Chronique pré-électorale (5)

« Madame Le Pen, vous serez gentille, non, je ne vous fais pas parler, je n’ai pas besoin d’un ventriloque. Je vous assure, tout va très bien, quand j’ai quelque chose à dire, je le dis clairement, c’est mon habitude. »

Emmanuel Macron, 20 mars 2017

Charles Bonnot chronique

Maud Roditi pour EaN

« Qui veut dire : ‟Je ne vous ai pas interrompu, ne m’interrompez pas” ? », demandait le présentateur incarné par Jean-Paul Rouve dans « Slip ou pyjama », sketch des Robins des Bois mettant en scène « un débat d’idées en direct à 4 heures du matin ».

Si le débat organisé le 20 mars sur TF1 entre les cinq « principaux » candidats a bien failli traîner jusqu’à une heure aussi avancée, il n’y a pas été question de slip mais d’une autre tenue de bain, en l’occurrence le burkini. Le sujet qui a tant fait parler l’été dernier a été relancé, sans surprise, par Marine Le Pen lors des échanges autour de la question : « Quel modèle de société pour la France ? ». Cela a fait émerger une composante classique du débat politique télévisé : la négociation interactionnelle. Nous reproduisons donc ici la réaction qu’a eue Emmanuel Macron lorsque la candidate d’extrême droite a dit savoir qu’il était « pour » le burkini, sans prendre la peine de préciser ce qui lui permettait de l’affirmer ou ce que cela pouvait bien signifier [1].

Cette remarque a déclenché les rires d’une partie du public – réaction un peu troublante ou du moins inhabituelle dans le cadre d’un débat pré-électoral et qui s’explique en partie par la configuration du plateau, qui permettait à chacun des cinq candidats de disposer d’une petite tribune où installer ses soutiens et donc de mettre très littéralement les rieurs de son côté. Elle a conduit à une protestation de la part de l’intéressé qui semble révélatrice des enjeux discursifs du débat politique en tant que genre interactionnel défini, entre autres, par l’identité de ses participants (candidats à une élection), son organisation matérielle et institutionnelle en fonction d’un certain nombre de traits qui en font un objet médiatique reconnaissable (suggestion des thèmes et modération de la parole par un journaliste, argumentation des participants, chronométrage du temps de parole, etc.) et enfin par sa finalité externe : comme dans une interview, les échanges entre les participants d’un débat sont destinés à un public, celui des téléspectateurs-citoyens invités à se faire une opinion sur les candidats.

Toutes ces caractéristiques font que les phénomènes de négociations, qui se trouvent au cœur de toute interaction, revêtent ici une importance toute particulière. Cette gestion spontanée et collaborative de la parole, étudiée par Catherine Kerbrat-Orecchioni [2], est fondée sur une série de propositions, réfutations et contre-propositions éventuelles de la part des participants et peut porter sur tous les aspects de l’interaction : le thème ou la langue des échanges, les opinions, la mise en mots, l’identité des interactants, leurs rapports interpersonnels, etc. Les négociations peuvent être implicites ou explicites et leur réussite peut être nécessaire ou non à la réussite de l’interaction : s’il semble pratiquement indispensable de se mettre d’accord sur le thème de l’interaction pour pouvoir poursuivre un échange, on image mal, par exemple, les candidats du débat terminer l’émission en étant tous d’accord, ce qui n’était de toute façon pas le but de leurs échanges. Or, ces négociations interactionnelles sont en partie régies par ce que l’on assimile généralement aux règles de politesse : ainsi, la négociation des tours de parole est, idéalement, réglée par un certain nombre de pratiques, comme : éviter d’interrompre son interlocuteur ou de monopoliser la parole, laisser à l’autre la possibilité d’intervenir en lui transmettant un certain nombre d’indices dans ce sens, etc.

Dans les débats politiques, et notamment les débats présidentiels étudiés par Catherine Kerbrat-Orecchioni, la politesse passe au second plan derrière l’argumentation, sans disparaître pour autant. Ainsi, Christian Plantin remarque, à la suite de Catherine Kerbrat-Orecchioni, que la construction d’une image de soi positive dans le discours argumentatif, permettant de légitimer la position de l’orateur en même temps que sa personne, l’emporte sur le principe de modestie qui consiste à ne pas dire ouvertement trop de bien de sa propre personne [3]. C’est d’ailleurs ce que fait Emmanuel Macron dans la deuxième partie de sa riposte en mettant en avant sa franchise et son « habitude » d’exprimer son opinion sans détour, une valorisation de ses propres qualités qui n’aurait rien d’évident dans des genres interactionnels moins marqués. La politesse et les négociations sont, du reste, employées dans une lutte pour ce que Catherine Kerbrat-Orecchioni nomme la « dominance interactionnelle » qui permettra de disqualifier son adversaire et de prendre la position haute dans les échanges. La chercheuse nomme « taxèmes » les procédés qui permettent d’instaurer une relation hiérarchique entre les interactants, citant notamment les formes de l’adresse (par exemple le vouvoiement ou le tutoiement), la quantité de parole, le fonctionnement des tours et la distribution des initiatives et des actes de langage produits. L’exemple le plus célèbre de ce type d’enjeu dans le cadre d’un débat est sans doute la négociation entre François Mitterrand et Jacques Chirac concernant leurs appellations respectives, qui s’acheva par le fameux : « Mais vous avez tout à fait raison, monsieur le Premier ministre. »

