Entrelacs est une série d’entretiens avec Daniel Mendelsohn menés par les chercheurs Déborah Bucchi et Adrien Zirah. L’auteur des Disparus y explique la spécificité de son travail, ce mélange d’expériences personnelles et de recherches bibliques, classiques et contemporaines. On comprend mieux pourquoi, aux États-Unis, Mendelsohn est sui generis.
Là-bas, Mendelsohn fait figure d’ovni. D’abord, par son érudition : professeur de littérature au Bard College, il a publié des articles savants sur la poésie latine et sur la religion grecque. Ensuite, par sa polyvalence : essayiste, critique littéraire, traducteur et auteur des mémoires, il brille dans tous les genres. Il est à la fois marqué par sa judéité et par son homosexualité, sans être cantonné dans l’une ou l’autre catégorie. New-yorkais, premier editor-at-large de la New York Review of Books, il a toujours vécu sur la côte Est – hormis quelques années sabbatiques à Venise, à Rome et à Berlin – et pourtant il ne fait pas vraiment américain, comme s’il était arrivé sur le tard, comme si l’anglais n’était pas sa langue de naissance, même s’il la maîtrise mieux que quiconque.
En 2022, il accorde un entretien à la revue K., la revue des « Juifs, l’Europe, le XXIe siècle ». Le présent livre en est issu, amplifié par des échanges supplémentaires ayant trait à l’actualité récente. Le texte se partage entre l’Introduction et deux sections : « Le cimetière et le berceau » et « Écritures multiples ». Dans la première, Déborah Bucchi rappelle que l’œuvre de Mendelsohn comprend un triptyque – L’étreinte fugitive ; Les disparus ; Une odyssée – qui s’inscrit, selon elle, « dans le sillage de l’écriture de soi moderne, européenne », et qu’on applique parfois à son travail l’étiquette « autofiction ». Bucchi évoque son mélange des genres et des « tonalités », en particulier dans L’étreinte fugitive, et se demande si l’œuvre ne possède pas un aspect « camp », défini par Susan Sontag comme l’amour du kitsch. Mendelsohn répond qu’en effet il emploie divers registres et tonalités, mais que sa pratique relève plutôt de l’« oral » et du « conversationnel », qu’elle est influencée par la tragédie grecque. L’étreinte fugitive, explique-t-il, interroge l’origine de son goût pour le geste dramatique, lié en partie à « une certaine forme de sensibilité gay traditionnelle », même si aujourd’hui la « théâtralité » ne fait plus vraiment partie de cette culture. Quoi qu’il en soit, il récuse l’étiquette « camp », du fait que son œuvre est « assombrie par la Shoah ».

En même temps, Mendelsohn admet la pertinence du terme camp lorsqu’il met en scène des débats sans fin, qu’il trouve « amusants » ; dans la culture juive, on peut débattre de tout, puisqu’il y a la nécessité d’interpréter. Il voit une double filiation chez lui – classique et hébraïque ; de ce fait, son œuvre prend la forme de « deux genres réunis en un seul ». Si d’aucuns le considèrent comme « romanesque », d’autres lui demandent pourquoi il n’écrit pas de romans, question à laquelle il répond : « C’est ce que j’ai fait ! » Mais il s’agit de fictions parsemées de commentaires – « généralement avec une inflexion classique » –, pratique qui commence dans L’étreinte fugitive, livre de souvenirs oscillant entre « le côté gay et le côté familial », où des textes classiques éclairent les événements. De fait, ses « mentors » – c’est ainsi qu’il les nomme dans Une odyssée – sont les philologues américaines Froma Zeitlin et Jenny Strauss, deux hellénistes d’origine juive.
