António Lobo Antunes ou l’ordre naturel de la langue

António Lobo Antunes est mort le jeudi 5 mars à Lisbonne à 83 ans. Nous perdons l’un, peut-être le plus grand écrivain contemporain. Il a inventé une manière de dire le monde, de faire tenir ensemble l’individu et le réel, qui bouleverse l’ordre narratif à un point si extrême et si virtuose qu’il a changé notre manière de lire, de sentir le texte. Labeur sisyphéen d’une vie entière pour un homme qui éprouvait la littérature comme la vie. Au-delà de l’admiration absolue, nous sommes tristes de perdre un homme étonnant et profond, un peu ours et si drôle, de savoir aussi que les voix qu’il a inventées ne peupleront désormais, dans un paradoxe ultime, que notre mémoire. Mais comme il le rappelait, les livres sont infinis, définitivement inachevés.


Lire António Lobo Antunes est une expérience qui ne ressemble à aucune autre. Il disait d’ailleurs : « Ce que je voudrais ce n’est pas qu’on me lise, mais qu’on vive le livre. » C’est quelque chose de physique, d’intérieur, de viscéral. Quelque chose qui ne se raisonne pas. On admet son écriture ou pas, on y plonge avec une confiance absolue ou on demeure sur le bord, méfiants. Il faut dire que son écriture nous happe, nous enveloppe, nous retourne, nous entraîne. Qu’elle bouleverse quelque chose en nous. Qu’on y perd et qu’on y gagne une part de soi. C’est une expérience de lecteur rare, sublime, presque ineffable. Comme s’égarer dans une obscure forêt de conte de fées, s’effrayer de rien, des formes du monde, des silhouettes fantomatiques et insaisissables des autres, de soi-même aussi. On y rencontre des figures, des personnages, des voix qui ne peuvent plus nous quitter, qui s’incorporent à nous-mêmes. On s’y confronte à un ordre du langage inédit, à une prose qui pulvérise le réel et les paroles qui le hantent, à une manière de concevoir le roman si totale, si puissante, que l’on doit admettre de ne pas en sortir indemne. 

Dans le troisième volume de ses Chroniques, il écrit : « Parcourez mes pages comme si vous étiez dans un rêve car c’est dans ce rêve, dans ce jeu d’ombres et de lumières, que vous saisirez l’essence du roman avec une intensité qui vous révélera le fond irrationnel de votre pré-histoire. Puis, le voyage achevé / et le livre refermé / vous entrerez en convalescence. J’exige que la voix du lecteur se mêle à celle du roman / du poème, de la vision, ou de tout autre nom que vous lui donnerez / pour qu’il trouve son équilibre parmi les démons et les anges de la terre. » Si on accepte cet inconnu, ce trouble, le vide qu’ils font béer devant nous, si on prend le risque d’un grand partage, d’y croire, de se laisser faire, d’accepter de ne pas comprendre tout, alors débute une aventure absolue, enchanteresse, un compagnonnage merveilleux. 

C’est un écrivain qui ne nous quitte pas. Ou qu’on ne quitte pas. Comment dire ? Lorsque les voix qui habitent ses livres nous touchent, nous attrapent, on ne peut s’en dépêtrer. Elles gagnent une part dans nos existences, elles y laissent des traces, inscrivent des luminescences dans la ténèbre de la vie. Peu d’écrivains atteignent cette sorte de hantise ou ordonnent des langues propres, altérées à la mesure de ce qu’ils éprouvent, vivent ou partagent par le geste de la fiction, à la mesure du romanesque. Il fait partie, assurément, de cette confrérie des écrivains immenses qui changent la vie, qui changent la prose, qui font vaciller quelque chose du langage, de ce qu’il bouleverse de la perception que nous avons de nous-mêmes. Car s’il raconte des expériences, s’il explore leur épaisseur, s’il travaille leur densité, Lobo Antunes ne raconte pas d’histoires, ne se limite pas à la complexité de trames romanesques. Il cherche, essaie des formes, pousse le plus avant possible des organisations verbales. Comme il le confie à María Luisa Blanco dans leurs entretiens parus en 2004 : « Peu à peu je me suis de plus en plus intéressé au style, à l’épuration de la forme et du mot. »

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Si on a le courage d’affronter ces voix, on aura vécu une des plus belles choses que les livres offrent à la vie.

