« À l’écoute des fureurs du continent » : entretien avec Bernard Magnier

Journaliste littéraire, conférencier, organisateur d’événements littéraires, Bernard Magnier est avant tout un passeur, un homme de rencontres. Il vient de publier une nouvelle édition de son anthologie Poésie d’Afrique au sud du Sahara.

| Poésie d’Afrique au sud du Sahara. Anthologie. Textes réunis et présentés par Bernard Magnier. Points, 516 p., 14,90 €

Pendant près de trente ans, j’ai croisé Bernard Magnier dans des Fêtes du livre où il animait deux jours de rang des rencontres avec des auteurs, principalement venus d’Afrique. Qu’ils soient romanciers, poètes ou philosophes, respectueux de leurs opinions, il manifestait une connaissance précise des œuvres et des conditions dans lesquelles elles avaient vu le jour. Entre deux débats, il était courant de le retrouver devant un verre en train de discuter avec des auteurs rencontrés au cours de la soixantaine de séjours qu’il a effectués sur le continent africain et qui souhaitaient lui parler, un manuscrit à la main. Cette disponibilité et cette curiosité permanentes lui ont permis de faire de la collection « Lettres africaines » aux éditions Actes Sud un des principaux lieux d’existence en France des littératures africaines.

L’exposition « Écrire en français. Histoires de langues, voyages de mots », qu’il a conçue en 2024 et réalisée pour l’Alliance Française et l’Institut français, est un autre versant de son travail : la mise en avant de ces écrivains nés hors de France et ayant choisi de s’exprimer en français. Composée d’une quarantaine de panneaux, elle propose un choix de citations de cent autrices et auteurs venu(e)s du monde entier, qui toutes et tous écrivent en français. Cette exposition est (ou a été) présentée dans quelque cent cinquante lieux et plus de soixante pays du monde.

 Que souhaitais-tu faire en actualisant et en enrichissant ton anthologie Poésie d’Afrique au sud du Sahara ?

Proposer une sélection, la plus large possible, de textes publiés de 1945 à 2025. Confronter les tendances stylistiques et thématiques. Laisser apparaître les évolutions. Montrer la diversité littéraire mais aussi géographique et historique, politique et sociale, de ce territoire. J’espère ainsi contrecarrer l’image trop souvent monolithique et univoque qui en est donnée. À ma connaissance, il n’existe pas de projet équivalent, qui mêle autant de pays et de langues de ce continent.

Plus de trente langues sont présentes dans cette anthologie.

Notre vision européenne consiste souvent à établir l’équation : un pays = une langue. La réalité du continent africain est tout autre. La plupart des pays comptent un grand nombre de langues, parfois plusieurs dizaines, mais il existe également plusieurs langues de dimension internationale réparties sur de très vastes territoires. Le swahili et le haoussa ont plusieurs dizaines de millions de locuteurs répartis sur près de dix pays. Le peul, le lingala ou le yoruba et bien d’autres langues ont également une dimension internationale. De plus, sur cette géographie linguistique singulière, les colonisations européennes ont créé de grandes zones d’influence politique et linguistique, concentrées pour l’anglais et le français, disséminées en cinq pays pour la part portugaise.

Les traductions de ces langues en français sont rares. Y a-t-il des progrès en ce domaine ?

Si la traduction d’œuvres africaines, écrites en anglais, en portugais ou en afrikaans, a singulièrement progressé, les choses évoluent encore avec lenteur pour les autres langues. La poésie est peut-être le genre littéraire qui a permis le plus de découvertes. La présence de quelques-unes de ces langues dans cette anthologie me paraissait essentielle. Ce travail a été rendu possible grâce à la complicité amicale de traducteurs qui m’ont suggéré des textes avant même de les traduire.

Poésie d’Afrique au sud du Sahara, Bernard Magnier
© Wendie Zahibo

Quelles sont les transformations notables entre la première édition de ton anthologie en 1995 et celle-ci ?

