L’arrachement à Marior

« Je te rêve comme je te connais, je connais ta chair et je connais mon désir, je connais ta chaleur et je connais ma faim, je connais ton spasme et je connais ma peur. Laisse-moi te désirer comme on n’a désiré qu’une seule fois, comme j’ai désiré une seule fois » (mars 1925). Beau cadeau pour les lecteurs de Benjamin Fondane que ces 124 Lettres à Marior qui complètent, c’est peu dire, les Correspondances familiales.

Benjamin Fondane | Lettres à Marior. Textes traduits du roumain, présentés et annotés par Vera Gajiu. Non Lieu, 208 p., 18 €

Les lettres proviennent pour la plupart d’un fonds que l’éditrice n’avait pu alors exploiter, le fonds Ion et Cristinel Pop. C’est peut-être regrettable car, pour les contextualiser, Vera Gajiu a dû intercaler à leur place chronologique beaucoup de lettres ou de fragments venus des Correspondances, mais la publication séparée photographie plus nettement ce trou noir qui a joué un rôle non négligeable, selon l’expression consacrée, dans l’économie vitale, donc l’œuvre de Fondane.

La présentation de Vera Gajiu, passionnée sous la réserve de la chercheuse, dresse le décor. Fondane a dix-huit ou dix-neuf ans lorsqu’il se met à fréquenter la famille Rudich, parente peut-être ou amie de la sienne. Il a vingt ans, à l’été 1919, lorsque commence la liaison avec Marior Katz (1886-1979), le 5 juin sans doute, date anniversaire qui sera célébrée dans la correspondance. Marior a douze ans de plus que lui, quatre enfants et un mari, Isac Rudich : amours clandestines, qui nécessitent des boîtes aux lettres, des  médiations, dont celle de la sœur de Fondane, Line, son aînée de sept ans. Il est trivial de relever ce qu’il y a de maternel dans l’amour de la sœur comme dans celui de l’amante. Un doublon en quelque sorte.

Les lettres sont magnifiques, de jeunesse, de fièvre, d’une passion vécue dans l’exaltation, les étreintes, les drames, les larmes. Et le sang, celui de deux avortements. L’inaugural, de janvier 1920, que les lettres documentent abondamment. Quant à celui de début 1924, Fondane, à Paris depuis décembre 1923, requis par d’autres urgences, ne lui accorde que quelques mots : « j’espère que c’en sera fini du dernier des êtres façonnés par notre amour et jamais arrivés à la lumière » (3 février 1924) – cela paraît sec, mais c’est dans les années 1930 et la spirale des grands poèmes que l’amertume des avortements laissera ses échos.

Dans Titanic :

Joue Tzigane, viens plus près de mon oreille,

la nuit sort des bouches d’égout

la femme a le vertige : son sang coule à présent

avec l’entêtement d’un robinet qui dégoutte

dans une cuvette estropiée –

je sens qu’elle a froid à son ventre

                        Joue Tzigane….

Dans L’Exode :

Finira-t-elle cette nuit […]

si elle était un ventre

on en arracherait l’enfant

– tout rouge !

Et encore dans les Poèmes retrouvés, textes non retenus pour Le Mal des fantômes, réunis par Monique Jutrin (Parole et Silence, 2013) : « Nous sommes séparés par une mer de sang / impardonnable et je te cherche et je me cherche…» L’avortement de janvier 1924 pourrait symboliser l’arrachement fondateur pour Fondane qu’a été en décembre 1923 son départ en France.Les lettres sont fendues en deux, « les années roumaines marquées par la passion amoureuse, la crise et le dilemme du départ, et les années françaises traversées par un amour encore plus passionné, mais aussi l’éloignement, le silence » (Vera Gajiu). Le silence après 1931 tombera peut-être par la force des choses, dans ces années où mature le grand poète de l’arrachement : départs, mal-être, solitude, exil, exode.

