Les vertus du prix Nobel

Deux recueils en édition bilingue, L’iris sauvage et Nuit de foi et de vertu, publiés par les éditions Gallimard et traduits par deux traducteurs différents, Marie Olivier et Romain Benini, vont permettre au lecteur français de se familiariser avec l’œuvre du récent Prix Nobel Louise Glück, poète américaine très connue dans son pays où elle était avant ce prix déjà couronnée de nombreuses récompenses.


Louise Glück, L’iris sauvage. Trad. de l’anglais (États-Unis) et préfacé par Marie Olivier.  Édition bilingue. Gallimard, 153 p., 17 €

Nuit de foi et de vertu. Trad. de l’anglais (États-Unis) et présenté par Romain Benini. Édition bilingue. Gallimard, 156 p., 17 €


L’iris sauvage (1992) et Nuit de foi et de vertu (2014) ne permettent certes pas de saisir le développement d’une œuvre commencée en 1968 et riche d’une douzaine de recueils (plus un ou deux livres de commentaires sur la poésie), mais de faire l’expérience de préoccupations sans cesse retravaillées au fil du temps, et auxquelles des résolutions poétiques différentes ont été apportées. Les thèmes de la vulnérabilité, de la douleur, de la perte, et du silence de Dieu, s’y déploient maîtrisés par des formes poétiques assez courtes (tant pour ce qui est des poèmes que des vers), dans une langue relativement simple, qui possède à la fois les accents de la conversation et de l’oraculaire. La circulation qu’on y sent entre monde quotidien et monde spirituel voit constamment sa fluidité rompue par des décrochements : ellipses, ambiguïtés, contiguïtés imprévues, changements de ton, coupes inattendues des vers. La poésie de Glück exprime donc, même sous ses surfaces parfois ténues, des tensions très fortes, difficiles à définir mais essentielles à sa compréhension.

Dans L’iris sauvage, souvent considéré comme son plus beau livre, Glück parle une fois encore d’inconsolation et d’absence divine, et conçoit une forme ambitieuse et harmonieuse pour ses interrogations. En effet, il s’agit d’un véritable ensemble – un jardin – où les poèmes peuvent certes se lire individuellement mais sont fortement interdépendants, parce que « paysagés », en quelque sorte, les uns par rapport aux autres. Dans le recueil, s’engage une conversation à trois entre le poète-jardinier, les plantes et Dieu – chacun s’adressant à un « you » à l’identité variable qui peut être soi-même, un ou les autres membres de cette disquisition végétale, humaine et divine. Le dialogue sur l’existence humaine se déroule toutefois essentiellement entre le poète et Dieu, le jardin apportant, lui, plutôt un contrepoint sur le caractère perpétuel du cycle de création et de destruction.

Le « déroulement » du recueil se fait selon un calendrier qui va des premières floraisons de l’année – avec la voix de l’iris sauvage du poème initial – jusqu’aux dépérissements pré-hivernaux, évoqués par les lys blancs du dernier poème. Appendus au monde naturel et métaphysique, les rinceaux de fleurs et les ramures de L’iris sauvage le sont également au liturgique, grâce à une quinzaine de poèmes intitulés « Matines » et « Vêpres », offices des commencements et des fins, dans lesquels la poète s’adresse essentiellement au « Père inatteignable ».

Le recueil s’ouvre sur les paroles de l’iris sauvage qui introduisent la question fondamentale de Glück : quel sens donner à la souffrance et à la mort ? Cette fleur, la première à s’exprimer, donne d’abord sa vision : « At the end of my suffering / there was a door. / Hear me out : that which you call death / I remember » :

« Au bout de ma douleur

il y avait une porte.

Écoute-moi bien : ce que tu appelles la mort,

je m’en souviens. » (« L’iris sauvage »)

L’iris sauvage et Nuit de foi et de vertu : deux recueils de Louise Glück

Louise Glück © Katherine Wolkoff

Cette version un peu résurrectionnelle est une réponse ; le recueil va en offrir d’autres. Surtout, il va ajouter une deuxième question essentielle : étant donné l’inévitabilité de la douleur et l’éphémère de l’existence, sur quoi l’être humain peut-il s’appuyer pour exister comme corps et comme esprit ? Mais, Dieu restant indifférent à cette inquiétude, le poète s’agace, lui reprochant son attitude vis-à-vis de sa création :

