Qui dit « je » ?

Vrai, faux, quelle histoire est la vraie ? Comment faut-il la raconter ? La question des rapports entre fiction et réalité est au cœur du dernier roman de Camille Laurens, qui nous invite aussi à réfléchir aux formes que prend le récit, et plus particulièrement le récit de soi, dans des cadres sociaux aussi différents que la déposition, l’entretien thérapeutique, l’écriture romanesque, la présentation de soi sur Facebook, la lettre d’une écrivaine à son éditeur.


Camille Laurens, Celle que vous croyez. Gallimard, 192 p. 17,50 €


La subjectivité se constitue en interaction étroite avec les dispositifs institutionnels et communicationnels : gendarmerie, hôpital psychiatrique, cadre judiciaire, Facebook, atelier d’écriture, contraintes éditoriales, qui laissent plus ou moins de place au subterfuge, à la manipulation, à la dissimulation, aux liaisons dangereuses et aux fausses confidences, mais aussi à des expressions de sincérité qui n’ont rien à voir avec la question de la vérité.

Se succédant dans un méta-récit vertigineux qui se présente comme les pièces d’un dossier d’instruction, les récits s’enchâssent, se contredisent, sont constamment mis en échec, chacun croyant tromper l’autre et se trouvant trompé à son tour. Le roman se déroule dans un hôpital psychiatrique. Seuls le prologue et l’épilogue se situent à l’extérieur. En ouverture, la déposition d’une femme à la gendarmerie, qui constitue une plainte délirante contre les violences faites à ses semblables partout dans le monde : « on l’a pendue cette femme vous savez bien elle avait tué l’homme qui l’avait violée ils nous tuent c’est la haine vous savez c’est la haine ». Plainte aussi contre le sort réservé aux plus mûres d’entre elles, la valeur des femmes sur le marché sexuel allant décroissant avec l’âge : « Les femmes de plus de 50 ans ne sont pas commercialisées, étant impropres à l’usage que veulent en faire les acheteurs », lit la plaignante dans un journal.

On suppose que cette plaignante est Claire Millecam, professeure de littérature, 47 ans, qui s’entretient avec son psychiatre dans la première partie, intitulée « Va mourir ». Mère de deux enfants, séparée de son mari qui a refait sa vie, elle évoque sa relation amoureuse sur Facebook avec Chris, 35 ans, qu’elle n’a jamais rencontré, s’étant déguisée en une jeune femme de 25 ans, Claire Antunes pour le séduire. Claire est obsédée par la condition féminine : « Les chiffres me dévorent la cervelle : 48% de la population du sexe féminine, en constante diminution, contre 52% de sexe masculin dans le monde parce qu’on nous tue, cent trente millions de femmes excisées, une femme sur trois victime de violences au cours de sa vie. Je souffre d’une empathie maladive envers mes semblables ». Comme à la gendarmerie, le délire de Claire lui permet, de transgresser les codes de l’entretien thérapeutique et de renverser le rapport d’autorité avec Marc, le psychiatre : elle le traite d’inculte parce qu’il n’a pas lu Belle du seigneur, dépiste ses préjugés sexistes, le compare à un flic, lui avoue être attirée par lui. À la fin de l’entretien, dont on n’a que sa voix, Claire évoque le roman qu’elle a composé dans le cadre de l’atelier d’écriture animé par une écrivaine, Camille : ce roman narre « l’histoire telle qu’elle aurait pu se dérouler si j’avais osé ». Cependant, il lui a fallu « choisir entre plusieurs fins, happy or not happy ». Elle mentionne aussi un projet de cadavre exquis proposé par Camille : « L’idée me plaît, l’idée qu’on n’écrit pas tout, qu’on est écrit aussi. Qu’on peut voir les choses autrement. Que les choses peuvent être autrement. »

Suit l’audition du docteur Marc B., à propos du cas de Claire Millecam. Marc doit se justifier d’avoir révélé à Claire une vérité qu’elle ignorait et qui a eu l’effet contraire à celui recherché. A cette fin, il lit à ses collègues le roman que Claire a composé et qui s’intitule Les fausse confidences. Dans ce récit, Claire noue une belle relation amoureuse avec Chris sans lui révéler qu’elle s’était camouflée sous l’identité de Claire Antunès, jusqu’au jour où elle décide de le mettre à l’épreuve en lui faisant rencontrer cette dernière. S’est alors posée la question de dénouement. Pourquoi Marc a-t-il cherché à connaître la vérité sur cette histoire ? Sans doute parce qu’il y avait quelque chose d’incohérent dans le récit de Claire. Trouver la cohérence dans le récit de vie d’une patiente qui délire, le confronter aux autres récits qu’elle peut produire (ici le roman), recouper les éléments épars, comprendre ce qui s’est réellement passé pour établir son diagnostic, telle est bien la fonction d’un psychiatre en institution. Cependant, Marc, qui n’est pas indifférent à la personne de Claire, est aussi captivé par ce récit, il est « pris » par lui.

Dans la deuxième partie, qui s’intitule « Une histoire personnelle », c’est Camille, l’écrivaine, qui a la parole. Elle écrit une lettre à son éditeur, Louis, à propos du tapuscrit qu’elle lui a remis et qui est un récit autofictionnel. Dans cette relation, c’est le cadre éditorial qui impose des contraintes. Contraintes d’ordre commercial : il veut lui faire changer le titre Va mourir, trop agressif à l’égard du lecteur. Contraintes d’ordre juridique : elle doit le rassurer quant à sa crainte d’une éventuelle poursuite pour atteinte à la vie privée, et lui rappeler qu’il a gagné certains de ces procès (on pense alors à celui qu’a gagné Camille Laurens contre son ex-mari). Pour le rassurer sur le fait qu’elle n’a pas « pompé » l’expérience d’une pensionnaire de l’hôpital psychiatrique où elle a animé un atelier d’écriture, elle lui révèle l’histoire qu’elle a vécue mais qu’elle n’a pas eu le « courage moral  » de raconter en son nom propre, esquivant la « corne de taureau » de l’entreprise autobiographique telle que la définit Leiris.

