Le péché d’intelligence

N’étant ni un livre d’histoire, ni un roman, ni une étude théologique ou philosophique sur la prédestination, cet ouvrage vaut d’être tout cela à la fois. Ou plutôt d’éclairer chacun de ces aspects par les autres.


Ariel Suhamy, Godescalc, le moine du destin. Alma, 352 p., 22 €


L’objet est singulier. À en regarder la couverture, avec le dessin choisi pour orner le titre, on pourrait croire à une sorte de roman, comparable peut-être au Nom de la rose. Le lecteur comprend assez vite que ce n’est rien de tel, et pas seulement parce que le héros de ce livre est un personnage historique : l’obscurité de celui-ci, pour qui n’a qu’une vague connaissance du siècle carolingien, aurait justifié qu’en fût proposée une biographie romancée. De fait, Ariel Suhamy ne résiste pas au plaisir de la narration. En quoi il a bien raison, car comment autrement captiver le lecteur pour de subtils débats théologiques qui ne nous touchent plus guère ? Il ne suffirait pas de nous informer que ces débats furent perçus comme assez gravement conflictuels pour être l’enjeu de batailles au temps, assez éloigné de nous à tout point de vue, des successeurs de Charlemagne.

Plutôt que du romancier, sa narration est celle de l’historien. Et nous voici plongés dans l’imbroglio des trahisons, des retournements d’alliances, des haines familiales recuites, dans quoi se défait peu à peu l’empire de Charlemagne, déchiré entre ses petits-fils cosignataires du serment de Strasbourg. Si Louis le Pieux, unique fils de Charlemagne, parvint à maintenir l’Empire dans son unité, les choses devaient se gâter dès lors qu’il s’agit de le partager entre ses trois enfants, Lothaire, Pépin d’Aquitaine (qui n’est pas « le Bref ») et Louis (qui n’était pas encore « le Germanique »). Certes, Pépin est mort avant son père, mais celui-ci s’était remarié avec Judith de Bavière, de qui il eut un quatrième fils, celui qui allait devenir Charles II le Chauve, premier roi de France. Les difficultés avaient d’ailleurs commencé du vivant même de Louis le Pieux, que ses fils nés d’Ermengarde avaient déposé tandis qu’ils enfermaient l’impératrice Judith dans un couvent. Quant au serment de Strasbourg, il n’unifia pas les trois fils survivants et fut du reste rapidement violé par chacun au gré des rapports de force momentanés.

On ne va pas raconter ici plus en détail cette histoire extrêmement compliquée : elle est bien connue des historiens de la période, et assez généralement ignorée d’à peu près tout autre. Ce livre-ci la retrace, aussi clairement qu’il est possible à propos d’une telle succession de mensonges, de traitrises, de calomnies. Ce sera donc une découverte pour beaucoup. Mais tel n’en est pas le mérite principal, en tout cas l’originalité. Car Ariel Suhamy, qui ne se cache pas de n’être pas un historien de profession et de n’avoir fait qu’utiliser les travaux de spécialistes, a une autre ambition, celle d’établir un lien constant entre ces conflits politiques et des conflits religieux. Il justifie ce rapprochement par le fait que Charlemagne a voulu édifier un empire missionnaire. Loin d’être une décision idéologique de l’auteur, le lien qu’il établit entre le politique et le religieux est donc consubstantiel à la matière traitée.

Si, en effet, l’empereur s’attribue pour mission de convertir (de force) les peuples et les individus qui ignorent encore la vérité du christianisme, cela a pour conséquence institutionnelle un pouvoir considérable reconnu aux princes de l’Église. Après la mort de Charlemagne et avant même celle de Louis le Pieux, l’unité de l’Empire n’est plus qu’un souvenir – ou un objectif. Le clergé n’est donc plus simplement associé au pouvoir politique, il est amené à prendre parti dans les incessantes guerres de succession entre Lothaire, Louis le Germanique et Charles le Chauve qui, selon la coutume franque, ont tous trois des droits égaux à l’héritage.

Mais le pouvoir du clergé ne saurait être seulement institutionnel. Quand les conflits du pouvoir politique se règlent sur le champ de bataille, ceux du pouvoir religieux prennent un tour théologique. Si elles ne font pas directement verser le sang, les querelles religieuses ne sont pas pour autant pacifiques : on excommunie, on anathématise, et cela se traduit par des tortures, des emprisonnements, voire des exécutions. À d’autres époques, on put s’interroger sur la limite entre le pouvoir spirituel et le temporel, marquant tantôt une claire ligne de partage, tantôt entretenant un certain flou, voire une confusion délibérée. Il n’en va pas ainsi au IXe siècle, puisque le pouvoir politique s’est mis expressément au service d’une mission religieuse. En ce temps de guerres civiles – qui opposent des fils à leur père, des frères entre eux – l’opposition politico-militaire se double d’oppositions religieuses. Pendant que certains s’entretuent sur les champs de bataille, d’autres se combattent en se renvoyant l’accusation d’hérésie.

