Je suis la mer d’Elin Anna Labba, autrice d’origine samie, témoigne du déplacement des populations samies en Suède, dans les années 1940 notamment, et entretient la mémoire de ce peuple, y compris linguistiquement. Un récit fort qui met les femmes au cœur des tensions entre tradition et modernité.
La parole est d’abord donnée à l’étendue d’eau qui est au cœur du récit : un lac devenu une mer, un bouleversement hydro-géographique lié à la construction d’un barrage. On pense au Parlement de l’eau de Wendy Delorme qui, personnifiant aussi les cours d’eau et ce qu’elle appelle les « corps d’eau », soulève des questions voisines. Si les lignes en italique qui représentent la voix du lac devenu « mer » ouvrent et ferment le livre, l’essentiel de la narration se focalise sur trois femmes : Rádvná, sa sœur Ánne et sa fille Iŋgá. Rádvná et Ánne ont grandi entre l’élevage des rennes et la pratique de la pêche, elles parlent en langue same et portent les tenues traditionnelles de leur peuple. Elles élèvent Iŋgá selon ces mêmes traditions, jusqu’à ce qu’elles doivent déplacer leur hutte en raison de la montée des eaux occasionnée par la construction d’un barrage. Dès les premières pages, elles ont fort à faire pour tâcher de récupérer des affaires qui sont déjà sous l’eau : des médicaments, des rideaux, un coffre traditionnel.
C’est l’histoire de leurs vies : tâcher de sauver, encore et toujours (le livre reconstitue les événements sur plusieurs décennies), ce qui est menacé d’engloutissement, par l’eau ou par l’oubli, l’un et l’autre pouvant aller de pair. (Le récit est en mémoire de « ceux des villages au fond du lac ».) L’histoire des Samis n’est pas à un paradoxe près ; de nomades, on a voulu en faire des sédentaires, puis on n’a pas voulu leur attribuer de logement au nom de leur tradition de nomadisme… La préface de J. M. G. Le Clézio souligne, à juste titre, le parallèle avec les Innus du Québec (il cite Rita Metsokosho), un exemple parmi tant d’autres de ces peuples d’Amérique dont le territoire et le mode de vie ont été bouleversés par les infrastructures voulues par d’autres peuples, qui cherchent des sources d’énergie en toutes choses, cours d’eau comme veines souterraines.

Rádvná ne lit pas le suédois, elle doit demander de l’aide pour lire les courriers officiels (qui s’adressent à elle en utilisant le nom « Ragnhild ») ou pour en rédiger. Encore un point commun avec les Innus – Naomi Fontaine en parle très bien dans son dernier opus, Eka ashate. Ne flanche pas. Des mondes qui ne se comprennent pas : « « Bon. Merci beaucoup d’être venus à cette importante réunion », dit le chef de la Compagnie. Il présenta les hommes, l’un après l’autre. Rádvná ne comprenait pas tout : par exemple, que l’homme en bout de table soit venu apprendre comment on construisait de l’énergie hydraulique là où vivaient des autochtones. « Nous estimons qu’il s’agit d’une compétence que la Suède a les moyens d’exporter à l’international, car il y a de nombreux projets à fort potentiel en Afrique et en Amérique du Sud » ». Il est vrai que l’intérêt pour l’hydro-électricité n’a fait que croître au fil du XXe siècle, mais il difficile de trouver des témoignages ou des récits liés à la construction des barrages, que ce soir le haut barrage d’Assouan en Égypte dans les années 1960 ou le barrage d’Itaipu entre le Brésil et le Paraguay dans les années 1970. Un récit s’intéresse à l’impact de la construction, un peu plus récente, du barrage des Trois-Gorges en Chine : Le Yangtsé sacrifié de Wei-wei [1]. Les problématiques ne sont pas exactement les mêmes, mais on retrouve le même langage plaçant l’intérêt national énergétique au-dessus de tout le reste, les mêmes injonctions à s’installer plus en altitude, les mêmes difficultés annoncées pour subvenir aux besoins élémentaires, ainsi décrites par un chauffeur de taxi local : « À vrai dire, ce barrage sera un désastre pour l’agriculture de la région. Figurez-vous que les champs noyés sont surtout ceux qui se trouvent le long des affluents du Yangtsé, c’est-à-dire les meilleurs. Après, qu’est-ce qui restera à ces pauvres paysans qui seront repoussés plus haut sur les montagnes ? Des parcelles de terre trop maigres pour faire vivre une famille. »
Le patrimoine culturel n’est pas en reste. En Chine, certains paysages ne subsistent plus que dans des vers écrits il y a des siècles et, malgré les efforts pour sauvegarder les trésors du passé, certains sites archéologiques sont bel et bien sous les eaux désormais. Dans le nord de la Suède, il faut toute la tendresse d’Elin Anna Labba pour entretenir la mémoire des joies et peines partagées par un peuple qui chantait naguère dans ses joik la générosité du lac : « Ils chantaient Siivujávri, le lac bienveillant. » Pour évoquer la connaissance intime des rennes et des montagnes, des fleurs minuscules de ces âpres régions, les savoir-faire, textiles notamment, de ceux qui ont été appelés « guenilleux » (pour citer encore Le Clézio), car tel est le sens du mot « Lapons ». Et, comme souvent, cette mémoire est transmise par les femmes. Leur quotidien morne et ingrat n’éteint pas la flamme du souvenir. « Rádvná se demandait ce qui serait arrivé si les femmes avaient eu le droit de décider, si le village n’avait pas un jour jugé que la pêche et l’élevage des rennes appartenaient au domaine masculin. Les lourds bateaux que les femmes n’avaient pas la force de tirer. Les gros scooters. Le nouveau monde où les femmes devaient être au foyer et non dans la forêt. En l’espace d’une génération, les gens avaient oublié que c’était les femmes qui avaient un lien particulier avec le lac. C’était en elles qu’il coulait. Les femmes auraient-elles laissé faire la Compagnie ? Celles qui vivaient près du lac connaissaient sa valeur. Celles qui ne pouvaient pas quitter l’eau pour se retirer soudain dans les montagnes. »
Ainsi, malgré son insondable tristesse, ce livre a une large portée, que l’on s’intéresse à cette région du monde, aux questions environnementales, à la place des femmes ou à la résilience des cultures et des langues. En témoignent les dernières pages : « Je ne me souviens plus d’aucun nom et presque d’aucun mot. Je fais partie des sans-langue et j’attends ici. […] Les mères déambulent sur la grève. Elles déambulent et surveillent. Elles essaient d’apprendre aux enfants à flotter s’ils tombent. Leur apprendre à nager, à ramer. Les mères surveillent et je chuchote : aidez-moi. Je suis la mer et je grandis. La neige fond en moi et les glaces s’enfoncent ».
[1] Wei-Wei, Le Yangtsé sacrifié, Denoël, 1997.