Elle lui explique aussi, pour le tranquilliser, comment elle a travesti les éléments qui pouvaient rendre le personnage reconnaissable. Elle en a fait par exemple un photographe alors qu’il était chanteur-compositeur. Dans cette histoire, qui l’a conduite à l’hôpital psychiatrique d’où elle lui écrit cette lettre, la relation avec « Chris » a bien eu lieu, et a pris fin après qu’elle lui a livré par mégarde des indices sur son âge. La lettre de Camille met le récit de Claire et celui de Marc en abyme. Mais ce récit est à son tour mis en abyme par l’épilogue qui donne la parole au mari de Claire, Paul Millecam, lequel tente de convaincre son avocat de son bon droit dans les démarches qu’il a entreprises pour divorcer de son épouse. A l’appui de ses arguments, il lui montre une vidéo tournée dans l’hôpital psychiatrique. On y voit Claire et les autres pensionnaires, dont « une grande blonde aux yeux perçants », du nom de Camille Morand. A moins que cet épilogue ne soit la fin du roman qu’écrit Camille.

Dans tous les récits de soi que produisent ces dispositifs, il y a du vrai et du faux. Chacun d’eux livre une autre vérité. Le faux a des origines diverses : ignorance, duplicité, mensonge, délire, mythomanie dans la vie réelle, contraintes éditoriales pour l’écriture. Il peut se révéler un recours, voire un exutoire. Facebook n’est, sous ce rapport, qu’un cadre parmi d’autres, qui a cependant ceci de particulier qu’il permet plus que tout autre de se fabriquer une nouvelle identité. Mais il ne s’agit là que de la dimension la plus superficielle de l’identité : l’apparence, le nom, l’âge. Claire souligne qu’elle partage beaucoup de traits avec son avatar. Un peu comme les personnages des récits autofictionnels avec leurs auteurs : seules les propriétés permettant de les identifier sont modifiées, mais ils n’en sont pas moins vrais dans la restitution d’états d’âme ou d’expériences marquantes. Tous ces dispositifs sont donc producteurs de récits qui falsifient plus ou moins la réalité – ils sont producteurs de fictions autobiographiques. Claire Millecam (anagrame de Camille) est une sorte de double de l’écrivaine Camille Morand qui projette en elle son histoire, mais Claire – prénom de la protagoniste d’Index, le premier roman de Camille Laurens – se raconte cette histoire à sa façon. A l’instar de Camille, Claire s’est fabriqué un avatar qui a sa propre histoire et intervient à différents moments de l’histoire, tel un deus ex machina. Plus que la question de la vérité, c’est donc celle des conditions de production du récit de soi et de sa fictionnalisation qui est au cœur de ce roman.

Roman qui prend aussi pour objet, comme d’autres livres de Camille Laurens, les rapports sociaux de sexe. L’écriture y est à la fois un moyen de combattre, voire de renverser la domination masculine, et un moyen de surmonter une expérience traumatisante (les attouchements dont a été victime la fillette de Dans ces bras-là), une séparation (comme dans L’Amour, roman et Ni toi ni moi), ou une aventure pénible (comme dans Romance nerveuse). Ici, l’écriture transgresse à la fois une norme implicite et un tabou. La norme dicte aux femmes de ne pas s’afficher avec des hommes plus jeunes qu’elles, sous peine de s’exposer au blâme ou au ridicule, quand pour un homme, une femme plus jeune est un faire-valoir de sa virilité. Symétriquement, on raille les (rares) hommes qui, à l’instar du ministre Emmanuel Macron, ont des compagnes plus âgées. Intériorisée par les femmes, cette norme est reproduite par les institutions – elle transparaît dans l’entretien avec le psychiatre -, et par la littérature – comme l’illustrent les écrits d’un Michel Houellebecq ou d’un Richard Millet. Elle produit des effets sur la réalité (Chris rompt avec Camille lorsqu’il apprend son âge). La mort sociale et sexuelle à laquelle sont condamnées les femmes de plus de 50 ans est ici incarnée par la réclusion dans l’hôpital psychiatrique. « [Q]u’est-ce qu’il faut alors il faut vouloir cesser d’exister il faut se retirer de soi-même comprendre qu’on n’a plus rien à faire là plus de place je n’ai plus de place je ne sais pas où me mettre tiroir cercueil aller dans la boîte il ne sert à rien d’être jeune sans être belle ni d’être belle sans être jeune les hommes mûrissent les femmes vieillissent c’est beau un homme la nuit une femme c’est triste laissez-vous mettre au cercueil quelle transparence quelle transparence je suis transparente mon père est vitrier disparais tu comprends tu piges dégage tu captes marche à l’ombre va mourir ». La transgression du tabou consiste à dire le désir d’une femme mûre, sur le point de perdre son pouvoir d’enfanter, pour des hommes plus jeunes – voire son désir sexuel tout court.

Et pourtant, il faut se rendre à l’évidence : le désir et l’écriture demeurent les seules vérités incontestées de ce roman éblouissant.


Crédit pour la photo à la une : © Catherine Hélie

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