Les lettres, déjà saisissantes par leur densité vitale, montrent aussi la subtilité des rapports dans le trio Benjamin-Marior-Line, mise en évidence par le contrepoint des lettres échangées entre le frère et la sœur. Un jeu de va-et-vient. En mai 1922, à Line : « Je ne sais pas pour l’amour, mais l’aventure est depuis longtemps en train de finir. Nous allons l’enterrer, probablement le 5 juin, notre troisième anniversaire… » Toute cette lettre est de la même eau, lucide, elle paraît implacable. Quelques jours plus tard, à Marior : « j’ai besoin de ton visage de ta voix, de tes genoux. Je ne peux pas m’imaginer un mois de plus sans te voir. Je ne peux pas, ce n’est pas possible, Marior. Que veux-tu que je fasse si personne ne te remplace ? Tu comprends ? personne ».

Benjamin Fondane Lettres à Marior
Marior, Fondane. Brunea-Fox et Line, la sœur aînée de Fondane (détail) © Michel Carassou

Dans les années roumaines, Line favorise-t-elle réellement la liaison, Benjamin ne lui fait-il pas miroiter une rupture ? Qui ménage-t-il, Line ou Marior ? Qui protège-t-il ? Bien plus tard, en mars 1931, à propos d’une lettre de Marior à Benjamin que Line, semble-t-il, a retenue, une curieuse scène a lieu entre les deux sœurs de Fondane, Line son aînée et Rodica sa cadette également de sept ans. Fondane, contrarié, écrit alors à Marior cette phrase, rétroactivement lourde de sens : « Lina reste Lina » – qui sonne comme une excuse.

En tout état de cause, l’amour entre le frère et la sœur est constitutif, jamais renié. Arrêté en 1944, Benjamin renoncera à la libération obtenue par Geneviève, pour accompagner Line à Birkenau. Si Line a bien écarté Marior, elle l’emportera tragiquement sur Geneviève. Mais qui gagne en réalité, sinon l’amour écartelé et écartelant ? L’été 1923, le départ et la séparation se profilent, le ton évolue imperceptiblement. À Line, en août 1923, il raconte ses flirts, il est léger, voire cynique : « Parmi celles qui ont déjà un foyer, certaines ont déjà pétitionné en ma faveur. Céder ? Que dirait Marior ? Son opinion me serait précieuse. D’ailleurs, dans ma hâte, j’ai oublié mon cœur à Bucarest ». Et à Marior : « Marior, il y a des femmes ici, mais pourquoi me dégoûtent-elles, même les plus belles ? »

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Curieusement, les mêmes chevauchements de sentiments et/ou de ménagements vont se retrouver quand Benjamin rencontre en 1926 Geneviève Tissier, sa collègue aux assurances L’Abeille, Elle lui manifeste très vite des sentiments fougueux : « Je crois que je voudrais que vous m’aimiez beaucoup, follement, mais seulement d’amitié… », à quoi il répond une longue lettre à tout le moins tempérée… et prudente : « Chère Mademoiselle, je suis confus d’avoir provoqué chez vous ces précieuses confessions qui m’honorent… » (Correspondances familiales). Durant les mois qui suivent, Geneviève, follement amoureuse, les lettres en témoignent, n’abandonne pas. Fondane hésite, semble-t-il, se laisse adorer, continue à se préserver, et écrit à Marior : « Petite Marior, si un jour, une année, un moment, je me décidais – ou si quelqu’un se décidait – à aimer ou à s’attacher, je t’en prie, crois que je te préviendrais, sans m’épargner […] mais il n’y a rien ».

En 1928, à Marior, mi-juillet : « Si je t’avais oubliée ? si j’avais oublié ton jour [le fameux 5 juin] à cause d’une nouvelle femme ? Mais je n’ai pas cette excuse. Et combien j’aurais voulu pourtant l’avoir ». Au même moment, après bien des atermoiements, il s’est décidé à s’engager avec Geneviève.

