Livres jumeaux

« C’est une chose cruelle de ne pas se voir en dedans », pense la narratrice de Petit fruit, le deuxième roman de Marion Fayolle. Une aporie qui sous-tend un recueil de dessins intitulé Les aimants qui paraît simultanément. Entre écriture romanesque et dessin, on découvre une œuvre qui se joue avec subtilité des identités.

Marion Fayolle | Petit fruit. Gallimard, 128 p., 16 €
Marion Fayolle | Les aimants. Le Tripode, 128 p., 15 €

En ouvrant Les aimants, on trouve, dans le désordre, un Rubik’s Cube de corps nus, des visages-sabliers ou des visages-barques, une femme qui plonge dans l’ombre découpée d’un homme, des têtes tranchées et des hommes de sable ou de papier. Tandis qu’à la lecture de son deuxième roman on découvre une femme qui jette aux flammes sa culpabilité, un mari qui, tel un feu d’artifice « crépite à plein d’endroits à la fois », et un inconnu aux mains violettes qui frappe, un soir, à la porte de leur maison, en pleine campagne.

Et si Petit fruit est fait de mots et non de traits, il rend lui aussi visible la matérialité de la peinture grâce à l’incursion, puis l’omniprésence, du dessin comme motif. Marion Fayolle évoque alors, dans le recueil comme dans le roman, des personnages sans nom, des couples mus par l’éros qui se font et se défont, des corps et des arbres tordus par l’amour ou le vent. Et des ventres féminins creux, trop creux, car sans bébé.

Nulle trace d’enfant, ni dans les dessins ni entre les lignes. Un fantôme « envahissant par son absence ». La femme projette ce manque, s’étend sur le lit « comme une housse sans contenu ». Elle sait « la cavité en elle, tout cet espace que pourrait habiter un bébé ». Plus tard, en s’asseyant à l’arrière d’une voiture, s’accoudant à un siège-auto sans enfant, elle a l’impression « d’être assise à côté de la coque vide comme à côté de son utérus ».

Marion Fayolle, Petit Fruit, Gallimard, 2026, 128 pages. & Les Aimants
Marion Fayolle (2026) © Jean-Luc Bertini

À travers l’histoire d’une femme qui s’en veut de ne pas tomber enceinte, l’autrice-dessinatrice esquisse les angoisses féminines de la maternité. Et certaines phrases du récit font écho aux dessins du recueil, comme l’image du torrent dans la tête de la narratrice, symbole de son désir d’enfant, « elle n’entend que lui, impossible de couper le son ».

Ou le dessin d’un couple suffocant, pris littéralement en étau, qui fait écho à une scène d’intimité asphyxiante, où le mari « ne laisse aucun jour entre leurs torses, leurs jambes, leurs visages ; leurs contours coïncident, s’emboîtent, ils ne sont plus qu’un grand corps, collés l’un à l’autre par le plaisir et la transpiration. Lorsqu’elle bouge un peu, se décale, il la suit, se décale aussi, il ne veut aucun espace entre leurs chairs, aucun vide, aucun ».

Ou encore l’image d’un tissu violet qui « coule le long de ses jambes et forme comme une flaque, autour d’elle », robe que son mari lui retire face à l’inconnu qui « s’accroupit pour caresser l’étoffe », serrant ainsi un « souvenir évidé ». Qui est donc cet inconnu qui vient leur rendre visite ? Taiseux, il se présente comme un ancien amoureux de la femme, avant de ne plus répondre aux questions. Sa présence sature l’air qui les entoure. Une présence mystérieuse pour la femme, qui ne se souvient pas de son visage, une présence piquante pour le mari, qui ne cherche qu’à se débarrasser de lui.

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S’il ne parle pas, l’inconnu dessine. Compulsivement, il enchaîne les portraits de la femme, « de face, de profil, les yeux baissés, la bouche ouverte, avec les mains devant le visage, en très grand, en plus petit ». Il observe avec finesse sa peau presque transparente et la constellation de ses grains de beauté. Des tableaux qui, de l’avis du mari, « ressemblent à sa femme mais ne sont pas tout à fait elle ».

Alors que le mari déserte la maison pour cueillir les coings abîmés du voisin, et préparer les prochains marchés, l’inconnu prend place dans le quotidien de la femme. Son silence et sa calme confiance lui semblent salvateurs. Il prend son temps, la dessine inlassablement sans jamais la brusquer, à l’inverse de son mari qui enchaîne les faux pas, remplissant la chambre du bébé de cagettes de courses, et coupant du même geste le moteur de sa voiture et la parole de sa femme.

Les dessins des Aimants oscillent entre le doux et l’absurde, entre le romantique et l’emprise, le sous-entendu et la critique. Ils représentent des images-fantasmes, comportements ou postures de l’ordre du refoulé, bien souvent subversifs, comme les tobolangues, chiens-pénis et vagins-OVNI. Un recueil de dessins comme une déclaration expressive de désir et de risque, désir de comprendre le cycle de la vie et de l’amour avant celui de la mort. Le récit agit comme le prolongement de cette oscillation. Le fait que la narratrice de Petit fruit ne parvienne pas à avoir d’enfant retourne le dysfonctionnement supposé du corps féminin, et dévoile, en définitive, la limite du couple.

Aussi Marion Fayolle donne-t-elle de l’agentivité à sa narratrice. Elle la fait sortir de sa projection de femme-matelas et de femme-édredon – topos où l’on couche et enfante – pour la laisser glaner des prunelles et trouver les meilleurs coins où poussent les cèpes, sous la mousse. Elle la laisse surtout seule, dans les bois, avec une idée en tête, qui, telle la peintre allemande Paula Modersohn-Becker se peignant enceinte avant de l’être effectivement, fait advenir le paranormal dans la réalité. La peinture comme germe de vie.