En 1741, une expédition d’exploration russe s’échoue sur une île inhabitée au large du Kamtchatka. Le naturaliste Georg Wilhelm Steller y décrit plusieurs espèces inconnues, dont un sirénien géant, la rhytine, qui va porter son nom. Vingt-sept ans plus tard, victime de la chasse, celle-ci n’existe plus. Deux autrices ont fait du savant et de sa découverte les héros de leurs romans.
La Finlandaise Iida Turpeinen faisait de cette disparition le point de départ d’À la recherche du vivant (2023), quête autour du globe du sens de la fascination/destruction qui caractérise notre rapport à la nature. En cette rentrée 2026, Adèle Rosenfeld fait du séjour de Steller sur l’île Béring le cœur de L’extinction des vaches de mer, vibrant deuxième roman où frémissent le vertige et la mélancolie de ce qui nous quitte.
Énergique, vif, le livre de Iida Turpeinen contait dans ses cent premières pages l’expédition de Béring et Steller, et comment elle coûta la vie à son commandant, à la vache de mer et au cormoran de Pallas, celui-ci aussi « savoureux » que celle-là. Puis, poursuivant l’expansion vers l’est de la Russie, le livre s’attache à Hampus Furuhjelm1, gouverneur finlandais de l’Alaska russe. Et surtout à sa femme, Anna, et à sa sœur Constance, car Iida Turpeinen sort les femmes des rôles accessoires où les récits historiques les ont longtemps confinées. Constance, épileptique, mal à l’aise socialement, trouve un destin en s’occupant des collections zoologiques de la colonie, batteries d’animaux empaillés déclinant la vie d’une région nouvelle de l’Empire.
Pendant le gouvernorat de Hampus, l’Alaska connaît un déclin lié à la raréfaction des animaux à fourrure. À leur arrivée sur l’île Béring, les loutres de mer, qui n’en avaient jamais vu, ne fuyaient pas les hommes, « ayant été exterminées par la chasse, elles n’éventrent plus les oursins avec leurs pattes agiles, […] et ces échinodermes se multiplient alors sans obstacle », dévorant les algues qui nourrissaient les vaches de mer.
En 1859, la rhytine de Steller étant éteinte depuis presque un siècle, l’université d’Helsinki en demande un squelette à Furuhjelm. Des pêcheurs aléoutes finissent par en trouver un, qui est envoyé à Helsinki, où, étant un des trois seuls exemplaires complets au monde, il constitue le clou des collections d’histoire naturelle. Fil rouge de la narration, ces os sont reproduits par Hilda Olson, assistante du professeur von Nordmann. De nouveau, Iida Turpeinen tire une femme des recoins où l’Histoire l’avait maintenue, malgré ses talents de peintre et de dessinatrice, qui éclatent dans les 454 araignées qu’elle a représentées pour Nordmann.
Enfin, de la vache de mer, le relais passe à un œuf de grand pingouin, autre disparu à cause de l’homme moderne, et on suit un nouvel artiste obscur, John Grönvall, préparateur du Musée zoologique, restaurateur d’œufs brisés et précurseur de la protection des oiseaux2.

Le récit de Iida Turpeinen interroge sur deux siècles les pratiques à l’égard de la nature, brutalité, gaspillage, exploitation, puis – à travers les collectes d’œufs et la chasse récréative – destruction par l’intérêt même qu’on lui porte, jusqu’à ce que « chaque génération invente sa façon de regretter les morts ». Porté par son ton dynamique et ouvert, À la recherche du vivant n’est pas triste. Plutôt qu’aux grandes figures de l’Histoire, il s’attache à des êtres ordinaires – même son Steller, que les autorités ou les marins n’écoutent pas, en fait partie à sa manière – montrant leur courage et leur obstination à vivre leur vie, à se trouver une place qui en vaut d’autres, leur talent, et un rapport à la nature positif par la recherche de compréhension, l’empathie, les pas, parfois maladroits, vers l’Autre. Attitude qui ne se limite pas aux animaux, puisque Steller défend aussi des membres des peuples indigènes contre les fonctionnaires russes.
Par ses choix, À la recherche du vivant est bien un roman. L’extinction des vaches de mer l’est plus encore. Leurs deux Steller apparaissent clairement comme des personnages tant ils sont différents. Iida Turpeinen en fait un contestataire, rétif, marginalisé et moqué par les marins de l’expédition. Plus méditatif, celui d’Adèle Rosenfeld bénéficie de plus d’autorité, puisque l’autrice fait disparaître le lieutenant Waxell, chef des rescapés dans la réalité et chez Iida Turpeinen.