Duplicité ? À Geneviève (dans les lettres de 1928 depuis Biarritz), il ne se cache pas d’écrire à Marior Marior, il la ménage davantage. Mais dès lors, la correspondance s’estompe. En août 1929, cependant encore, à Marior : « À mesure que je te perds, jour après jour, je sens que je me perds moi-même, morceau par morceau. Suis-je encore le même ? […] Comment pourrais-je t’oublier, quand ce que je peux encore espérer – ce n’est pas devant moi, mais derrière – et que je ne peux même plus espérer cela, plus rien ».

Stendhal, De l’amour : « Dans cette passion au contraire de la plupart des autres, le souvenir de ce qu’on a perdu paraît toujours au-dessus de ce qu’on peut attendre de l’avenir ». Petit détail, on sait par une lettre de décembre 1922 que Fondane (ce n’est pas un hasard) lisait De l’amour, « un délicieux petit livre de Stendhal », probablement dans l’édition Lardanchet qui venait de paraître à Lyon. Donnait-il un conseil de lecture ?

Benjamin Fondane, lettres à Marior
Avenue de la Victoire (Bucarest, 1935) © CC0/WikiCommons

En 1930, quand se profile le mariage avec Geneviève (juillet 1931), Fondane publie, à Bucarest, Paysages (Privilesti), recueil de ses poèmes roumains écrits entre 1919 et 1923. Privilesti inclut six poèmes titrés Marior. Et voici les premiers mots de la préface (intitulée « Mots sauvages », datée de 1929) : « Le présent volume appartient à un poète mort vers 1923 à l’âge de vingt-quatre ans […] le moment n’est pas encore venu pour moi de décider si je suis le mort ou l’assassin » – à l’été 1923, la décision de l’exil était prise. Dans une lettre du 31 mai 1930, le mort ou l’assassin prend soin de s’assurer que Marior a bien reçu un exemplaire, partant qu’elle a bien sous les yeux préface et poèmes, et il ajoute : « un jour, plus tôt ou plus tard, je serai devenu une simple biographie, un album, ou une anecdote : la vie étrange – ou nomade – ou Dieu sait quoi – de B Fundoianu ; tu y auras ta photographie, telle que je t’ai vue et aimée ». Ce livre matérialise la prophétie.

Sans doute a-t-il renoncé à Marior – « Cette chair je devrais l’exercer à l’absence ! […] / Tais-toi, chanson de l’homme qui renonce » (Poèmes retrouvés). Sans doute, dans sa force de vie, il n’a pas renoncé pour autant à retrouver l’intensité de ce qu’il a connu avec elle. Au gré des rencontres et des liaisons, il cherche et ne retrouve pas « L’ADRESSE OUBLIÉE DU PARADIS PERDU » (Poèmes retrouvés, ainsi, en majuscules). Le paradis perdu hante depuis toujours la vie comme la littérature :

Dieu vous en donne un autre – Il ne donnera pas !

Lui qui est si savant sur les choses futures

jamais deux fois – dit Parménide – il ne fera

que ce feu dans le sang, craquement d’ossature

tel que fondent de soif dans la gueule les plombs

n’effleure votre tête…

(Joseph Brodsky, Vingt sonnets à Marie Stuart, traduction de Claude Ernoult)

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Après l’envoi du livre et la lettre du 31 mai 1930, la correspondance agonise. L’œuvre poétique déploie son intensité.

Une lettre du 5 août 1942 à Geneviève donne de quoi méditer : « Devant la lettre comme devant le téléphone, je me sens embarrassé ; je ne reconnais pas ma propre voix, je n’ose m’épancher. Si la postérité voudra me juger d’après ma correspondance, la piètre figure que j’y ferai ! Car je n’y suis pas sincère ;  je m’y sens mal à l’aise ; jamais peut-être n’ai-je dit en une lettre ce que je pensais vraiment à l’instant où je la rédigeais… j’y fais de l’esprit et ce n’est pas moi. Je ne me suis jamais dit sans doute que dans le poème. Là, seulement, ma pudeur s’évapore ; mes scrupules cessent ; et cela, peut-être, parce que personne ne m’écoute ». Sur le manuscrit figure la mention « ne pas l’expédier » : délicatesse, peut-on penser, puisque cela jetterait pour Geneviève un doute sur leur déjà quatorze ans de correspondance amoureuse. On sait bien que le regard du correspondant pèse sur une lettre le poids exact de sa relation avec le scripteur.

