Une enquête en voie de disparition

Les écrivains suisses de langue allemande contribuent fortement à localiser et à caractériser, souvent malgré eux, la substance du pays, à lui donner quelque chose de rétif et de non conforme. Robert Walser, Philipp Ingold, Christoph Geiser et surtout Paul Nizon sont parmi les grands maîtres suisses de la langue allemande, d’une langue rendue à elle-même, sans revendication d’appartenance nationale, tout au plus territoriale, sans jamais tomber dans le provincialisme de l’entre-soi. Les écrivains autrichiens et suisses ont souvent une conscience aiguë de l’expression linguistique ; c’est particulièrement sensible chez Flavio Steimann, dont Bajass est le premier ouvrage traduit en français.


Flavio Steimann, Bajass. Trad. de l’allemand (Suisse) par Magali Brieussel et Yasmin Hoffmann. Agone, 158 p., 15 €


Flavio Steimann, né en 1945 à Emmen près de Lucerne, est connu pour une œuvre importante, plusieurs récits dont Bajass est le plus récent (2014). Un « Bajass », en dialecte local, peut-être issu de « bajazzo » ou de « Paillaisse », est une sorte de simple d’esprit, un fantasque, insaisissable, un vaurien ; un « bajass » dont Steimann fait un portrait saississant, inoubliable. L’auteur recourt, en effet, à de nombreux termes très précis et souvent peu utilisés ou très spécialisés,

À cet égard, il convient de souligner, une fois de plus, l’importance du travail du traducteur, en l’occurrence des traductrices Magali Brieussel et Yasmin Hoffmann. L’allemand qu’elles traduisent accentue la précision visuelle et sonore de cette langue par l’emploi de termes souvent inusités mais presque immédiatement compréhensibles du fait de la composition verbale par agglutination. Cette langue n’est jamais pédante ou savante, mais simplement exactement appropriée. Le traducteur est celui à qui l’on demande presque l’impossible : faire qu’un texte reste tel qu’il est dans une autre langue, et quand – comme dans Bajass – la langue est le sujet même du livre, cela relève de l’exploit.

Ce récit, fait de longues phrases au vocabulaire parfois inattendu et rare, raconte une histoire de crime et d’enquête policière commencée au sein de la Suisse la plus montagnarde et la plus délaissée, une Suisse de misère et d’exclusion campagnardes comme elle est rarement représentée, où d’innombrables enfants sont placés et utilisés, jusqu’à épuisement. Un chapitre fort peu exploré de l’histoire suisse et européenne.

Flavio Steimann, Bajass, Agone

Flavio Steimann

On est au début du XXe siècle. Albin Gauch, policer à la veille de la retraite et qui a des problèmes de genou, est chargé d’établir les circonstances de la mort d’un vieux couple de paysans qui ont à leur service un valet idiot. Ils ont été tués à coups de hache – on ne saura pas par qui, au passage –, Gauch va voir le médecin légiste qui, de façon difficile à oublier, lui explique ce qu’il en est.

Tout se déroule de façon cinématographique. Le récit est visuel, sans aucun recours à quelque commentaire abstrait. Gauch mène une enquête qui se prolonge sur un paquebot d’émigrants chassés de Suisse et d’ailleurs par la misère, en partance pour l’Amérique. Ce sont des pages de littérature maritime visionnaire et fantastique : tout élément de réalité devient aussitôt onirique. Les descriptions sont d’une précision incisive et qui laisse les objets pantelants : « En fait de table, il s’agissait d’un billot qui avait fait son temps dans la cambuse et était placé sous une bouche d’aération dont la taille atteignait le diamètre d’un tronc d’arbre ; deux caisses à vin en bois faisaient office de tabourets. »

La succession des épisodes est déterminée par le rythme en quelque sorte descendant de la phrase allemande et par la parcimonie du récit dont l’extrême densité résulte d’une élision constante de toute notation qui ne serait pas essentielle. La lecture de cet ouvrage ne peut être que lente, comme ce devrait être le cas de tout livre qui vaut, lecture qui fait participer à une aventure de l’intimité humaine.

Les quelque cent trente pages de ce petit livre étendent le champ du visible bien au-delà de ce qui est raconté ; inquiétant et puissant, il s’enfonce, sans que ce soit son propos explicite, au cœur de la misère humaine par petites touches. Tous ces personnages sont singuliers, abandonnés en tout cas, comme Gauch, désabusé, en sursis de lui-même. L’enquête, finalement, va se perdre en pleine mer, dans tous les sens du terme.

Georges-Arthur Goldschmidt

À la Une du n° 35