Vila-Matas et sa pluie d’étoiles magiques

Le 24 mars dernier, Enrique Vila-Matas a donné au Collège de France une conférence en espagnol intitulée « Radicalement pas original (Bastian Schneider) » dans laquelle, en son propre nom, en celui de Bastian Schneider – son double masqué – et en d’autres, il reprenait un de ses thèmes favoris, l’impossibilité de toute création originale en littérature. À la fin, une performeuse déguisée en Marlene Dietrich venait pousser une chansonnette. Le public fut ravi.


Enrique Vila-Matas, Mac et son contretemps. Trad. de l’espagnol par André Gabastou. Christian Bourgois, 352 p., 24 €


À ceux qui auraient raté ce spectacle, Mac et son contretemps saura apporter le même plaisir et signalera que l’écrivain barcelonais continue dans la veine qui lui est familière de « littératurisation » de la réalité – et vice versa – et de duplicité/duplication romanesque.

Enrique Vila-Matas (né en 1948) décline ces thèmes depuis toujours en grand expert du travestissement. Ayant commencé sa carrière par la publication en revue de faux entretiens de stars du cinéma, il l’a poursuivie avec une vingtaine de romans qui se proposent des tâches diverses liées par exemple à la manière de se débarrasser du lecteur (La lecture assassine), à la célébration d’écrivains qui n’ont jamais écrit ou ont cessé de le faire (Bartleby et compagnie), à l’interpénétration des lieux, des époques et des personnages (dans Paris ne finit jamais se mêlent la capitale telle que l’a connue Hemingway et celle que lui, Vila-Matas, a vue dans les années 1970).

Pareils choix d’écriture trouvent évidemment pour s’épanouir des formes de récits propices à la métamorphose ou au dédoublement d’identité, à la réversibilité de l’espace-temps, au zigzag ou au tête-à-queue narratif. Bref, celles où peut se déployer de manière lettrée et joueuse tout un arsenal autoréflexif.

Enrique Vila-Matas, Mac et son contretemps, Christian Bourgois

Enrique Vila-Matas © Mathieu Bourgois

Dans Mac et son contretemps, dernière livraison de celui qui se reconnaît comme « fou de littérature » et « romancier faussaire », le héros, Mac, ayant perdu son travail, passe le plus clair de son temps à se promener dans le quartier (imaginaire) d’El Coyote à Barcelone où il vit. Obsédé par son voisin Ander Sánchez, « écrivain reconnu », il se sent diminué chaque fois qu’il le rencontre car celui-ci semble l’ignorer ou le toiser. Un jour, il l’entend parler à leur libraire commune de son premier roman écrit trente ans auparavant, Walter et son contretemps, et lui confier que l’ouvrage est à ce point raté qu’il préfèrerait en oublier l’existence.  Mac, « débutant en écriture » mais qui a « déjà derrière lui un long parcours en temps que lecteur attentif », y voit l’occasion de se lancer dans un magnifique projet : réécrire le mauvais roman de son insupportable voisin. Car après tout, confie-t-il, l’entreprise est conforme à sa nature : « La répétition est mon dada… J’aime répéter mais en modifiant. […] Je suis un modificateur inépuisable. Je vois, je lis, j’écoute, tout me semble ­susceptible d’être transformé. Je transforme. Je n’arrête pas de transformer ».

 Ainsi, ce qui débute comme le journal intime du narrateur se poursuit différemment, une fois que ce dernier s’est décidé à « améliorer » le livre de Sánchez. Mac et son contretemps se met en effet à incorporer d’autres genres que celui des mémoires personnels : la critique littéraire, l’autofiction, l’essai, le roman, le conte, le vaudeville (car Mac a une femme, qu’il finit par soupçonner d’avoir eu une relation amoureuse avec l’affreux Sánchez)…

La dernière partie de Mac évoque la fuite du narrateur à l’étranger, parti, comme le confie Vila-Matas dans un entretien, « à la recherche de la mémoire de son écriture, de ce qui lui est familier, d’un conte initial ». Qu’il découvre d’ailleurs, huit pages avant la fin, sous la forme du souvenir d’un cahier dans lequel il aurait à cinq ans écrit sa première histoire. Épisode fictionnel que Vila-Matas s’empresse, au cours du même entretien, de dire advenu tel un prodige dans sa propre vie puisqu’il aurait, après la rédaction de Mac et son contretemps, retrouvé dans la maison de ses parents les pages de ses premières ébauches enfantines d’écriture. Ah, miracle ou mirage des prémonitions, des coïncidences, des constructions imaginaires ! Ah, aller-retour du passé, du présent, de l’avenir, de la littérature et de la réalité ! C’est « à mourir de rire… ou à mourir tout court », ajoute alors Mac, avant de conclure : « On sent qu’au fur et à mesure qu’on parcourt le monde et qu’on le sillonne en tous sens, nous enveloppe davantage le fantôme du familier qu’on espère un jour recouvrer, parce que c’est en fait la seule chose à avoir toujours été à nous. Perception d’une écriture en mouvement, d’une géographie dont nous avions oublié que nous étions les auteurs. En chemin, on pense et on se heurte parfois à ce qui a été oublié. Je viens de me souvenir, par exemple, des cocas cerise ». Et, sur la mention de cette étrange boisson, le roman s’achève.

Mac et son contretemps apparaît donc comme le dernier tour de prestidigitation littéraire de Vila-Matas, impeccablement exécuté, baguette dans une main, soda pétillant dans l’autre, sous une pluie d’étoiles magiques drôles et mélancoliques.

Claude Grimal

À la Une du n° 31