Une famille new-yorkaise et le monde : entretien avec Jess Row

Un monde nouveau de Jess Row est le cinquième livre de l’auteur, professeur à l’université de New York, plus connu pour ses nouvelles et ses essais que pour ses romans. Celui-ci suit l’histoire d’une famille juive new-yorkaise sur cinquante ans, avec leurs engagements – le climat, la Palestine – et leurs tragédies. L’auteur a accordé un entretien à EaN lors de son passage à Paris.

Jess Row | Un monde nouveau. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Stéphane Roques. Albin Michel, 608 p., 24,90 €

Il y a plusieurs histoires imbriquées dans ce roman.

Un monde nouveau présente un arc narratif assez long. Je l’ai volé à Jonathan Franzen et son roman Les corrections. C’est une intrigue familière – on l’a déjà vue une centaine de fois, mais j’adore la manière dont Franzen maîtrise les rouages – la façon dont il conduit les membres de la famille dans de nombreuses directions puis finalement tout le monde atterrit au même endroit. Donc, au début, il y a une famille hargneuse ainsi qu’une occasion familiale où tout le monde est attendu, et la question est de savoir s’ils vont tous arriver ou pas. Cela démarre en 2018, au nadir de la première présidence Trump, la famille Wilcox se trouvait au milieu de plusieurs crises, quinze ans exactement après la mort de Bering Wilcox en Palestine, la question sous-jacente est de savoir si tous les personnages vont pouvoir assister au mariage de Winter, prévu quatre mois plus tard. Dans un premier temps, pour mon titre provisoire, j’avais volé à John Berger le titre de son roman : To The Wedding (Qui va là ?).

Qu’est-ce que vous aimez dans Les corrections ?

Quand j’étais jeune et arrogant, je pensais qu’un livre aussi populaire devait forcément être inintéressant, j’ai attendu deux ans pour le lire, ensuite je me suis rendu compte que Franzen avait réussi à synthétiser deux courants : le genre post-moderniste à la David Foster Wallace de la fiction américaine des années 1990, sceptique et iconoclaste, et une sorte de réalisme social plus ambitieux qui s’adresse à un public plus large. Il a montré ce que je ne croyais pas possible : qu’on pouvait saisir une grande partie de l’expérience de l’Amérique des années 90. En revanche, je n’avais pas aimé la manière dont il l’a fait : pour moi, le défi consistait à concevoir un projet similaire qui ne serait pas si restreint sur le plan ethnographique : il n’y a pas de personnages non blancs dans Les corrections, c’est un roman sur l’Amérique blanche, une certaine strate de l’Amérique blanche des années 90. On pourrait dire que, sur le plan racial, c’est un roman inconscient. Donc j’ai plein de réserves sur ce livre, mais je l’ai aimé presque malgré moi.

Franzen est peut-être trop protestant à votre goût, alors que vous visez plus large.

J’ai toujours essayé d’écrire sur la race, sur l’identité, mon premier livre est sur Hong Kong, basé sur les deux ans que j’ai vécu là-bas, ma fiction a toujours tourné autour des questions de différences et de multiplicité ; sur le plan personnel, j’ai épousé une famille multiraciale, donc pour moi les familles et les gens multiraciaux sont la norme. Aujourd’hui, d’un point de vue ethnographique, une famille juive de l’Upper West Side est beaucoup moins simple par rapport à il y a deux générations. Les enfants, les petits-enfants et les arrière-petits-enfants de ces familles sont tous issus de mariages exogames, donc mon roman cherche à capter la réalité de l’évolution de ce milieu ; j’essaie de le montrer à partir des années 1950 jusqu’en 2018. Je voulais transmettre la complexité de cette histoire.

Jess Row, Un monde nouveau
Jess Row (2025) © Jean-Luc Bertini

Suivez-vous le sillage de Roth et Bellow ?

C’est une question compliquée pour moi : je ne suis pas né juif. Pendant la plus grande partie de ma vie, comme le personnage principal d’Un monde nouveau, j’ai été un membre enthousiaste non juif d’une famille juive. J’ai grandi à une époque où Philip Roth était considéré comme Le Plus Grand Romancier Américain Vivant, en lettres majuscules. Donc je le lisais, comme avec Franzen, avec beaucoup de résistance, avec une attitude critique ; pourtant je ne pouvais m’empêcher de tomber amoureux de son œuvre.

Quant à Saul Bellow, il appartient au passé, personne ne m’a dit qu’il fallait lire Saul Bellow, déjà dans les années 1990 il était plus ou moins oublié et aujourd’hui il l’est complètement. À la fac, j’ai lu Herzog, ce livre a changé ma vie : son emploi de multiples strates de discours, l’énergie, la conscience de Herzog en tant que personnage, l’intensité, tout cela a eu un énorme impact sur moi. Sinon, à part Au jour le jour, je n’ai jamais vraiment aimé ses livres, il était très raciste et politiquement conservateur ; son univers est oublié, et tant mieux. Mais c’était un génie.

