’une langue qui va chercher dans son rythme et ses images les plis et les replis d’âmes douloureuses, ou encore une langue plus proche de la poésie que de la prose, à la musicalité presque douloureuse, dans des accents proches de Laforgue parfois : « Zinzin, tourniquet à musique, hochet à agiter. Pourquoi les mères sont-elles si cruelles ? À cause du temps jadis. Allons, avance, petite zinzin, sors un peu, va prendre l’air. Impossible, le ciel tourne. S’agripper au banc, s’adosser au mur, se faire plus lourde sur ses jambes pour tenir debout. Puisque maman, de tout mon temps de mortelle, n’a jamais vraiment pensé à moi. Eh bien : riez maintenant. » Et ce sont sûrement les deux personnages de jeunes filles, Jeanne et Caroline, qui sont les plus touchants en ce qu’elles supportent tous les types de domination, mais ont renoncé, elles, à dominer.

Captives du désir, du désir d’être aimée ou évidée, brisées sans aucun doute par le désamour, voire la haine maternelle, captives du corps et du temps, elles rompent pourtant avec la servitude à laquelle les mères ont consenti. Tisser les mots à vif, se rendre maîtresses, à un moment, d’un sens à donner à tout ce chaos : seules Jeanne et Caroline, si meurtries soient-elles, se dirigent vers une issue.

Gabrielle Napoli

À la Une du n° 32