Son œuvre obéit à un mouvement, à une direction que l’expérience de l’écriture impose. Car pour Lobo Antunes, c’est l’effort d’écrire, le geste physique, sa durée, sa reprise, son épuisement qui comptent. il y revient toujours, à l’organisation du texte, à son adéquation avec les possibles qu’il engage ou qu’il figure. Ses livres ordonnent des expériences de langue, ils forcent à admettre que la littérature est une affaire de forme, d’agencement de mots. Ni plus, ni moins. L’écrivain n’est rien d’autre qu’un praticien du langage, quelqu’un qui en admet l’épreuve, qui, modestement, essaie de le transformer. Il imagine, pas à pas, un autre ordre du langage, une forme verbale qui excède ses contingences habituelles. Il semble donner un volume à un plan, offrant des points de coordonnées démultipliés au texte. Et chacun d’entre nous doit apprivoiser cette langue, la forme singulière de ses livres – que tant d’écrivains tentent d’imiter sans y parvenir vraiment –, cette composition par séquences verbales d’une longueur voisine qui s’interrompent pour y intégrer des paroles orales qui entrecoupent un récit plus ou moins discontinu. Passé la stupeur ou le désarroi, le lecteur saisit des mécaniques, des reprises, des signes et des indices qui l’informent de variations dans les locuteurs et les temporalités qui se partagent un même tissu textuel. C’est une polyphonie dans la polyphonie. Une sorte de récit impossible qui advient dans sa diffraction même, dans une combinatoire qui semble infinie.  

Aucun écrivain n’est parvenu à cette virtuosité formelle qui semble n’être qu’un flux, à cette complexité évidente, à cette sorte de miracle qui fait qu’on comprend un texte, ses enjeux, sa trame, ses rapports, sans s’en rendre compte. Car oui, si on accepte de ne pas tout comprendre immédiatement, si on se laisse emporter par les voix qui peuplent les romans de Lobo Antunes, soudain, tout est d’une clarté stupéfiante. Et ce qui avait échappé se reconfigure naturellement dans notre esprit, comme si ce texte avait contaminé notre psyché, notre mémoire, notre vie. C’est une joie esthétique prodigieuse, incomparable, miraculeuse. En plus de trente livres, l’écrivain est parvenu à une forme d’acmé qui semble himalayenne, indépassable. C’est une œuvre qui réclame de lâcher prise, d’admettre un désordre verbal apparent qui désoriente. De lire comme on rêve, comme on associe notre passé et notre présent, comme on confond notre parole et celle des autres. On y découvre comment notre mémoire se meut en nous-mêmes, comment le réel et le fantasme, l’essentiel et le détail, le vrai et le faux, se mélangent, s’équivalent, se contaminent. Et l’écrivain confère un ordre au chaos de nos vies, de celles qui le heurtent et qu’il partage avec nous. Si on a le courage d’affronter ces voix, on aura vécu une des plus belles choses que les livres offrent à la vie.

António Lobo Antunes, Jusqu’à ce que les pierres deviennent plus douces que l’eau
Antonio Lobo Antunes © Jean-Luc Bertini

L’écrivain a longtemps cherché cette forme d’écriture, cette maîtrise, une clarté opaque. Il a tâtonné, écrit avec une énergie ahurissante – on connaît les anecdotes sur cette cadence : les plages d’écriture de plus de dix heures dont il disait que les trois premières ne comptaient que comme un échauffement, son écriture minuscule dont il noircissait dans la cantine de son ancien hôpital les pages de blocs d’ordonnances, ses incroyables brouillons caviardés…  – et, de livre en livre, essayé, produit, des formes romanesques de plus en plus complexes et cohérentes. Il confiait ainsi : « Chaque roman est une nouvelle prise de conscience du chemin qu’il faut encore parcourir pour parvenir au roman que je veux faire. » Et son œuvre a obéi à cette injonction existentielle sisyphéenne. Une évolution qui obéit à une expurgation de soi, au filtre que l’écrivain impose au monde, à une collection du réel que la langue vient reconfigurer. Passant du sujet qui nourrit l’œuvre à une œuvre nourrie par le monde. 