Quelle forme la lutte prend-elle dans cet échange ? La première salve vient donc de Marine Le Pen, lorsqu’elle entend résumer la position d’Emmanuel Marcon sur le burkini. Par son emploi du discours rapporté, sous la forme d’un résumé très libre et succinct (« je sais que vous êtes pour, M. Macron »), elle le prive de la possibilité de construire lui-même une image idéalisée de sa personne, phénomène que résume en ces termes Ruth Amossy, qui a abondamment travaillé sur la présentation de soi dans le discours [4] : « Lorsque ma parole est citée par un tiers – qu’il tente de la mettre en valeur, de la transmettre à titre purement informatif ou de la discréditer – elle est insérée dans un espace discursif où elle se recompose et s’altère nécessairement, si bien que mon discours, même répété mot pour moi [sic], ne projette plus la même image de ma personne que celle qui se dégageait du discours originel. » De plus, ajoute Ruth Amossy, un locuteur qui rapporte les propos de l’autre s’en sert aussi pour se conférer une autorité, ce qui est d’autant plus manifeste dans ce cas précis qu’Emmanuel Macron est présent et assiste à cette tentative, et ce qui peut expliquer les rires précédemment évoqués, sans doute provoqués par la transgression interactionnelle commise par Marine Le Pen plus que par la drôlerie éventuelle de sa formule.

La réaction d’Emmanuel Macron, visiblement piqué et qui interrompt son adversaire en sentant vraisemblablement que l’adresse de celle-ci l’y autorise, montre bien la question de la dominance qui se joue ici. Il est intéressant de remarquer qu’avant même de formuler une contre-proposition allant à l’encontre de l’idée avancée par Marine Le Pen (ce qu’il fait dans un deuxième temps, quand celle-ci l’y invite) il négocie les aspects interactionnels et l’agencement des échanges, en s’appuyant, de façon plus ou moins explicite, sur des principes de politesse. Le premier temps est une contestation de la pratique citationnelle de Marine Le Pen : la formule « vous serez gentille » précède généralement une demande de changement de comportement et présuppose chez l’interlocuteur une volonté de collaborer. Le deuxième temps s’appuie quant à lui sur une forme de réciprocité : si Emmanuel Macron « ne [fait] pas parler Marine Le Pen » – ce qui semble signifier qu’il ne lui prête pas de propos qu’elle n’aurait pas tenus ou plus généralement qu’il ne la cite pas –, il attend d’elle qu’elle en fasse autant et ne se comporte pas en « ventriloque ». Le troisième temps est une élaboration sur le « besoin » que Marine Le Pen aurait perçu et cherché à combler à tort : puisque « tout va très bien » et qu’Emmanuel Macron est quelqu’un qui dit ce qu’il a à dire, il n’est pas utile qu’une autre parle à sa place et il n’est donc pas pertinent que Marine Le Pen lui attribue des propos en sa présence.

Si l’efficacité rhétorique de cette défense et le mordant de sa répartie peuvent laisser perplexe, on peut aussi rappeler que la pratique citationnelle – avec la bonne foi variable qu’elle suppose – se trouve de toute façon au cœur de l’exercice du débat et de sa dimension polémique. Il n’en demeure pas moins qu’Emmanuel Macron semble avoir repris la main au cours d’un échange qui lui a au moins permis d’émettre une contre-proposition au sujet de son identité et de son opinion, plutôt que de se voir dessaisi de sa parole par un phénomène d’« énonciation ventriloque ».

Que les partisans les plus enthousiastes d’Emmanuel Macron n’aillent cependant pas croire que celui-ci a forgé dans le feu de l’action un concept linguistique à même de décrire les manipulations énonciatives dont il était victime. Nous empruntons en effet le terme à Marie-Anne Paveau pour décrire « la production d’énoncés ou de points de vue (je donne à la ventriloquie un sens extensif) par un locuteur au nom d’un autre locuteur, sans l’information ni le consentement de ce dernier, à des fins, ou des effets (rappelons que les intentions des locuteurs ne sont pas accessibles à l’observateur extérieur) d’exercice du pouvoir, de minorisation ou d’invisibilisation ». Ce concept servait notamment à décrire des prises de parole de personnalités médiatico-politiques s’exprimant au nom de populations ainsi effacées, bien que ces dernières fussent directement concernées par ce dont on parlait. L’objet du débat en question ? Le burkini. Une lecture chaudement recommandée à Mme Le Pen, M. Macron et, plus modestement, aux lecteurs de ces lignes [5].


  1. Extrait vidéo disponible ici en suivant ce lien.
  2. Catherine Kerbrat-Orecchioni, Les interactions verbales, Armand Colin, 1990.
  3. Christian Plantin, Les bonnes raisons des émotions, Peter Lang, 2011.
  4. Ruth Amossy, La présentation de soi : Ethos et identité verbale, Puf, 2010.
  5. Marie-Anne Paveau, « Parler du burkini sans les concernées. De l’énonciation ventriloque »,  billet publié sur le carnet de recherche La pensée du discours le 17/08/2016, mis à jour le 22/08/2016, consulté le 23/03/2017.

Charles Bonnot

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