Ariel Suhamy, Godescalc, le moine du destin

Ariel Suhamy © Coline Sentenac

Nous serions aisément tentés de juger moins violentes ces disputes théologiques que des affrontements militaires. Ce serait passer à côté des évidences de ce temps. Car ce que l’on appelle alors vivre et mourir est tout autre chose que ce que nous appelons ainsi. La question que l’on se pose, la hantise ou la satisfaction que l’on a, n’est pas liée à la durée de l’existence terrestre. Seul importe le destin que nous qualifions de post mortem : vivent ceux qui sont sauvés par Dieu, meurent les réprouvés condamnés à l’éternelle peine de la damnation. Le militaire verse tranquillement son sang s’il a la certitude d’accéder ainsi à ce que l’on n’appelle pas « la vie éternelle » mais tout simplement « la vie ». Autant dire que, quand l’Église assure à quelqu’un qu’il est condamné à l’éternel châtiment, c’est, pour ce réprouvé, infiniment plus grave que de perdre la vie terrestre. On peut donc considérer sans paradoxe que les débats théologiques de cette époque sont beaucoup plus violents que les conflits militaires dont ils sont en quelque sorte la manifestation théorique. Tandis que les héritiers de l’empire se battent avec les armes de la guerre, leurs théologiens s’opposent dans des conciles successifs qui se concluent par des excommunications et des procès.

Ariel Suhamy raconte donc cet entrelacs de conflits politiques et religieux, comment des batailles succèdent à des conciles, tel théoricien se heurtant à tel autre, qui chacun soutient un des rois concurrents. Mais il le fait en prenant pour fil conducteur un personnage qui semble d’abord ne valoir que par sa destinée exemplaire, avant que le lecteur ne comprenne qu’il aura aussi été un théologien connu pour son augustinisme radical : Gottschalk (latinisé en Godescalc). De même qu’il relie clairement conflits théologiques et affrontements politico-militaires, il s’efforce de montrer le lien entre le prédestinationisme de ce moine et son destin personnel, lui qui fut un oblat.

Comment, en effet, ne pas insister sur la prédestination divine quand, tout enfant encore, on a soi-même été offert par son père à un monastère ? Les vœux que prononce le père engagent pour toujours l’enfant à vivre dans le retrait du monde, la chasteté, la pauvreté et l’obéissance à l’abbé. Que l’on n’aille pas plaindre cet enfant pour avoir perdu toute liberté : il n’en est pas de plus grande que de servir Dieu dans un monastère. Il a beau être issu d’une noble famille saxonne, il ne sera plus rien qu’un simple moine, sans possibilité de retrouver la part d’héritage que son père, le comte Berno, a donnée en son nom à l’abbaye, certes une des plus prestigieuses de l’Empire, celle de Fulda, dans la Hesse.

Le livre est scandé en trois parties qui correspondent à ceux de l’existence du moine Gottschalk : l’oblat, le gyrovague, l’exclu. Car il tenta vainement de sortir de ce qui nous paraît une terrible servitude. Ce qui ne fut pas possible selon les normes le fut d’une autre manière : par ses écrits qui défendaient la conception augustinienne de la prédestination. Il le fit en voyageant beaucoup et en prêchant son interprétation de la prescience divine. C’était, bien sûr, s’attirer les foudres, sinon de l’Église officielle – si tant est que la doctrine de celle-ci aurait été claire en la matière – du moins de ses représentants les plus puissants, à commencer par Hincmar, l’archevêque de Reims et conseiller écouté de Charles le Chauve. Gottschalk finira donc emprisonné dans un monastère, tandis que sa théologie pourra être reprise à leur compte par les courants hostiles au roi de la Francie occidentale, avant de l’être, plusieurs siècles après sa mort, par les théoriciens de la Réformation ou les Jansénistes.

On peut évidemment lire ce livre pour mieux connaître cette époque mal connue de notre histoire. Malgré les méritoires efforts de l’auteur, on court alors le risque de se perdre dans le fourmillement de ces noms propres qui n’évoquent pas de souvenirs précis. On peut aussi, et cela semble conforme aux intentions d’Ariel Suhamy, le considérer comme une illustration concrète de ce qu’il peut en être des relations entre le théologique et le politique. Et là, ce sont plutôt les lecteurs d’un Carl Schmitt qui y trouveront leur miel.

Marc Lebiez

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