D’où vient votre sensibilité multiraciale ?

Je ne sais pas. Mon premier roman – Your Face in Mine – porte sur une chirurgie de réassignation raciale, mon but était d’écrire sur le désir racial, le désir d’échapper à l’identité raciale, parce que l’impulsion de se réinventer me paraît profondément américaine. Ce n’est qu’à la vingtaine, quand j’ai lu James Baldwin, que les questions fondamentales – que faisais-je dans ma vie pour ne pas voir des Noirs ? – ont été soulevées. Après ma lecture de Baldwin, je ne pouvais plus revenir en arrière, j’avais dépassé le seuil. Il a donné un entretien à Studs Terkel dans les années 1960 que j’ai découvert par hasard lorsque je traversais le pays en voiture, cet entretien a complètement changé ma vie : son insistance sur le fait qu’une grande partie de la culture américaine est construite autour du désir de ne pas voir les Afro-Américains, ne pas les regarder, ça m’a fait réfléchir sur beaucoup d’aspects de ma famille, de mon éducation, des quartiers qu’on avait habités, etc. À mes yeux, c’est le drame américain par excellence.

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Dans quel milieu avez-vous grandi ?

Je suis né à Washington, mes parents étaient fonctionnaires, ma mère est devenue cadre supérieure dans le domaine hospitalier, donc on a beaucoup déménagé. On habitait dans des villes, dans des quartiers « gentils », une gated community sans le nom. Lycéen, j’habitais à Baltimore, dans l’un des meilleurs quartiers, Roland Park ; c’était ségrégué. Il se situait en plein North Baltimore, majoritairement noir, mais en était totalement isolé. Ce n’est que pendant la phase post-James Baldwin de ma vie d’écrivain, quand j’ai commencé à m’intéresser à Roland Park, que j’ai appris ç’avait été la première banlieue américaine, à la fin du XIXe siècle, avec comme surnom « une communauté des jardins » ; l’urbanisme était précisément conçu pour exclure les Noirs, les juifs, les catholiques. J’ai eu ainsi une série d’expériences qui m’ont fait comprendre combien ma vie avait été structurée par l’exclusion raciale. J’avais envie de retourner en arrière et de regarder de près ces exclusions ; j’ai écrit un recueil d’essais intitulé White Flights.

Ces préoccupations prennent ici une autre forme, dans votre intérêt pour le Moyen-Orient.

Le roman a un chapitre intitulé « Palestine : De la pauvreté de la métaphore » dont le sujet est l’insuffisance d’une métaphore. En Occident, ce conflit est décrit comme un conflit de famille ou de tribu, insoluble et sans fin. Cela rappelle un autre conflit : pendant les années 1990, un livre intitulé Balkan Ghosts aurait convaincu Bill Clinton que la guerre en Yougoslavie était sans espoir, donc les États-Unis ne sont pas intervenus pendant le siège de Sarajevo. Or, depuis la seconde intifada et l’échec du processus d’Oslo, il y a cette même pensée. Cela occulte un problème créé et soutenu par l’Occident, soutien sans lequel le problème n’existerait pas.

Le personnage de Bering, militante pro-palestienne, s’inspire-t-il directement de Rachel Corrie ?

Non. Dans le roman, son organisation s’appelle Warriors for Peace mais en vrai elle s’appelait International Solidarity Movement. Un monde nouveau est né de ma lecture du journal intime de Rachel Corrie après sa mort en 2003 ; sa demande adressée aux Américains et aux Occidentaux de venir en Palestine et de risquer leurs vies m’a beaucoup marqué. À l’époque, je travaillais sur d’autres livres mais j’ai compris que, d’une manière ou d’une autre, je devais écrire sur elle. Il m’a fallu vingt ans pour le faire. Bering Wilcox est très différente de Rachel Corrie ; cette dernière était une jeune femme non juive d’Olympia, Washington, qui ne savait rien d’Israël/Palestine à part ce qu’elle en avait appris pendant ses études et ses recherches. Elle n’avait pas d’implication directe avant d’aller en Palestine avec International Solidarity en 2002. Alors que Bering Wilcox a grandi juive, à l’Upper West Side ; elle a toujours évolué dans un milieu juif libéral, et son intervention en Palestine, elle la fait en tant que juive.

Bering et Naomi, deux militantes, semblent être les personnages centraux.

