Trente-trois enfants de Turquie

Les éditions Bleu autour, spécialisées dans la littérature turque, donnent dans Une Enfance turque la parole à 33 auteurs – pas moins – qui racontent, en quelques pages, des traits saillants de leur enfance. De milieux, de régions, de cultures, d’âges différents, ils évoquent une Turquie complexe et contradictoire qui n’est pas sans résonance, aujourd’hui, alors que le pays traverse une grave crise.


Une enfance turque. Textes inédits recueillis par Elif Deniz. Éditions Bleu autour, 336 p., 26 €.


Les enfants subissent, naturellement, les tensions politiques des différentes époques. Les parents de Demir Özlu, qui sont enseignants et républicains, décident « d’aller au peuple » pendant la Seconde Guerre mondiale dans laquelle, selon le souhait de Mustapha Kemal, le pays reste neutre. L’enfant se souvient : « En fait, j’étais seul ». Les habitants des bourgs d’Anatolie, faisant montre « d’un conservatisme borné », détestent les fonctionnaires. Aussi les enfants ne se fréquentent-ils pas. Au contraire, de cruelles invectives pleuvent. Demir est contraint de n’approcher que les rejetons des autres fonctionnaires : « Ma mémoire d’enfant a gardé le souvenir des heures que nous passions chez le préfet, on se serait cru dans un roman russe ». Rosie-Pinhas-Delpuech, à Istanbul, en proie à des insomnies, est terrifiée dans sa chambre par un homme vêtu de noir qui la fixe, sans ciller. Le matin, elle s’aperçoit que son père, rentrant d’une soirée, a accroché son costume à l’extérieur de l’armoire pour ne pas faire grincer la porte. Elle prend conscience de la raison de sa frayeur. Si elle aimait son père, elle craignait les « yeux bleus d’Atatürk, père de tous les pères, surmoi national, dont le regard, en costume trois pièces, [la] fixait dans tous les magasins où [elle] allai[t] chaque jour faire des courses avec [s]a mère. Chez l’épicier, le boucher, le poissonnier, au four à pain, à la pâtisserie, au foyer du théâtre ou du cinéma, et place Taksim où il s’élançait vers l’Histoire, statue d’airain, noire et inexorable comme la mort en marche ». Plus tard, elle comparera ce spectre au père de … Chateaubriand, morose « statue du commandeur ».

© Sehnaz Hottiger

© Sehnaz Hottiger

Gate Peyek, dont le père est banni pour communisme, vit chichement à Paris avec ses parents. À l’âge de trois ans, en 1952, sa grand-mère, de passage, l’emmène passer l’été en Turquie. Pour faire pression sur le père, la fillette est retenue deux ans et, lors du voyage de retour en France, « des messieurs aux mines patibulaires » déchirent, sous ses yeux ses livres d’enfant dans l’espoir d’y découvrir des microfilms. Les livres, dans l’ouvrage, jouent souvent un rôle important, entre rêve, éducation, consolation et rébellion… Ainsi, ils composent l’univers d’enfance de Haydar Ergülen qui est reconnaissant à ces maîtres diplômés des Instituts de village « qui comptaient parmi les créations et les acquis majeurs de la République » car, imprégnés de l’esprit des Lumières, « ils avaient foi dans la civilisation du livre. » Toutefois, Ayse Sarisayin déplore la devise éducative qui avait cours dans les années 1960 : « Qui refuse d’être guidé doit être réprimandé / Et qu’on le batte s’il reste hors du droit chemin ! ». Yigit Bener reçoit même un coup de règle sur les doigts car l’écolier a voulu poser une question. « Ça t’apprendra à interrompre mon cours ! » lui rétorque le maître. Comme l’enfant, décidément rebelle, proteste contre l’injustice des punitions collectives, il se retrouve enfermé dans un placard !

Religion et traditions ne peuvent être effacées et les enfants vivent souvent des contractions qu’ils ne comprennent pas. Le père de Tâlat Sait Halman, « inconditionnel de l’idéologie kémaliste en tant qu’officier de marine, entretenait les valeurs de l’Islam dans la sphère privée ». Son fils ne le voit pourtant jamais ni prier ni observer le jeûne mais, en promenade, l’entend murmurer des sourates. L’enfant se demande s’il doit aussi apprendre le Coran. Son père lui rétorque : « Tu verras quand tu seras assez grand pour en juger ». Il est à remarquer que les familles turques sous la République ne dédaignent pas les écoles catholiques, jadis fondées par les missionnaires et prisées par les grandes familles, dès le XIXe siècle. Le père de Yigit Bener, pourtant athée, fait circoncire son fils qui court, affolé, dans les couloirs de la clinique. Il expliquera, plus tard, qu’il ne voulait pas que Yigit subisse des discriminations au service militaire si l’on découvrait au hammam qu’il n’avait pas respecté ce rituel.