Son Steller est dominé par les sensations. Au milieu du Pacifique Nord, sur l’île rase, l’insignifiance humaine lui donne le vertige, au risque d’être emporté dans les pentes. « Steller se sentit vulnérable, un corps sans gravité, il entendait le vent jouer avec ses os, à les faire claquer comme des feuilles de peupliers, sa musculature s’évaporait dans les nuages ». L’écriture confère à sa pensée les formes de la nature, et cela devient peu à peu magnifique. Narrant un naufrage en novembre sur un rivage glacé, le texte a d’abord un côté un peu corseté, empêché, gêné. La découverte des vaches de mer engendre chez le héros une peur initiale, une sensation de faiblesse devant la nature, qui se transforme en trouble quand il prend conscience que cette autre forme de vie est pour lui plus « qu’une chair à abattre ».
À mesure que Steller se familiarise avec l’île, il devient plus assuré et s’adoucit, à l’image des animaux marins qui l’entourent – puisqu’ils ne peuvent brouter que sur les fonds peu profonds – « Il imaginait un ventre dans chaque chose et croyait voir se former dans le ciel des nuages mammatus, ces nuages ronds qui ressemblaient à des mamelles suspendues au-dessus de sa tête… »

Adèle Rosenfeld écrit sa tendance à la « contemplation, cette buée de l’âme qui peut verser dans la mélancolie », les désirs souterrains des marins abandonnés sur l’île, leur animalité enfouie. Son personnage ne reflète pas seulement un acteur d’un événement historique. Il existe par ses connexions intérieures, par ce qui le relie à sa femme, qui a refusé de l’accompagner, car elle ne voulait pas revivre le « naufrage » des expéditions vers l’est de son précédent mari, un autre savant. Le roman sonde les obsessions du naturaliste, son exigence de connaissance, et la façon dont elle se combine aux pulsions qui le font hésiter à désirer un retour « sur un continent sans amour ». L’île dans sa nudité, les rhytines dans leur paix, la nature en elle-même deviennent la possibilité d’une expérience que l’écriture trace à touches évocatrices.
L’extinction des vaches de mer contient deux parties inégales. Dans la seconde, plus courte, Adèle Rosenfeld passe au « je » pour chercher les raisons de sa fascination pour les vaches de mer. La découverte presque épiphanique d’un squelette au Muséum national d’histoire naturelle de Paris a coïncidé avec l’effacement de la mémoire de son grand-père, effacement qui fut aussi celui de l’identité juive de sa famille, puisqu’on y préférait « ne pas laisser la mémoire faire des vagues, pour que l’instant fût cette zone étale sans ombre, que nous puissions nous attabler dans ce pur présent de la nappe lissée ». La guerre a pourtant été racontée par le grand-père à sa petite-fille, l’histoire d’un jeune garçon qui quitte ses parents pour se cacher à la campagne, et qui aurait préféré ses vaches et le patois au retour. Mais le récit avait été fait vingt ans plus tôt, fixé sur des bandes magnétiques qui ne sont pas éternelles, et depuis l’audition de l’autrice aussi s’est évanouie. Surdité qui était le sujet de son premier roman, Les méduses n’ont pas d’oreilles. D’ailleurs, contrairement à celles de Iida Turpeinen, ses rhytines sont muettes.
Deux romans de 2025, Le bonheur de Paul Kawczak et Histoire de Franklin Jacobs d’Yves et Ada Rémy, éprouvaient aussi le besoin d’adjoindre à une première partie plus fictionnelle une seconde ancrée dans la réalité, comme une explicitation nécessaire. Et tous deux racontaient aussi des enfants juifs cachés pendant la Seconde Guerre mondiale.
Alors, que disent les histoires de disparition d’une grosse bête paisible ? Est-ce, en un impensé de dix tonnes et neuf mètres de long, la peur que reviennent des temps où des gens disparaissaient ? Celle d’une extinction plus générale ? Ou les deux, puisque les mêmes orientations politiques conduisent à l’une et à l’autre ?
Les romans d’Adèle Rosenfeld et de Iida Turpeinen nous rappellent surtout la sensibilité et l’empathie, l’ouverture au vent et à l’eau, à la différence et à l’inconnu, dans la mer de Béring ou le golfe de Finlande, et l’importance de la mémoire. Ce qui fait la vraie humanité.
- On croise également Hampus Furuhjelm dans Le capitaine fantôme de Katariina Vuori, roman sur la fondation d’une colonie finlandaise en Extrême-Orient russe. ↩︎
- Gorge d’or (2014) d’Anni Kytömäki racontait aussi en partie la création des premiers parcs naturels de Finlande. ↩︎