Bering est la cadette de trois enfants, sa mère Naomi est une climatologue à Columbia qui a eu ses enfants au début des années 1980, alors qu’elle était en post-doctorat puis jeune professeur. Comme beaucoup de jeunes universitaires des années 1980, elle a été obligée d’intenter un procès contre l’université afin d’obtenir un poste permanent. Bering a été négligée pendant cette période, donc ses rapports avec sa mère sont marqués par la culpabilité, la distance, l’hostilité et l’incompréhension. Naomi a eu une éducation juive dans un foyer traditionnel après la guerre dans le comté de Westchester, c’est quelqu’un qui rejette complètement le judaïsme, cela ne l’intéresse pas du tout, elle ne s’intéresse pas à Israël et à la Palestine, elle ne voit aucun intérêt pour ses enfants d’y être impliqués ou d’intervenir. Elle se voit comme scientifique et, au fur et à mesure du temps, elle commence à avoir un rapport de plus en plus distant et cynique vis-à-vis des autres êtres humains. Mais, ce qui est souvent le cas dans les familles, deux personnes qui semblent être les plus opposées sont en fait celles qui se ressemblent le plus : elles sont très indépendantes, très passionnées. Bering meurt jeune, donc pendant quinze ans Naomi sera hantée par sa fille dont la vie reste inachevée. Et hantée par les questions que cela soulève.

Jess Row

Un monde nouveau
New-York (2022) © Jean-Luc Bertini

Il y a deux points d’inflexion dans l’intrigue : la mort de Bering et l’annonce faite par Naomi de ses origines noires. Y a-t-il un rapport entre les deux ?

Oui, et les deux arrivent avec peu d’écart. Le père biologique de Naomi est un homme noir que sa mère rencontre dans un hôtel des Catskills pendant les années 1950, ils couchent ensemble une seule fois, le père devient par la suite un scientifique en Californie, et la fille (Naomi) n’aura aucun contact avec lui ; elle n’apprendra pas qu’elle est moitié noire avant son adolescence. Donc elle porte en elle beaucoup de honte et de rage ; elle fait le choix de ne pas révéler son ascendance à ses enfants avant qu’ils soient adultes, ce qu’elle fera un soir de Noël lors d’un dîner dans un restaurant chinois, tradition pour les juifs new-yorkais. Et cela dévaste les trois enfants, en particulier Bering, qui y voit la preuve que sa famille est un mensonge, une façade. En tant que benjamine, elle se sent davantage exclue.

Comment peut-on comparer votre traitement de ce thème à La tache ?

Dans White Flights j’ai écrit sur La tache ; ce roman fait partie d’une longue série de narrations sur la figure du mulâtre tragique. Un monde nouveau cherche à jouer avec cet archétype, le mettre au défi, même si l’on peut affirmer que Bering et Naomi Wilcox sont, elles aussi, des mulâtres tragiques. J’ai lu La tache pendant la rédaction d’Un monde nouveau ; ce qui me gêne, c’est que la misogynie de Roth transforme le livre en autre chose. L’intrigue a lieu à la fin des années 90, le roman est rempli de diatribes typiques de l’ère Clinton sur Monica Lewinsky et sur le politiquement correct, c’est un roman dans lequel Roth essaie de dire quelque chose d’intéressant sur la race et finit par être submergé par sa réflexive et monotone obsession relative à des femmes amères et vengeresses.

D’où vient le titre du roman (The New Earth) ?

Au cœur du roman, il y a le récit d’un événement « historique » qui n’a jamais eu lieu, à savoir une révolte d’esclaves aux Antilles pendant laquelle ils auraient pris la fuite et réquisitionné des navires pour aller attaquer l’Angleterre. Il y a ainsi l’idée d’un renversement de l’Histoire, la possibilité d’inverser le temps. Parallèlement à cela, la narration fait preuve d’une certaine conscience de soi, il y a un moment où le roman devient un personnage à part entière et explique comment il fait pour contrôler l’expérience du lecteur. Il devient ainsi une force hors de contrôle, une sorte d’extraterrestre, qui correspond à l’idée de cet événement fantastique ; s’il avait eu lieu, il aurait totalement renversé nos idées concernant l’Histoire.

Vous êtes bouddhiste zen. On en voit des échos dans le titre du premier chapitre : « Le livre des morts de l’Upper West Side ».

Ce chapitre emprunte sa structure à l’une des prières du Bardo Thödol, le Livre des morts tibétain, qui commence par la phrase : « Quand je suis mourant, et que personne ne peut m’accompagner, je passe dans le Bardo. » Dans cette prière, Bering regarde rétrospectivement sa vie d’enfant à l’Upper West Side et elle écrit tout dans un courriel à son frère juste avant sa mort, donc elle anticipe sa mort, elle s’imagine au futur et dit qu’elle prie pour ne pas être réincarnée à l’Upper West Side, elle prie pour une autre réincarnation. En même temps, elle donne sa bénédiction à sa famille et cherche à les pardonner. C’est tout à fait une prière d’invocation : je voulais donner à ce roman un aspect rituel, donc le début est un rituel d’invocation alors que le dernier paragraphe est une bénédiction du lecteur venant de la part du roman (en tant que personnage). J’aurais voulu inclure un mandala et une sadhana – la description d’une méditation guidée où l’on voit un dieu ; hélas, dans l’écriture, on est souvent obligé de sacrifier certains aspects.