L’œil de Cérès Franco à Montelieu

Courez à Montolieu dès que possible, et sachez que si vous ne le faites pas vous aurez raté ce je ne sais quoi qui fait fonctionner le pari de la culture, son audace immature et salvatrice, son mordant et son ahurissante diversité. Contre la morosité, le terne et la platitude de l’inanité, l’éclat des peintres de l’Oeil de Bœuf repeint le monde sous les couleurs de la littérature à l’estomac. Et le plus remarquable par temps de restriction des crédits dus à la culture, est que l’affaire fonctionne sur initiative privée et grâce au soutien de quelques institutions autour de Carcassonne-Agglo et de la Drac.


La peau et les mots, la collection Cérès Franco à la coopérative-collection de Montolieu (Aude), jusqu’au 31 octobre 2016.


Jadis on ne voulait pas bronzer idiot en vacances, on se rend désormais compte de la désespérance des bourgs perdus. Il n’en faut que mieux féliciter ceux qui refusent leur dévitalisation, et Montolieu en est un exemple. Non seulement il s’est voulu le village des bouquinistes à partir d’une initiative partie d’un libraire il y a un quart de siècle, mais ils sont désormais une dizaine à offrir de la lecture pour tous les goûts. Le lecteur d’En attendant Nadeau fréquentera de préférence la dernière librairie à droite en montant vers la place de l’église : on y trouve tout ce que l’on a perdu, ce que l’on n’a pas eu le flair d’acheter à sa sortie et ce l’on ne pense pouvoir trouver qu’en bibliothèque. Mais cet étrange village du grand Carcassonne, je dis bien étrange car, tout en dominant l’Aude à la limité de Carcassonne-Agglo, il occupe une petite combe du Cabardès qui a jadis bien vécu de son agriculture, de ses blés et de sa vigne et il n’a pas accepté de n’être plus qu’un jeu de piste pour divertissement enfantin avec chevaliers de carton-pâte. Certes les vrais châteaux cathares environnants, leur légende et les embrasements des remparts de Carcassonne saturent un peu l’offre médiévale, mais surtout, à Montolieu, la volonté de rester en éveil en toute chose prévaut à tous les niveaux quand des défaillances absurdes bloquent ailleurs la moindre initiative et que les collectivités locales se targuent de se désengager de toute manifestation culturelle.

C’est ainsi que se sont rencontrés un lieu et une collection non moins singulière, celle que Cérès Franco a accumulée au fil d’une vie de découverte de ces singuliers de l’art qui ravissent le public averti autant que celui qui n’a pas fait les parcours de l’art contemporain. Elle a inventé nombre d’artiste aux écritures exceptionnelles qu’elle n’a cessé de présenter sans ménager sa peine depuis sa position de critique d’art formée à New-York et à Paris, et de 1972 à 1995, en sa galerie de L’Œil de Bœuf, où elle fut une des  pionnières de la rue Quincampoix à Paris, dans les murs de l’ancien Cabaret de l’Épée de Bois, au n°58. Son pari, et sa ligne audacieuse, car nul ne s’intéressait alors à ces marginaux tout juste reconnus par Dubuffet. Trente ans durant, elle dénicha donc l’art brut le plus inventif d’Europe et d’Amérique, constituant cet « imagier de l’imaginaire » de son seul fait, en toute indépendance. Avant de fermer sa galerie, elle créa sa fondation à Lagrasse, dans les Corbières, sur les allées, rue des Remparts, à l’ombre des platanes, alors que les éditions Verdier ont investi l’abbaye en sortie du village. Sa collection devait être léguée à Carcassonne où eurent lieu deux magnifiques expositions, d’abord centrées sur ses sculptures et de superbes Jaber ; elles ont fait apparaître l’ampleur de ce travail puis, le changement de municipalité engendra un refus assez incompréhensible d’accepter sa collection.

C’est désormais l’ancienne cave coopérative de Montolieu, ravissant petit bâtiment art déco acquis par le mécène Henri Foch à cet effet, qui accueille, cette année autour de Macréau et Nitkowski, un nombre impressionnant d’œuvres et de noms. On connaît  Chaïbia, Yvon Taillandier, Atila et Christoforou mais d’autres artistes, non moins emblématiques ont ponctué cette vie de recherches et de découvertes : Gamarra, Jean-Marc Gauthier, Criton, Taulé, Rustin, Hadad, Grinberg ou Tselkov et des CoBrA. On ne saurait tous les nommer, et tous ne peuvent être présentés chaque année mais tous firent partie de l’aventure (pensons à Murua de Valparaiso, à Teyssier et à Daniel-Simon Faure), car Cérès fut un œil. Sa généreuse force de conviction et sa volonté de partage permit à un public de regarder ces très singuliers « singuliers de l’art », étonnants et disparates, liant ainsi l’art populaire du Mexique et les ex-votos du Brésil – d’où vient Cérès Franco – à l’art brut et l’expressionnisme aux naïfs surréalisants. Ceux qui veulent savoir comment Cérès a agi, d’intuition et par coup de cœur, et bien sûr, parce qu’elle repère l’organisation plastique des plus folles tentatives pourront regarder le film que lui a consacré sa petite fille.

