Les fantômes de Hamlet avaient enflammé l’imagination romantique, et voilà qu’ils reviennent nous hanter [1]. En ce moment, Hamlet à l’Odéon et Hamnet au cinéma sont relayés par une foule d’articles de presse, en majorité sévères pour la mise en scène d’Ivo Van Hove et enthousiastes pour le film de Chloé Zhao inspiré du roman de Maggie O’Farrell.
Que reste-t-il à en dire ?
Que le film, déjà nominé pour huit Oscars, est très beau, très touchant tant qu’il se contente de suggérer l’œuvre en devenir dans les scènes de famille, au sein de la nature, rites magiques, échange de vêtements entre les jumeaux farceurs, intérieurs créés avec un soin infini du détail par Fiona Crombie. Le montage joue habilement des effets de miroir, le maître mot étant souligné d’entrée par les instructions du jeune précepteur de latin à ses élèves : « Répétez. Répétez. Répétez. » La petite Judith demande à sa sœur de lui relire trois fois le même sonnet. Hamnet annonce qu’il jouera des rôles de chevalier et se battra en duel avec d’autres acteurs. Trois agonies précèdent la mort de Hamlet dans la deuxième partie, sur le plateau du Globe.
Soulignée déjà par les critiques, la répartition des rôles est conforme aux vieux clichés : la femme sauvage, guérisseuse, un peu voyante, première inspiratrice de l’homme, qui doit quitter ce milieu restreint pour Londres où il créera son œuvre. Leur entourage le méprise, mais Agnes « voit » en lui d’étonnants paysages souterrains, qui ne se dessinent pour l’instant que sur les feuilles de papier froissées pendant ses nuits de labeur. Avant de partir vivre son rêve, il fait jouer aux enfants un trio de sorcières et donne une leçon d’escrime à son fils. Les filles apprennent à connaître les simples, l’armoise, « du romarin, pour le souvenir ». Il promet de les faire venir bientôt à Londres, mais Agnes refuse d’exposer la fragile Judith aux miasmes de la ville. Elle a « vu » deux enfants seulement auprès de son lit de mort.
Judith est atteinte de la peste. Tous les efforts d’Agnes pour la guérir, ses « you’ll be OK » affolés, sont vains. Hamnet voit la mort rôder autour de sa sœur et joue à nouveau de leur ressemblance pour la duper. L’action du film se cantonne à Stratford jusqu’au jour où Agnes se rend à Londres pour assister à une représentation de Hamlet. C’est la première, la seule fois, où l’on entend le nom de l’auteur son époux, Will. Il se tient au bord de la Tamise, torturé de douleur, prêt à s’y jeter tandis que s’égrène en voix off la grande tirade sur le suicide. Sur scène, c’est lui, comme le raconte la tradition, qui tient le rôle du Spectre. D’abord révoltée qu’il se soit servi de leur fils, Agnes est retenue de partir en écoutant le récit sublimé de ses souffrances. À la fin du duel, quand elle prend la main de l’acteur (Noah Jupe, frère aîné de Jacobi qui joue Hamnet), le parterre en larmes accompagne avec elle l’agonie de Hamlet, et communie dans l’émotion de sa mort, tandis que s’éloigne le fantôme de l’enfant.

Stephen Greenblatt, dans un essai intitulé « The Death of Hamnet and the Making of Hamlet » (New York Review, 21 oct. 2004), rappelle que Shakespeare a écrit plusieurs comédies allègres au cours des quatre ans qui ont suivi la mort de son fils, mais aussi peint un déchirant portrait de mère dans Le Roi Jean. Lorsqu’on reproche à Constance la violence malséante de ses pleurs, elle riposte : « Grief fills the room up of my absent child, / Lies in his bed, walks up and down with me », le chagrin emplit la chambre de mon enfant absent. La romancière Maggie O’Farrel, coautrice du scénario, tenait à mettre l’accent sur cette souffrance, et sur les oubliés du drame dont s’est inspiré littéralement Shakespeare, sa femme, Anne ou Agnes Hattaway, son fils Hamnet. C’est chose faite. L’homme est un apprenti, la douleur est son maître, soit, et le dénouement qui illumine le pouvoir cathartique du théâtre très émouvant, mais au prix d’un coup de force. Plus aucune trace de l’appel à la vengeance dans les tendres retrouvailles entre le roi Hamlet et son fils, salué d’un « my boy » ajouté au dialogue pour la circonstance. Dans la pièce, le vengeur-type des tragédies de la vengeance, Laërte, n’a qu’un but quand il apprend que Hamlet a tué son père Polonius : « Lui trancher la gorge en pleine église. » Seul Hamlet s’interroge : faut-il se venger, sans preuve, contre la justice divine et humaine, comme le commandent le devoir d’honneur et la voix du sang ? Ici, ce n’est plus la question.