« Avec quel mépris nous incites-tu

À croire que seule la perte peut graver

ton pouvoir en nous » (« Vêpres »)

Dieu – si c’est bien Dieu, car Glück ne « croit » pas particulièrement en lui – répond parfois vertement aux accusations de la poète, teintant ainsi d’un léger humour la tension douloureuse entre désir d’absolu et désir de se défaire de celui-ci. Mais que faire de cette soif d’absolu ? Le recueil tourne et retourne la question, évoquant l’impossibilité de rejoindre en forte tête la cohorte de ceux qui, bravaches et froids, pensent pouvoir se passer d’une instance supérieure divine, comme le lamium qui, dans le poème portant ce titre, affirme : « Les objets vivants ne requièrent / pas tous la même qualité de lumière. / Certains d’entre nous fabriquons notre propre lumière. »

Vers la fin du recueil, une provisoire ré/solution apparaît (« Coucher de soleil », « Berceuse ») et une certaine fusion/confusion s’établit entre Dieu et l’auteur. La créature divine peut alors lui dire (ou est-ce l’inverse, tant l’un semble devenir l’autre ?) : « Ma tendresse / devrait t’apparaître […] dans les mots / qui deviennent / ta propre réponse. » (« My tenderness should be apparent to you […] in the words that become / your own response. » (« Coucher de soleil »). « Ne pense plus à ces choses-là. / Écoute ma respiration, ta propre respiration » (« Don’t think of these things anymore./ Listen to my breathing, your own breathing » (« Berceuse »).

Nuit de foi et de vertu, publié vingt-deux ans après L’iris sauvage, est, lui, le fruit du travail d’une poète septuagénaire dont les préoccupations thématiques sont restées semblables, mais dont la vision est « from the precipice ». Pourtant, cette fois-ci, le recueil est plus direct, plus narratif, plus incarné, plus autobiographique (même si le « je » principal du recueil est un homme et un peintre) que L’iris sauvage. Il est débarrassé de la tentation préraphaélite qui pointe dans l’œuvre de 1992, de la pose et de la théâtralité qu’avait sans doute induites le recours à l’horticole et à la voix divine. C’est un texte plus puissant, fermement tragique même si l’amusement n’en est pas absent ; il nous fait cheminer en compagnie d’un personnage qui souligne bien qu’elle/il parle au bout d’un long voyage de vie : « après que je fus entrée / dans cette période de la vie / que les gens préfèrent évoquer à propos des autres/ plutôt qu’à propos d’eux-mêmes » (« Visiteurs venus d’ailleurs »).

La structure de Nuit de foi et de vertu, un peu complexe, permet de combiner notre histoire spirituelle à tous (dans le premier poème, « Parabole »), celle d’un enfant, d’un chevalier et d’un peintre (on peut supposer que les trois sont la même personne), et d’elliptiques petites fables en prose. Les poèmes et les vers y ont souvent plus d’ampleur que dans les recueils précédents, et le poème-titre, « Nuit de foi et de vertu », est sans doute un des plus longs que Glück ait écrits. Dans ce recueil, « page après page, ce sont […] tous les aspects d’une existence humaine qui sont évoqués, à travers des thèmes et des moyens divers », nous dit l’intéressant avant-propos du traducteur, Romain Benini, « les textes prenant tour à tour et parfois simultanément une allure biographique, onirique, descriptive, symbolique, anecdotique, etc. ».

Le temps de la vie dans Nuit de foi et de vertu prend en effet, grâce aux examens auxquels il est soumis par le biais de lumières différentes et d’humeurs poétiques variées, une épaisseur qu’il ne possède pas dans L’iris sauvage où il reste, avant tout, simple objet de discussion. La diffraction systématique du recueil encourage cependant un goût de l’hésitation et un recours à la correction qui peuvent paraître agaçants, mais aussi bien inspirés et bouleversants. Ainsi Glück termine-t-elle le poème-titre de Nuit de foi et de vertu, et imaginairement sans doute son existence, sur une formulation-reformulation en cinq vers qui allie panache et profondeur : « I think I will leave you. It has come to seem / there is no perfect ending. / Indeed there are infinite endings. / Or perhaps, once one begins, there are only endings ».

« Je crois que je vais vous laisser. Il est devenu probable

qu’il n’y a pas de fin parfaite.

En effet, il y a des fins infinies.

Ou peut-être, lorsqu’on commence

N’y a-t-il que des fins. »

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