Manières de faire des mondes

Un calviniste est un adepte de la doctrine de la prédestination réfugié en Suisse et dans les Évangiles – mais alors, comment appeler un amateur éclairé d’Italo Calvino ? Sans doute pas un calvinoïste, disons plutôt un calvinophage si l’appétit de lire vient à force de lecture, et un calvinocole si le lecteur loge dans les pages d’Italo comme le baron perché dans les arbres des alentours : en s’y accrochant, en s’y prélassant, en y mûrissant, en y trouvant toujours de quoi se sustenter.

Italo Calvino | Récits. Édition de Christophe Mileschi et Martin Rueff. Préface de Martin Rueff. Gallimard, coll. « Quarto », 1 472 p., 37 €

Le calvinocole français n’a jamais manqué de lecture, le passage d’un siècle à l’autre n’y a rien changé : cette édition Quarto de 2025 parait quelques mois après une Pléiade éditée par Yves Hersant en 2024, après un copieux volume de correspondance publié en 2023 sous le titre Le métier d’écrire et un Cahier de l’Herne dirigé, déjà, par le duo Christophe Mileschi et Martin Rueff aux commandes de ce présent Quarto. La Pléiade se consacrait aux romans ou à ce qui y ressemble, dont la trilogie des ancêtres et Si une nuit d’hiver un voyageur, proliférant recueil d’incipits. L’édition Quarto rassemble les récits brefs, ou contes, ou fables, ou nouvelles – des racconti, pour utiliser le mot italien, polyvalent et correspondant donc parfaitement à l’esprit de Calvino. Martin Rueff note dans sa préface : « Le mot racconto désigne à la fois le “récit” et la “nouvelle” ; le traducteur français doit donc établir une distinction que l’italien n’établit pas. » À propos de distinction à ne pas faire, il remarque que Calvino « ne s’est jamais vu comme un seul auteur », et qu’il se méfiait sans faire d’esclandres de la notion d’identité, « faisceau de lignes divergentes ». (Notons en passant que deux personnages se trouvent dans la Pléiade comme dans le Quarto : Marcovaldo et Monsieur Palomar, laissant au lecteur la liberté de choisir l’épaisseur du papier qui lui convient le mieux.)

« L’attrait de la narration est une donnée première » chez lui, disait Jean Starobinski avec le sérieux qu’on lui connaît ; il est un « narrateur pur » plutôt qu’un romancier, ajoute Martin Rueff – l’un et l’autre confirmés ici par près de 1 500 pages de narration, où le plaisir de suivre un récit se combine chez l’auteur à l’invention des moyens de l’écrire, et à la curiosité. Bien sûr, Calvino est plusieurs, mais ce qui semble lier l’étudiant en agronomie, le militant communiste, le démissionnaire du Parti communiste, l’écrivain solitaire et le membre de l’Oulipo, c’est cette façon de voir toute chose par l’œil du récit, ou de se servir du récit pour traduire un monde enchevêtré. Dans Temps zéro, même la division d’une cellule passe par les différentes séquences tragicomiques d’une mitose.

Borges regrettait de voir Nathaniel Hawthorne justifier sans cesse ses merveilleux contes par une moralité parfaitement inutile : il invente l’histoire d’un serpent vivant introduit dans l’estomac d’un homme mais tient à y voir « un emblème de l’envie ou d’une autre passion perverse ». Italo Calvino n’est pas un moraliste de la Nouvelle-Angleterre ni de la plaine du Pô, il est connu pour la pointe fine de son jugement, mais il n’est pas toujours le meilleur commentateur de ses œuvres, sans doute par simple modestie. À propos du Vicomte pourfendu, il évoque « le problème de l’homme contemporain », aliéné selon Marx, et réprimé selon Freud. Il présente le merveilleux Chevalier inexistant comme une « critique de l’organization man dans une société de masse » et estime qu’il « touche de plus près les situations de notre temps ». En général, les interprétations plus faibles que l’œuvre sont le fait des pigistes mal payés et des propagateurs de lieux communs ; Calvino semble vouloir amoindrir la portée librement littéraire de ses récits par humilité, et pour emprunter la langue de l’autre.

Italo Calvino, Récits
« Sans titre », Vassily Kandinsky (1913) © CC0/WikiCommons

En 1963, il parle à propos de La journée d’un scrutateur de son « travail de représentation de la réalité contemporaine » – mais semble, trois ans plus tard, céder enfin du terrain à son propre talent quand il affirme dans une préface que « les fables ironico-mélancoliques de Marcovaldo se situent maintenant en marge de cette “littérature sociologique” » en cours en Italie. Dans ses récits de jeunesse, il laisse parfois le monde lui servant de modèle l’emporter sur l’écriture ; son art atteint son plus haut degré au moment où l’écriture l’emporte sur le modèle. Parcourir les 1 500 pages de ce Quarto permet d’assister avec un plaisir croissant à l’émancipation de l’écrivain et à l’autonomie de l’écriture : de plus en plus libre, sûre de ses moyens, et spéculative, comme dans ces apocryphes Mémoires de Casanova, quand le pseudo Giacomo se compare aux amants que sa Fulvia n’a pas encore goûtés, les amants aimés dans l’avenir, prophétisant ainsi son destin de vague souvenir. Ou bien dans ces ultimes lignes de Monsieur Palomar : « Il décide qu’il se mettra à décrire chaque instant de sa vie, et tant qu’il ne les aura pas tous décrits, il ne pensera plus qu’il est mort. Et là, il meurt. »