L’intervieweuse met Mendelsohn en dialogue avec William Marx, pour qui l’expérience du désir homosexuel conditionne le savoir. À une épistémologie de l’homosexualité Mendelsohn préfère celle du placard : « L’expérience formatrice fondamentale qui dérive de mon homosexualité a été de devoir vivre avec un secret […] lorsque vous vivez avec un secret, vous percevez tout comme un ensemble de codes que vous devez comprendre pour survivre […] le fait de vivre une double vie, une vie secrète, fait prendre conscience qu’il y a toujours un sous-texte […] Et ça, c’est un outil formidable pour un écrivain ou un critique […] cela m’a appris à « lire » ». Mendelsohn lie cette épistémologie à des éléments caractéristiques de la « sensibilité gay », notamment le drag, en précisant que cette sensibilité n’est plus d’actualité pour les jeunes, « parce qu’ils peuvent tout simplement être gays, ce n’est pas un problème ». Cela dit, la représentation de l’homosexualité dans les médias reste problématique, donc on a encore besoin du « militantisme ».
Mendelsohn opère des comparaisons entre l’Europe et l’Amérique, notamment au sujet de la culture gay : le ressenti américain serait protestant : « Je travaille dur, j’ai fait ma part et je mérite mes droits. » Il pointe le fait que le mariage gay a été légalisé par la Cour suprême, non pas sur une question de moralité, mais sur une question de propriété : la plaignante lesbienne avait intenté un procès parce que, n’ayant pu se marier légalement, elle avait dû payer des droits de succession plus élevés.
Quant à la France, elle aurait « à peu près trente ans de retard sur la culture américaine ». Prenant l’exemple de son ami Édouard Louis, il dit qu’En finir avec Eddy Bellegueule n’aurait jamais eu le même effet galvanisant aux États-Unis. : « Depuis les années 1980, des centaines de livres ont été publiés à propos de jeunes garçons de province qui font leur coming out auprès de leur famille et découvrent leur sexualité. » À Brooklyn, Mendelsohn est allé voir la pièce de son ami – Qui a tué mon père –, qu’il a trouvée excellente, tout en estimant que c’est une pièce qui aurait pu être montée à New York « en 1996 ».
Francophone et francophile, Mendelsohn chevauche les deux continents – il lit dans l’original le latin, le grec, le français, l’allemand et l’italien – et se plaît à commenter les rapports transatlantiques. Il reconnait la justesse du propos d’Adrien Zirah concernant la présence dans son œuvre d’un « désir de retour » vers l’Europe, configuration illustrée par Shmiel, son grand-oncle assassiné par les nazis qui est au cœur de la recherche dans Les disparus ; l’homme avait émigré en Amérique avant de retraverser l’Atlantique. Mendelsohn semble être plus influencé par les Européens – son book club est en train de lire l’intégralité du cycle des Rougon-Macquart – que par ses pairs états-uniens.
Est-il animé par l’éthos américain ? On adore la formule de Zirah – n’en déplaise à Marc Weitzmann – concernant la judéo-américanité de la famille Mendelsohn : « Comme si au fond l’immigration aux États-Unis était vécue comme un moment de perte fondamentale d’identité, un moment d’exil, et non, comme cela a pu être vécu par certains Juifs européens, comme une libération d’une Europe oppressive, avec l’idée enthousiaste d’une symbiose judéo-américaine. » Mendelsohn affirme que les étrangers ont du mal à discerner ce sentiment d’une identité clivée : « Il y a une sorte de crise fondamentale de l’identité américaine – la « crise du trait d’union », pour ainsi dire, être « américain » veut à la fois tout dire et rien dire. On est à la fois américain […] et toujours hanté par le passé européen, surtout si, comme moi, vous êtes un petit-fils d’immigrants. Je ne parle pas là d’un trait qui serait spécifiquement juif ; tous mes amis étaient comme ça : italo-américains, gréco-américains, germano-américains, ceci, cela, etc. Nous avions en commun ce sentiment que l’Europe plane toujours à l’arrière-plan, même lorsqu’on est un enfant américain ordinaire, comme je l’étais ». La singularité de Mendelsohn réside sans doute dans sa volonté de se focaliser sur ce qui vient avant le trait d’union.
