Tisser sa toile

De La Plata à la Capsulerie, du Sud lointain à la banlieue parisienne, Laura Alcoba suit un chemin. Tout a commencé dans la ville argentine avec Manèges, récit d’une enfance clandestine, entre planques et fausse identité. On était dans les années qui précédaient la dictature militaire et sa répression féroce. Dans Le bleu des abeilles, la narratrice, ayant quitté son pays natal, rêvait de la tour Eiffel mais habitait Le Blanc-Mesnil. La danse de l’araignée se déroule à partir de l’hiver 1979 et s’achève en mai 1981, avec une élection en France et une libération en Argentine.


Laura Alcoba, La danse de l’araignée. Gallimard, 156 p., 14 €


L’enfant que nous suivons dans les pages de ce roman aime poser ses repères. Sans vouloir filer la métaphore, elle tisse sa toile. « À la Capsulerie, on sent tout de suite l’ascension. » : le vent siffle dès la première ligne et le paysage des tours Mercuriale, Ponant et Levant donne l’orientation ouest/est. Si l’enfant est à Bagnolet, son principal correspondant, plein sud, est enfermé dans la « Unidad Nueve ». On le sait depuis Le bleu des abeilles : le père et la fille s’écrivent ; le premier est passionné par la nature, et l’histoire de la mygale qui donne son titre à ce roman est une sorte d’image, en réduction, de ce qu’il vit. Nous n’en dirons rien, ou presque. L’essentiel là aussi est dans les repères que les deux épistoliers se donnent : « Bavarder entre la banlieue parisienne et la prison argentine où se trouve mon père […] c’est un peu comme du tir à l’arc – avec de l’exercice et un peu d’application, on arrive à atteindre le point de mire, l’endroit précis du calendrier où nous nous sommes donné rendez-vous ». Chaque lettre porte sa date ou donne une indication sur sa probable arrivée à destination. Aucune ne doit se perdre et cela ne va pas de soi. Les censeurs de la prison contrôlent, déchirent, jettent à la corbeille. On ne peut écrire qu’en espagnol. Aucun mot français ne passe, qui pourrait ressembler à un code. Mais ce fil ténu est ce qui suscite la joie de « l’araignée paternelle ». Il est dans sa cage, les lettres de sa fille l’en sortent un instant.

Elle grandit, devient adolescente. On trouvera dans les pages de ce roman ces scènes d’enfant ou plutôt de jeune fille qui font le charme des récits autobiographiques. La narratrice découvre la ville de banlieue avec « ses noms qui parlent de choses qui ne sont plus là », un Parc du Château de l’Étang, une église Saint-Leu-Saint-Gilles, par exemple. Elle découvre son corps, différent de celui de son amie Fatou, mais soumis aux mêmes contraintes. Elle hurle sans fin en croisant la poupée aux cheveux arrachés qu’exhibe un malade. Et puis il y a Line, Clara, la tante de Sagar, les camarades du collège Travail, le bien nommé. Elle apprend l’allemand, et appartient donc à ce club ou cette caste des « germanistes » que l’on tient encore pour l’élite de l’établissement. Ce sont des détails, des anecdotes, de ces « images » que Laura Alcoba rassemble à l’instar de Nerval, cité en épigraphe.

Nerval n’est pas sa seule référence. À son père qui s’inquiète du manque de lecture, elle cite Verlaine, appris par cœur. Et Gautier, de la même façon. Il lui conseille de lire Le roman de la momie et tombe sur cette phrase qui sonnerait comme le presbytère pour Colette : « En effet, il y a quelques siècles que les colchytes, les paraschistes et les tachireutes ont fermé boutique ». Le docteur Rumphius l’oblige à une longue plongée en apnée, dans le « Robertito ». Notre Petit Robert « s’argentinise » en effet, en côtoyant le maté que l’on continue de boire, et il est le meilleur ami de Laura. Elle ne cesse de le consulter, de chercher en lui les secrets d’une langue qu’elle aime. Dans un très beau passage, elle écoute avec sa mère et Amalia, meilleure amie de celle-ci et colocataire, le discours de Mitterrand prononcé à Château-Chinon au soir de son élection. Elle est sensible à des formules comme : « Les humbles militants pénétrés d’idéal » ou « des centaines de millions d’hommes sur la terre sauront ce soir que la France est prête à leur parler le langage qu’ils ont appris à aimer d’elle ». Elle a le sentiment que le nouveau président s’adresse à elle, en particulier. Et si l’on devait éprouver un peu de nostalgie en lisant ce roman, c’est pour cette France rêvée à travers sa langue, langue qu’aime le père prisonnier et qu’il sent incarnée dans L’homme qui rit, Les travailleurs de la mer ou La fin de Satan, de Hugo.

Laura Alcoba la danse de l'araignée

Ce roman pourrait s’intituler « Laura devient française », mais ce serait le réduire plus que célébrer cette nouvelle identité de la narratrice. L’Argentine des années terribles est là, avec Amalia qui se rappelle l’histoire de Mariana et de son compagnon Paco. Il est toujours en retard aux rendez-vous, et dans la clandestinité chaque minute compte.

Comme lui, elle est pourchassée par la police secrète de la dictature. Un jour, elle l’attend dans un appartement. On sonne chez elle. Ce n’est pas celui qu’elle attend. On lira cette histoire tragiquement ordinaire qui en rappelle d’autres s’étant déroulées dans le ciel de l’Argentine, ou dans quelque centre de rétention ou de torture, non loin des stades du Mundial 78.

Mais Amalia est aussi celle qui se trouve toujours entre sa mère et elle. Une bonne raison pour être jalouse. Elle prépare le maté, un rite qui ne peut souffrir d’impair. On secoue la « bombilla » d’une certaine façon et il faut être né dans la Pampa ou ses environs pour savoir le faire. Le geste est vif, précis. C’est aussi cette vivacité perdue qui révèlera à la narratrice le mal dont souffre l’amie de sa mère.

L’été 1981, les trois femmes passent leurs premières vacances. Elles vont à Liverpool-plage, autrement dit Benidorm. Dans une tour, bien sûr, comme si leur destin était de voir les lieux de haut. La mère fait des « solitario », la fille feuillette le Robertito, Amalia oublie les poussées du mal qui la traque périodiquement.

Un jour, elles apprennent la liberté conditionnelle accordée au père, qui sort de sa cage et de l’immense cage qu’est devenu son pays. La flèche a atteint son but et la narratrice le retrouve. Il n’est pas la mygale dont elle rêvait, mais sans doute beaucoup mieux.

Norbert Czarny

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