Cette année, en ce lieu lui-même insolite et magnifique qui offre néanmoins 1.000 m² pour installer 400 œuvres d’une centaine d’artistes, le thème de « La peau et les mots » réunit jusqu’au 30 octobre Michel Macréau (1935-1995) aujourd’hui très reconnu , une des gloires du musée de Lausanne, et Stani Nitkowski (1949-2001), plus difficile d’accès, à sa manière un héros du trait. Ces toiles et objets truffés de mots, ces mots dans la peinture, ces textes-mots, ces mots énigmatiques de pensées fulgurantes mêlés à toutes sortes de traits compulsifs ont été privilégiés par Dominique Polad-Hardouin, fille de Cérès Franco et commissaire de cette exposition. Elle tient elle-même une galerie pleine d’artistes décapants et inventifs, au 86 de la rue Quincampoix, après, paraît-il, s’être bien juré de ne jamais le faire, et elle a raconté ses choix dans sa conférence du 2 juillet : le souvenir d’enfance autant que la conscience de l’audace de Macréau qui oeuvrait partout et sur tout support, la passion du graffiti à la bombe vingt ou trente ans avant tout le monde. Le retour raisonné sur ce qu’il anticipe, une radicalité qui se retrouve chez Basquiat et Combas, des obsessions aussi, le rendent à nul autre pareil. Ce fut aussi un familier de Cérès à Ibiza, leur terre de vacances des années 1970. Raymond Cordier l’avait montré le premier, en 1962, dans sa galerie et c’est le musée d’Annecy qui réalisa en 1992 sa première exposition muséale. À partir de 1986, on le situa parfois dans la Figuration critique pour avoir réalisé avec bien d’autres, dont Vanarsky, un projet d’affiche pour Opinio 66, la seconde édition d’une exposition qui fit beaucoup de bruit à Rio-de-Janeiro après le coup d’Etat militaire de 1965.

L’histoire de Stani Nitkowsli est tragique : cloué dès ses 25 ans dans une chaise roulante par une maladie dégénérative, sa rage d’exister – et les encouragements de Robert Tatin puis de Dubuffet l’aidèrent à passer d’une abstraction gestuelle à un travail plus figuratif. C’est autant sur le plan humain qu’en tant que galeriste que Cérès l’accompagna. La publication en fac-similé de leur correspondance De Stani à Cérès, lettres d’un ami (2011) d’une calligraphie remarquable exprime des angoisses qui alternent avec son urgence de vivre ; l’écriture et le dessin sont un : « parfois j’ai l’impression que l’encre coule dans mes veines, et que mes doigts se terminent en plumes, alors, tout naturellement des dessins naissent et se trouvent portés par les airs, par les ondes à vous ». Cette vie, au plus près de la souffrance et de la mort se répand alors en traits de joie sauvage, telle L’heure phorique ou en noires conjurations quand on lit, en 1999, deux ans avant sa mort « il me semblerait bien difficile de taire ce corps qui est moi, sinon, je renierais MON NOM » : on est alors au ras de ce qui peut se dire de l’humaine condition.

Les vastes volumes du rez-de-chaussée de la Coopérative-Collection abritent les grands formats de Macréau, parfois des œuvres-manifeste. Ils permettent aussi d’installer les textes de Nitkowski, sa correspondance avec Cérès qui se développe quasiment comme des leporellos (des textes en accordéon). Dans les alvéoles, en étage, c’est tout le second XXe siècle qui se relit dans ses obsessions intimes, et jamais le sens – politique – du monde n’est aussi présent que chez ces transgresseurs-nés des genres et des conventions. Leur mal-être ou leurs pieds de nez animent la visite de ceux qui n’ont guère la culture de l’art contemporain comme de ceux qui revoient leur vie en retraversant les divers accrochages de la galerie de l’Œil de Bœuf, autrement dit, chacun sort saisi et bouleversé de ces apports de vie produits à la marge de nos codes. La beauté plastique des œuvres se joue de l’entrelacs des messages mais dans l’urgence la plus authentique et cela est roboratif. L’expression trouvée, inventée, imprévue produit des réalités plastiques percutantes qui sont bien « adressées », à vous, à nous les visiteurs, c’est délibérément que je ne dis pas les spectateurs.

Bref, courez à Montolieu dès que possible, et sachez que si vous ne le faites pas vous aurez raté ce je ne sais quoi qui fait fonctionner le pari de la culture, son audace immature et salvatrice, son mordant et son ahurissante diversité. Contre la morosité, le terne et la platitude de l’inanité, l’éclat des peintres de l’Œil de Bœuf repeint le monde aussi vivement qu’une littérature à l’estomac.


Cet article est paru en avant-première sur notre blog hébergé par notre partenaire Mediapart.

Maïté Bouyssy

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