Noir et blanc

Il était une fois une jeune femme anglo-nigériane, Helen Oyeyemi, qui avait écrit son premier roman quand elle était encore lycéenne. Elle fut publiée à l’âge de dix-neuf ans et ne cessa jamais d’écrire, car tout le monde la trouvait talentueuse. Aussi personne ne fut-il surpris lorsque Galaade, un éditeur français aimant la belle ouvrage, publia son cinquième opus, Boy, Snow, Bird.


Helen Oyeyemi, Boy, Snow, Bird. Trad. de l’anglais par Guillaume Villeneuve. Éditions Galaade, 308 p., 24 €.


Dans l’univers littéraire de Helen Oyeyemi, toujours à la frontière entre l’onirique et le réel, le conte occupe une place essentielle. Boy, Snow, Bird, qui n’échappe pas à cette règle, raconte l’histoire de Boy Novak, une jeune femme blonde d’une grande beauté qui grandit à New York sous la férule d’un père brutal. Cet homme, un genre de Scrooge, la bat, l’enferme dans sa cave avec des rats (il est dératiseur, ou « preneur de rats », comme dit Boy), et menace de la défigurer à coups de poing. Au sortir de l’adolescence, Boy décide de s’enfuir : elle monte dans le premier autocar en partance et se retrouve à Flax Hills, une petite ville de province où, très rapidement, elle s’intègre et parvient à mener une vie normale.

On est dans l’Amérique des années 1950, où le destin d’une femme est de trouver un mari. Boy, qui en fuyant a dû quitter son premier amour à New York, fait la connaissance d’Arturo Whitman, un homme plus âgé avec qui elle s’entend bien, peut-être parce qu’elle trouve en lui une liberté d’esprit qui lui rappelle la sienne. Arturo a un enfant d’un premier mariage, Snow, une petite fille brune d’une beauté exceptionnelle. Boy épouse Arturo, et tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes, jusqu’au jour où ils ont à leur tour une fille, Bird, qui naît avec la peau noire et dévoile ainsi que malgré les apparences, Arturo et Snow Whitman sont eux aussi des Noirs. C’est alors que s’enclenche une mécanique qui entraînera Boy, Snow et Bird, chacune à leur façon, dans une quête existentielle.

Les apparences, l’identité et la façon dont ces notions articulent notre rapport au monde sont au cœur de l’écriture de Helen Oyeyemi. Bien sûr, l’auteur n’a pas choisi les noms de ses protagonistes au hasard, à commencer par Snow Whitman, patronyme qui pour un anglophone ne peut manquer d’évoquer Snow White, c’est-à-dire Banche-Neige. Cette référence – particulièrement pertinente, car le conte de Blanche-Neige joue avec l’image, celle du miroir dont le reflet renvoie une réalité qui n’est pas nécessairement conforme à nos attentes – est assumée dès l’incipit : « Personne ne m’avait jamais prévenue au sujet des miroirs, de sorte que je les ai appréciés durant longtemps, les croyant fiables ».

De même, Boy Novak porte le nom d’une autre blonde célèbre, Kim Novak, l’héroïne de Sueurs froides, le chef-d’œuvre de Hitchcock, dans lequel cette rivale putative de Marylin Monroe joue un double rôle qui repose également sur le mélange des identités. À l’instar de Kim face à James Stewart, Boy est censée prendre la place de l’ancienne femme d’Arturo. Reste à savoir comment elle va endosser ce rôle de belle-mère par qui « le malheur », c’est-à-dire la révélation de cette négritude stigmatisante, arrive. Comme la reine dans Blanche-Neige, Boy s’en prend à Snow, l’ostracise et se glisse somme toute facilement dans l’archétype de la méchante belle-mère.

On aura compris que l’argument de ce roman n’est pas sans rappeler celui de La Tache, de Philippe Roth, avec lequel on peut lui trouver plusieurs points communs. Arturo est un ancien universitaire, l’intrigue se situe dans une petite ville de l’est des États-Unis, région qui dans l’imaginaire américain symbolise la pureté des origines du pays, et tout comme Roth, Helen Oyeyemi explore les thèmes de la construction sociale de l’identité. En effet, malgré l’époque à laquelle il se déroule, Boy, Snow, Bird n’est ni un plaidoyer pour les droits civiques ni une reconstitution des combats que les Noirs ont menés pendant cette période de l’histoire des États-Unis, mais il s’agit plutôt d’une réflexion sur le rapport que chacun entretient avec un idéal identitaire normé, surtout lorsqu’il s’en écarte, fût-ce à son corps défendant.

Comment l’image de nous-mêmes que la société nous renvoie nous construit-elle, mais également, comment peut-elle nous affecter, voire nous détruire ? Ce sont les questions que pose Oyeyemi, même si son texte, toujours à la limite du fantastique, laisse souvent le lecteur se débrouiller avec les ambiguïtés qu’il soulève. La description des événements que l’auteur place dans la bouche – et sous la plume – des narrateurs sont-ils des métaphores ou bien le reflet fidèle de ce qu’ils ont vécu ? On n’est jamais très sûr de la « véracité » de ce qu’on lit, car c’est précisément cela que Helen Oyeyemi cherche à mettre en scène : l’écart entre ce qu’on perçoit et ce qui est. Ainsi, lorsque Arturo raconte qu’enfant, Snow lui avait demandé si l’histoire de Cendrillon était vraie, le narrateur déclare : « [Arturo] savait qu’il était dangereux de lui dire oui, mais en même temps, il pensa : Et après. Elle ne peut pas prouver que ce n’est pas vrai. »

Helen Oyeyemi, à tout juste vingt-neuf ans, a une idée précise de la forme autant que du fond qu’elle souhaite donner à ses romans. Il convient d’ajouter que sa plume – bien servie dans la traduction française par celle de Guillaume Villeneuve –, est à la hauteur de ses ambitions littéraires. Elle enchevêtre avec virtuosité le fantastique et le réel, brouille les pistes avec les métaphores et les descriptions, et surtout, comme dans plusieurs de ses romans, joue avec le blanc et le noir, que l’on désigne par ces termes la couleur de la peau ou le fonctionnement du monde.


Photo à la une : © Saneesh Sukumaran

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