Ivo Van Hove va encore plus loin dans sa relecture de Hamlet. On s’y attendait un peu après le traitement infligé au Tartuffe. Inutile de refaire l’autopsie, mieux vaut imaginer qu’on assiste l’esprit neuf à un Ur Hamlet d’une violence virtuose exhumé lors de fouilles récentes. Et parlons de la traduction. On note ces derniers temps une recrudescence de nouvelles versions pour la scène, commandées de préférence à des non-anglicistes, la connaissance de la langue et de la culture élisabéthaines étant forcément une entrave à la liberté créatrice du traducteur, a fortiori celle du metteur en scène démiurge. Ainsi Antoine Vitez avait-il imposé un Hamlet en version intégrale truffé de contresens. Après une déclaration de principe – « Nous nous sommes livrés, Raymond Lepoutre et moi, à un travail sur l’exactitude et l’élucidation du texte anglais, à une relecture, une exégèse » –, il avait fait taire les objections des shakespeariens en évoquant une représentation de Hamlet donnée dans un cirque par une troupe d’oies savantes [2]. Salué par Ivo Van Hove comme son héros et son Maître, Patrice Chéreau avait choisi la traduction d’Yves Bonnefoy, qu’ils avaient longuement retravaillée ensemble, et s’était donné pour principal objectif de « bien raconter l’histoire ». La version de Frédéric Boyer n’innove ni ne dénature l’original de façon spectaculaire, elle le « modernise » par un saupoudrage de formules triviales, pile à l’heure, intelligence zéro, piger vite, boire cul sec, se ramasser au tennis, en faire des tonnes, salaud chaque fois qu’il est question de villains ou de knaves. Plus que la traduction, c’est la mise en scène qui modernise. Polonius donne ses instructions par téléphone, Claudius a une visioconférence avec son ambassadeur en Norvège. Les écrans vibrent d’orages magnétiques affichant le cerveau troublé du héros. Le texte de Boyer, réduit des deux tiers, est rallongé par des chansons de Stromae, Queen ou Nick Cave. Ultime coquetterie, il n’y aura pas de duel à fleuret démoucheté, Hamlet et Laërte se battent à mains nues. La violence du monde désespère le Hamlet de Van Hove : « D’idéaliste, il devient activiste et meurtrier sans remords. Shakespeare est ici, comme toujours, un visionnaire qui nous tend un miroir [3]. »Indifférent aux critiques, le public a applaudi à tout rompre ce terrifiant miroir que les acteurs tendent à la nature.
Shakespeare change de registre avec une aisance difficile à reproduire. Si un mot manque dans la langue anglaise, il le crée, si la grammaire traîne, il la contracte, ce que Boyer transpose dans La tragédie d’Hamlet par des phrases sans verbe. Le Hamlet original est tour à tour solennel, insolent, majestueux, familier, lyrique, cru, grossier, spirituel, confus aussi parfois, à tel point qu’on ne sait plus si cette antic disposition qu’il adopte – non pas clownerie mais folie – est simulée ou réelle. Un défi tel qu’il suscite encore et toujours le désir d’essayer, une infinie compétition avec les précédents traducteurs, ou avec soi-même comme Bonnefoy qui a retravaillé cinq fois sa copie. Il se rappelait Chéreau lisant le texte « mot par mot avec le désir d’en démêler les pensées et les intentions à tous les niveaux de leur écriture ». Chéreau recherchait le rapport du poète à sa langue maternelle, l’usage du vers, une tournure de pensée philosophique qui l’aiderait à préciser la sienne. Les mots rayonnants, comme les désignait Peter Brook, créent des circuits de lumière, systèmes d’échos, relais sur le chemin de la pensée dont il vaut mieux ne pas rater les variations, show, par exemple, spectacle, jeu des apparences, démonstrations hypocrites. Les tirades superposent des couches de sens, de sons et d’images comme une partition musicale. Une traduction pour la scène, surtout réduite comme cette fois à 1 h 45, est tenue de faire vite et faire clair, et laissera toujours un sentiment de frustration, un nouvel objectif à dépasser pour les concurrents à venir.
[1] Création au Châtelet du Hamlet/Fantômes de Kirill Serebrenikov (7-19 oct. 2025). Hamlet en alexandrins au Laurette Théâtre (13 sept. 2025-13 juin 2026). Hamlet, la fin d’une enfance au Lucernaire (21 janv.-29 mars). Hamlet annoncé aux Amandiers en mars prochain. Hamlet(te) de Clémence Coulon repris au Théâtre13 du 7 au 17 avril.
[2] Au colloque de la Société française Shakespeare, « Du texte à la scène », 10 oct. 1982.
[3] Entretien avec Laurent Muhleisen dans le programme du spectacle.