D’ailleurs, il faut remercier Palomar et Marcovaldo d’apporter aux récits de Calvino leur présence de personnages – jusqu’alors, il arrivait à Calvino de mettre en scène « un ouvrier » ou « un intellectuel communiste » comme dans La journée d’un scrutateur. Non seulement il signore Marcovaldo et Monsieur Palomar permettent de concentrer davantage encore l’écriture (et la concentration est une des « qualités » de l’écriture que Calvino aurait pu ajouter à celles de ses Leçons américaines, entre rapidité et exactitude), mais ils acquièrent une autonomie comique, burlesque, garante de l’autonomie de l’écriture ; ils sont singuliers et précipitent (au sens chimique du terme) le monde général dans un lieu et à un instant particuliers. Au cours de sa deuxième aventure, Marcovaldo tente en vain de dormir sur un banc public, il presse contre son nez un bouquet de renoncules ; un jet d’eau le réveille, celui de l’arrosage automatique. Dans la quatorzième, le visage d’une jeune voisine à sa fenêtre disparaît derrière le w d’une enseigne lumineuse – quant à M. Palomar, il comprend un beau soir que le monde a besoin des yeux (et des lunettes) de M. Palomar pour se regarder lui-même.

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En 1976, à l’occasion d’un colloque organisé par l’European Studies Program du Amherst College, Italo Calvino écrit : « Si autrefois la littérature était vue comme miroir du monde, ou comme l’expression directe de sentiments, aujourd’hui nous ne pouvons plus oublier que les livres sont faits de mots, de signes, de procédés de construction. » Ce n’est pas, pour lui, une façon d’autoriser une littérature autarcique repliée sur sa page, mais le moyen d’élever d’un cran sa conscience d’elle-même : la littérature « doit avant tout se connaître et se méfier de soi » (de ses lieux communs, de ses mythes). On a pu qualifier cette connaissance et cette méfiance de postmodernes, faisant de la littérature un exercice gratuit et donc déplorable ; Calvino, lui, invite à voir dans le jeu littéraire une manifestation de la maturité. Reste à savoir si un tel jeu continue de tenter le lecteur, à notre époque où le pathétique, au lieu de la légèreté, risque de devenir une « valeur » pour « le prochain millénaire » (disons plutôt pour les vingt prochaines rentrées littéraires).

En plus des écrits de jeunesse, du recueil de 1949 Le corbeau vient le dernier, de Marcovaldo et Palomar déjà évoqués, de La spéculation immobilière de 1957, des Amours difficiles suivi de La vie difficile et des écrits tardifs, ce volume propose quelques interludes signés Calvino, piochés ici ou là, et tenant lieu de contrepoints éclairants. Dans l’un de ces interludes, Autobiographie d’un spectateur (préface à Quattro film de Federico Fellini, 1974), Italo Calvino évoque ses pratiques de jeune cinéphile, de l’époque du cinéma permanent : il raconte comment il s’enfermait presque chaque jour dans des salles sombres, closes, parmi des créatures en noir et blanc, mais il précise que ce retrait correspondait alors « à une fonction primaire d’insertion dans le monde ». Explorer un lieu artificiel, intérieur, artistiquement composé, puis s’en servir pour mieux découvrir l’univers tel qu’il est au dehors, voilà qui décrit les procédés d’un bon nombre de ses récits.

Dans De l’opaque, le narrateur écrit « en reconstruisant la carte d’un ensoleillé » depuis le fond de l’obscurité ; dans « Le conte de Monte-Cristo », une nouvelle de Temps zéro (absent de ce Quarto), Edmond Dantès compare la prison réelle au dessin de la prison telle qu’il l’a imaginée et d’où toute fuite est impossible. Il lui suffira « de déterminer le point où la forteresse pensée ne coïncide pas avec la véritable » pour trouver la brèche par où s’enfuir (dans un autre essai, Calvino compare l’acte de lire au fait de taper des coups sur les murs d’une prison). Son Casanova se demande si sa maîtresse est une femme unique ou « maintes femmes en même temps » ; monsieur Palomar pense à l’univers « fini, peut-être, mais indénombrable, instable en ses confins, ouvrant en son sein d’autres univers ». Ce volume aurait pu s’intituler Manières de faire des mondes, mais le titre était déjà pris par Nelson Goodman, en 1978.