D’abord, une présence féminine plus importante, sans toutefois permettre encore d’atteindre la parité. Le retard était considérable… Par ailleurs, nombre de poètes se révèlent être aussi des artistes de scène. Slameurs, rappeurs, performeurs ou diseurs, ils sont les interprètes publics de leurs propres textes poétiques. Il faut également signaler que la publication des poèmes sous forme de recueils ou dans des revues n’est plus la seule possibilité éditoriale utilisée. Les blogs et réseaux sociaux offrent d’autres espaces, volontiers privilégiés par les poètes, en particulier par la toute dernière génération.

Qu’est-ce que les réseaux sociaux ont changé en vingt ans ?

Ils ont permis une circulation… inédite, singulièrement pertinente d’un point de vue économique en Afrique. Un poème publié sur les réseaux est, en effet, accessible instantanément, quasiment dans le monde entier. Un cheminement bien différent du manuscrit qui devait être dactylographié en plusieurs exemplaires avant d’être envoyé à un destinataire. Ces deux opérations représentaient un coût non négligeable, parfois rédhibitoire, et comportaient des risques de pertes ou de lectures policières.

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Les poètes courent-ils des risques en Afrique ?

La réponse varie selon les régimes en place. Les poètes dérangent et les dangers qu’ils courent sont ici particulièrement graves. Plusieurs poètes de l’anthologie ont connu la censure, parfois la prison, souvent l’exil. Le poète rwandais Cyprien Rugamba fut l’une des premières victimes du génocide contre les Tutsis. Wole Soyinka, Prix Nobel de littérature, a été condamné à mort en 1994 au Nigeria, et son visa américain a été annulé en octobre dernier. Mais il faut dire aussi que des poètes bénéficient d’une reconnaissance nationale considérable et, pour certains, d’une renommée internationale.

Peux-tu citer des noms ?

Il y a trois présidents de la République dans cette anthologie (Senghor au Sénégal, Agostinho Neto en Angola, Kalungano au Mozambique). Le Nigérian Wole Soyinka est Prix Nobel de littérature. Le poème Souffles du Sénégalais Birago Diop est appris dans bien des classes de l’Afrique francophone. Les Nigérians Chinua Achebe et Christopher Okigbo, le Sud-Africain Breyten Breytenbach, le Mozambicain Mia Couto, appartiennent au paysage littéraire du monde. Dans l’espace francophone, les Congolais Tchicaya U Tam’Si et Sony Labou Tansi ont marqué leur temps et, à la suite d’Amadou Hampâté Bâ, Alain Mabanckou et Gaël Faye figurent parmi les écrivains les plus lus. Dans la plus jeune génération, derrière l’Angolais Ondjaki, l’Éthiopienne Liyou Libsekal, la Somalienne Warsan Shire, ont une audience qui a dépassé les frontières du continent. Et la relève est là ! La Ghanéenne Ama Asantewa Diaka, le Namibien Reinold Mangugu ou la Camerounaise Ernis n’ont pas ou à peine trente ans. Et le plus jeune poète de l’anthologie, le Guinéen Falmarès, est né en 2001 !

Qu’en est-il de l’évolution des thématiques abordées entre 1995 et 2025 ?

Les poètes sont à l’écoute des bruits et des fureurs du continent. Ils font partie de l’Histoire. Ils en sont les témoins, voire les acteurs. Les grands événements du continent sont présents dans leurs œuvres. Le génocide des Tutsis au Rwanda, la fin de l’apartheid en Afrique du Sud, les conflits, les discriminations, les terreurs politiques, trouvent un écho dans les textes des poètes. Cependant, les poètes, désormais, ne sont pas attentifs qu’à l’Afrique. Leurs préoccupations sont à la mesure de l’actualité du monde. Les migrants de Méditerranée sont le sujet de plusieurs poèmes, d’autres évoquent la pandémie, le réchauffement climatique. Trump et Poutine sont cités. On parle même de BMX et de Talking Tom… L’Afrique parle de notre monde d’aujourd’hui.

Les formes d’expression sont-elles identiques, trente ans plus tard ?

Si le militantisme et l’engagement sont toujours très présents, leur expression est plus allusive, moins frontale, parfois plus allégorique et teintée d’humour. Elle est aussi plus individualisée. Le « nous » laisse volontiers place au « je ».