Reste que cette mise au point pour lui-même, en 1942, pourrait rétroactivement peser quelque peu sur la sincérité des lettres à Marior elle-même. Mais reste aussi et surtout le « je ne me suis jamais dit sans doute que dans le poème…. ». Avec la lumière jetée par les Lettres, l’œuvre si pleine, si pantelante, gagne encore en densité, en tragique, en profondeur. Dernier ensemble du Mal des fantômes (1943-1944), Au temps du poème, testamentaire par la force des choses, vibre toujours de l’amour rentré, lui aussi par la force des choses. Ainsi le sibyllin J’en ai assez, ô Parque… daté de 1944, confondant l’appel à la mort (prophétique) et l’appel à l’amour fantôme :

              ah ! j’ai quitté

trop tôt la rive. Vienne

            un autre été !

[…]

            J’ai soif de l’autre rive.

Pourquoi ne pas

tenter la source vive ?

            il n’est qu’un pas…

[…]

Pourtant… On dit trop tendre

            ta vieille main.

C’est si long à se rendre

            le cœur humain !

Ou, beaucoup moins sibyllin, daté aussi de 1944 :

Je t’écris. Est-il rien qui soit changé au monde ?

Tu m’écris. Nous avons l’un et l’autre si peur

de nous apercevoir qu’il neige dans nos cœurs

et que nous sommes morts l’un vis-à-vis de l’autre.

Je suis mort peu à peu et sans m’en rendre compte.

tu es morte petit à petit sans crier.

La chaleur, par degrés, a fui notre courrier

[…]

Parfois, je me souviens que tu étais jolie.

Te souviens-tu encore que j’étais jeune et frais ?

[…]

Toi et moi… Nous avons ensemble lu un livre ;

un livre merveilleux et plein ; chaque détail

portait en nous sa trouble lumière de vitrail ;

et nul sans nous ouvrir ne peut lire en ce livre.

Que deviendra-t-il donc ? Puisque je suis myope ?

puisque tes yeux faiblissent ? puisque le livre aussi

a dû chausser de grosses lunettes, a vieilli ?

puisque ni toi ni moi ne pouvons plus le lire ?

Des bribes cependant restent, dis-tu : « Je t’aime ! »

Ah, l’ongle pousse encore quand le cadavre est froid.

[…]

– de quel œil Geneviève a-t-elle lu la suite :

Moi-même j’essayai plus tard, quand nous nous fûmes

perdus, de dire encor « je t’aime » ; et ça sonnait

comme un caillou jeté dans l’eau ; je m’étonnais

qu’il pût quand même ouvrir un cercle dans l’eau lisse.

L’aurais-tu essayé aussi ? J’étais si loin !

Au 6 rue Rollin, où Fondane a été arrêté le 7 mars 1944, ainsi que Line, une plaque est apposée au-dessus d’une petite fenêtre. Juste à côté, avant de descendre par un escalier vers la rue Monge, (où Fondane a habité, au numéro 19), la rue Rollin forme une petite place, baptisée en 2005 place Benjamin Fondane.

On notera que ce sont les lettres écrites – presque toutes en roumain – par Benjamin et reçues par Marior. Excepté deux, on n’a pas les lettres envoyées par Marior, celles qui par définition étaient dans les papiers de Fondane. Où sont-elles conservées si elles existent encore, ou bien qui les a détruites – Benjamin, Geneviève, quelqu’un d’autre, et pourquoi ?