On lit ainsi dans la première période des textes qui infusent l’expérience personnelle de la guerre coloniale en Angola ou du métier de psychiatre et configurent une mémoire familiale et convoquent des lieux et des expériences intimes qui frottent avec le réel, les aventures de la vie des personnages. Lobo Antunes refuse avec virulence le récit strict de soi – il le manie dans ses chroniques de manière évidente et dans des textes qu’il mettait à part, les considérant comme légers et peu mémorables, ses Lettres de la guerre publiées à la demande de ses filles ou son récit sur son cancer intitulé Au bord des fleuves qui vont – mais il en a nourri ses premier récits. Ceux de la guerre qui lui ont apporté la célébrité – Le cul de Judas et Fado Alexandrino –, l’expérience du psychiatre dans Connaissance de l’enfer et Mémoire d’éléphant, les deuils et la famille dans Explication des oiseaux ou La farce des damnés, la politique, et sa trilogie sur la mort entamée avec Traité des passions de l’âme.

Ce sont des romans qui oscillent entre un lyrisme flamboyant et un humour noir corrosif, qui travaillent l’expérience intime avec quelque chose de fellinien, de baroque et d’excessif. Ils augurent un basculement plus radical dans l’écriture d’une polyphonie déstructurée avec Le manuel des inquisiteurs ou Le retour des caravelles qui croisent tous ces enjeux, pour aboutir à son roman pivot, dont le titre provient de l’hymne national portugais : La splendeur du Portugal. Roman, d’évidence le plus faulknérien (qualificatif qui l’aurait amusé et agacé), sur une fratrie qui doit se retrouver le soir de la Noël et que hante la figure complexe d’une mère absente, roman qui semble véritablement inventer et maîtriser la forme des récits à venir que l’écrivain ne cessera de perfectionner pendant trente ans. 

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Ce livre marque un changement dans le parcours de l’écrivain qui rappelait souvent qu’il était, pour la première fois, tombé amoureux du personnage de Clarice et qui disait de ce texte : « Dans La splendeur il y a tout ! » À partir de ce mitan des années 1990, Lobo Antunes écrit à un rythme incroyablement soutenu une série de très grands livres qui embrassent l’histoire et la mémoire collective du Portugal en les incorporant à des individualités qui produisent les voix qui s’essaient à dire ensemble cette hétérogénéité romanesque. Des romans qui racontent tous une incertitude, une impossibilité de la mémoire totale, la fragmentation du temps et du réel. C’est comme si le monde passait à la moulinette des personnalités et des subjectivités et qu’il les réordonnait dans le même temps comme une manière de faire le point sur une image ou de la brouiller. Il y a son extraordinaire, peut-être l’un de ses plus beaux livres, Exhortation aux crocodiles qui se compose entièrement de voix féminines, ses grands romans comme Que ferai-je quand tout brûle ? ou le très sombre et particulièrement bouleversant N’entre pas si vite dans cette nuit noire dont il emprunte le titre à Dylan Thomas, l’un de ses auteurs favoris. 

On lira avec passion cette série de grands textes qui vont de Mon nom est légionBonsoir les choses d’ici-bas et Jusqu’à ce que les pierres deviennent plus douces que l’eau sur les conséquences des guerres coloniales et les rapports entre les Blancs et les Noirs, aux sublimes portraits polyphoniques d’Il me faut aimer une pierre et De la nature des dieux, jusqu’aux grands récits familiaux de Quels sont ces chevaux qui jettent leur ombre sur la mer ? et de La nébuleuse de l’insomnie ou encore le superbe livre sur la perte de la mémoire (qui avait quelque chose de prémonitoire de la maladie de Lobo Antunes lui-même) intitulé magnifiquement Pour celle qui est assise dans le noir à m’attendre. Tous ces textes explorent une violence, une sorte de dépossession, d’affaissement, de disparition progressive. Une douleur de la perte et un sursaut des êtres devant un monde qui les violente et où ils cherchent infiniment leur place. Jusqu’aux tout derniers textes – La dernière porte avant la nuit et L’autre rive de la mer magnifiquement traduits par Dominique Nédellec – qui semblent accentuer encore la déconstruction ou la faire jouer autrement, avec d’autres influences, nourris d’un réel mouvant, d’une accentuation plus forte encore de ce qui semble manquer dans le texte et que le lecteur doit recomposer infiniment. 

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António Lobo Antunes a inventé un langage, une dramaturgie de la parole dans le temps, qui atteint ce miracle d’être comme la vie, dans la vie, éternellement.