Les tensions entre les cultures se vivent diversement. Le petit Selçuk Yildiz se forge des convictions singulières : « Longtemps j’ai cru que partout dans le monde on parlait turc dans les écoles et arabe à la maison » ; « Longtemps j’ai cru que dans le monde les frontières passaient au milieu des villages et qu’on échangeait en kurde entre les deux côtés. » Lorsqu’il demande à son père s’ils sont Kurdes, celui-ci le gronde et réplique : « Nous sommes turcs ». Reste à savoir pourquoi « presque personne ne parle turc dans la famille ». Au lycée de Galatasaray, on le surnomme « le Kurde » mais lui ne connaît pas sa langue d’origine. Azad Ziya Eren, pour sa part, est traumatisé car, croyant, comme le veut la rumeur, que les Kurdes ont une queue, il déplore de ne pas en avoir. Ayfer Tunç se souvient « des gens biens » d’une petite ville, qui, dans leurs bavardages, hiérarchisent les origines des voisins avec bonhomie, puis, « suivant un schéma immuable, débouchent sur des jugements haineux ». On est très fier d’avoir chassé les membres d’une famille alévie « qui sont des diables », ainsi que les Arméniens et les Grecs : « La langue dont usent ces femmes bien se transforme dans leur bouche en engrenages qui broient l’humanité. » Pendant que la grand-mère raconte comment « la tête du mécréant fut héroïquement écrasée », sa bru stambouliote s’interroge sur sa propre mère dont une tante, qui ne tenait guère sa langue, avait révélé qu’elle était une arménienne convertie, avant de se rétracter… Le passé pèse lourd pour certains comme Sema Kiliçkaya qui restera longtemps brouillée avec elle-même lorsqu’elle apprendra « dans les livres d’histoire que nous étions les bourreaux d’un peuple frère, les envahisseurs d’une île voisine, les descendants du “vieil homme malade de l’Europe” ». Cet héritage « fut ma croix » déclare-t-elle.

© Sehnaz Hottiger

© Sehnaz Hottiger

Un certain nombre d’auteurs ont fait des études de français. Nedim Gürcel se réjouit d’avoir prononcé du premier coup son premier mot, au lycée de Galatasaray : « lölivr » (le livre), Rosie Pinhas-Delpuech affirme que si, avec la langue turque, elle nageait facilement dans « les eaux familières de la mer de Marmara », le français, à l’inverse, la conduisait dans « les récifs de pêcheurs d’Islande et de Saint-Malo ». En revanche, à l’école primaire, Patrice Rötig a quelques difficultés avec la prononciation turque mais il n’a guère de problème pour saisir le sens du titre « Türklerin Babasi » (le Père de la Turquie) attribué à Atatürk. Il suffit de penser à son équivalent : le général de Gaulle ! Pour Selçuk Yildiz, c’est le désespoir : « Ces Français n’écrivent pas comme ils parlent. En plus, parfois, ils n’écrivent pas pareil des mots qui se disent pareil, et ils écrivent pareil des mots qui ne se disent pas pareil. » Selim Ileri reçoit « le Pöti Larousse » et rêve sur les illustrations du « Livre de français ».

La réciprocité n’est pas toujours de mise. Selçuk Yildiz, vindicatif, se rêve donnant des cours de turc en France, en particulier au fils de son professeur de français. Il a le tort de raconter ce fantasme à l’un de ses copains qui réplique : « Tu es fou ? Pourquoi veux-tu que les Français apprennent le turc ? » Selçuk en est terriblement déçu. Une résistance farouche à la culture étrangère apparaît quelquefois : Esther Heboyan fait des cauchemars mais ne veut pas monter sur le nuage « des drogués de la poudre », « gobeurs de nuits dans leurs infroissables pyjamas » que sont Pimprenelle et Nicolas ! Ainsi, l’entre-deux provoque parfois des frictions et des… gifles. Le petit Yigit Bener, sur le trajet des vacances qui le ramène en Turquie, se plaint des insectes qui gâchent le repas, dans un restaurant de campagne. Son père lui dit : « Ici c’est la Turquie : c’est notre pays et tu ferais bien de t’y habituer ! » Un gros taon se pose alors malencontreusement sur le genou de l’enfant qui réplique : « Si c’est tout le temps comme ça en Turquie, alors moi je préférerais être Français et rester en France… ». Il se retrouve la joue en feu…

Exil, coups d’État (1960, 1971, 1980), menaces politiques et même prison sont présents dans les souvenirs. D’ailleurs, nombre d’auteurs, devenus adultes, en connaîtront les réalités. Samim Akgönül se souvient de son père qui l’a serré dans ses bras « trop fort » lorsque le bruit des chars dans la rue se fait assourdissant, le 12 septembre 1980. Sevengül Sönmez, qui voit de sa fenêtre la Mosquée Bleue, entend aussi les cris de rébellion qui passent au travers des barreaux de la prison voisine. Safak Pavey accompagne sa mère, femme de gauche, avec un énorme bouquet de fleurs blanches à la prison. La fillette est là pour amadouer les gardiens afin, qu’« au terme de longs pourparlers et de mille suppliques », elles puissent rendre visite à quelques militants « que leurs voisins avaient dénoncés ». La petite fille ne devait évidemment rien dire du cousin caché à la maison, et qui aura juste le temps de prendre la fuite avant la perquisition.

N’oublions pas, dans ces souvenirs d’enfance, la beauté de la nature. Azad Ziya Eren chante les splendeurs de l’Anatolie orientale : « Déversés du damier fertile d’un dieu auguste, une multitude d’animaux tapisse ce pays vierge de mystères et de contes, semant sur le soubassement de nos rêves une poussière de magie. Bouquetins, cerfs, renards, écureuils s’offrent aux regards dans un tournoiement de pipits et de perdrix, là où les noyers gagnent la rivière. » Quand à Elif Deniz, elle se rappelle des moments privilégiés et simples, en famille, pendant les vacances sur l’île d’Avsa, « entre mer et mère ». Après de longues parties de cartes, sous la tonnelle, apparaît le coucher du soleil, « le plus beau qui soit à mes yeux d’enfant ».

Un chant anatolien affirme :
« Au loin l’est un village
Ce village est le nôtre
Même si nous n’y allons pas, si nous n’en revenons pas
Ce village est le nôtre »

Et contre cette comptine, l’exil ne peut rien…

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