C’est peut-être pourquoi ses livres se sont, plus l’œuvre avançait, moins vendus. Car il fallait, revenons-y, s’adapter, s’acclimater à cette forme de langage – encore plus radicale que chez Claude Simon, Juan Benet ou William Faulkner –, apprivoiser un monde, des voix, il fallait se déprendre de l’habitude de comprendre immédiatement un texte, le laisser exister dans le temps, comme si les livres étaient un impossible palimpseste que les lecteurs déchiffrent sans fin. C’est un abandon, un changement de paradigme, que peu d’œuvres contemporaines imposent. Comme le disait Lobo Antunes : « Un livre m’apparaît toujours davantage comme un organisme vivant, il fait ce qu’il veut. Et je dois le suivre Et je dois le suivre à la trace, faire ce qu’il exige. C’est un organisme indépendant. » Ajoutant que « les romans poussent peu à peu », que « ce sont les mots qui inventent le texte. […] C’est le texte qui se construit malgré nous. […] c’est le livre qui m’emmène là où il a décidé d’aller ». Il faut se laisser faire par l’écrivain qui nous guide « comme un torero attire le taureau », placer sa confiance en lui. Se désentraver du sens, de l’évidente logique, de l’ordre du temps, des thèmes, pour entrer de front dans une langue, comme on entre dans l’océan. 

Les livres de Lobo Antunes parlent du monde qui l’entoure, du passé de son pays et du sien, d’une société coloniale terrible (il faut le lire pour mesurer la portée de ce qu’il en dit), de l’ambiguïté de la guerre, de l’effroi des solitudes, de l’effondrement d’un monde et des êtres fantomatiques qui le peuplent. On dit souvent de lui que c’est un immense écrivain de la mémoire, de la disparition, d’un deuil impossible, des rapports entre les hommes et les femmes, de la sexualité, de la violence, de la mort, de la folie… La liste serait très longue tant il a brassé d’enjeux et de thèmes au gré de ses livres. Alors, oui, bien sûr… Il faudrait être aveugle pour ne pas le voir. Et pourtant, comme il le disait : « Ce n’est pas nous qui devons être intelligents, c’est le livre qui doit l’être. » Ajoutant, avec une malice qui n’appartenait qu’à lui, que ses romans sont infiniment plus faciles qu’on ne le croit, qu’ils parlent d’expériences que nous faisons tous, rappelant que pour lui « ils sont très simples ». Affirmant que tout ce qui compte, c’est le langage, les voix, la parole, ce qui se joue en elle, sur la page « comme si c’était un miroir ». De nous, de la vie, du passé, de ce qui nous touche, nous bouleverse, ce qui nous échappe et qu’on cherche comme dans l’obscurité. Viennent à l’esprit les derniers mots de Je ne t’ai pas vu hier dans Babylone : « ce que j’écris peut se lire dans le noir ». 

Oui, ce qu’écrit António Lobo Antunes semble être en nous-mêmes. Sa voix vit en nous, comme un organisme secondaire qui s’attacherait à nous : sa langue est comme une ombre en nous-mêmes. Si elle est ardue, exigeante, si elle nous perturbe au plus profond, si elle dérange nos âmes et nos sens, elle fait partie de celles qui comptent le plus. Car elles ne peuvent s’abolir ou s’oublier, parce qu’elles ont défait le monde et ont proposé une manière de le dire, de l’entendre, de le concevoir autrement. Comme si tout pouvait se dire en même temps, comme si des voix fictives pouvaient gagner les proportions des existences véritables, comme lovées dans notre psyché pour toujours. Ses livres nous rendent plus grands car ils nous font vivre autrement, parce qu’ils désordonnent l’existence et les moyens de sa figuration, parce qu’il partagent, littéralement, des expériences altérées du monde. Il nous font traverser les expériences des autres, traverser leur langue, traverser le temps. António Lobo Antunes a inventé un langage, une dramaturgie de la parole dans le temps, qui atteint ce miracle d’être comme la vie, dans la vie, éternellement. Il disait : « Un livre n’est jamais fini ; il est juste définitivement inachevé. » Comme nos vies, comme la sienne, comme celles des personnages de ses livres. Et on les entendra, pour toujours, retentir dans le temps. 

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