Le soleil noir de Mariana Enríquez

Les nouvelles d’Un lieu ensoleillé pour personnes sombres, de l’Argentine Mariana Enríquez, allient l’horreur à la beauté, le néo-gothique au réalisme social, pour éclairer ce que l’on préfère ne pas voir.

Mariana Enríquez | Un lieu ensoleillé pour personnes sombres. Trad. de l’espagnol (Argentine) par Anne Plantagenet. Éditions du sous-sol, 336 p., 23,50 €

Mariana Enríquez est médium. Non pas, comme certaines de ses héroïnes, en empathique spiritiste spontanée, mais parce qu’elle a le don de nous faire percevoir dans les environnements les plus réalistes les manifestations les plus sombres et les plus diverses du mal. Car le mal, infligé ou subi, individuel ou collectif, est, comme on sait, pluriel : il est maladie, vieillissement, violences faites aux femmes, désamour parental, terrorisme d’État, crise économique, retrait des services publics loin des laissés-pour-compte, crime organisé, peur de l’insécurité et haine de l’autre. Les nouvelles dark de Mariana Enríquez donnent corps à ses victimes ou à ses servants sous forme de fantômes ou d’apparitions, de monstres ou de mortes-vivantes ; et toute cette gent insiste auprès des vivants, trop indifférents, montre ses plaies ou ses stigmates, ne lâche ni ses colères ni ses menaces.

C’est par le tour fantastique qu’elle lui imprime que Mariana Enríquez rafraîchit le réalisme social, comme passé à l’acide ou au vitriol. Le néo-gothique qui en résulte et qui a fait son succès ne renonce pas pour autant au singulier divertissement de l’effroi ni à la quête de la beauté et moins encore à l’humour noir ou pince-sans-rire. Douze sont les nouvelles d’Un lieu ensoleillé pour personnes sombres, comme douze étaient celles des recueils précédents de l’autrice, Ce que nous avons perdu dans le feu (2017) et Les dangers de fumer au lit (2023). Tous trois ont été publiés par les Éditions du sous-sol, tout comme son célébrissime roman Notre part de nuit (2021). Douze, comme les douze coups de minuit ou les douze mois de l’année, comme un tour de cadran qui dit les retours du temps, avec lesquels reviennent les douleurs et les traumas que ces nouvelles nous obligent à regarder sans ciller, comme le fait l’écrivaine, comme le font les plus vaillantes ou les plus sensibles de ses narratrices.

Comme ses prédécesseurs Horacio Quiroga, dans le genre de l’horreur, ou Borges, Silvina Ocampo, Cortázar, dans celui du fantastique, Mariana Enríquez excelle dans l’art de la nouvelle, si prisé dans la tradition du Río de la Plata. Elle le renouvelle en lisant certains de leurs maîtres anglo-saxons ou français par le biais de Patti Smith ou de Nick Cave, et en empruntant à d’autres, plus contemporains, comme Stephen King, ou encore Thomas Ligotti et Anne Carson, cités en épigraphe de son recueil. L’esthétique du rock et du cinéma de Cronenberg, les légendes urbaines ou les creepy-pasta qui fleurissent sur le Net, les croyances populaires argentines, les contes guaranis, la peinture de la surréaliste britannico-argentine Mildred Burton se fondent dans l’inquiétant et sûr reflet que donne de l’Argentine actuelle – et de notre univers contemporain – Un lieu ensoleillé pour personnes sombres.

Mariana Enríquez, Un lieu ensoleillé pour personnes sombres.
Mariana Enríquez (2023) © Nora Lezano

Car, lorsque fictions et images circulent instantanément par le biais de la technologie, rien n’est à négliger de ce qui porte l’imaginaire et fait donc symptôme, ni les messages intempestifs reçus sur nos téléphones, ni les selfies, ni les séries épiques et violentes, ni les injonctions faites aux femmes à rester jeunes et à se maquiller. Les horrifiques traces du mal peuvent s’infiltrer dans la réalité par le moindre interstice de ces dispositifs de l’imaginaire.

C’est à la bolagnesque « intempérie latino-américaine » que sont exposés les habitants des quartiers de classe moyenne, cernés de cités et de bidonvilles, ceux des villages morts depuis que le train ne les dessert plus, les SDF du centre de Buenos Aires, les adolescents jouant dans des usines désaffectées après la crise. Effrayées, les potentielles victimes tournent parfois aux bourreaux. Et arrive ce qui doit arriver.

Stoïque, désabusée et ironique, une médecin d’âge mûr contient une « épidémie de fantômes » dans son quartier terrorisé par les règlements de comptes entre petits et grands narcotrafiquants. Elle seule sait parler à ces revenants. Jusqu’au jour où, indignée de l’égoïsme sécuritaire et fascisant de ses voisins, elle refuse d’apaiser un jeune fantôme. Qu’il crie donc sa colère ! (« Mes morts tristes »). Hantée par le remords, une femme revient sur les lieux du crime qu’elle a commis dans son adolescence, cachant dans l’un des appareils du cimetière de frigos où ils improvisaient des parkours le corps d’un camarade de jeu mort par accident. Mal lui en prend (« Cimetière de frigos »). Des travailleurs sociaux reconvertis en employés d’ONG échappent de peu à de démoniaques enfants aux yeux d’insecte, qui surgissent parmi les SDF auxquels ils distribuent des paniers-repas (« Yeux noirs »).

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Le coquet village cosmétiqué pour le tourisme après sa mort faute de train recèle bien des surprises pour un innocent couple de la capitale (« Un artiste local »). En province, une magnifique propriété en ruines ne se visite pas davantage avec insouciance, même si l’on y enfile par jeu une tenue de clown. Elle a servi de centre de détention clandestin sous la dictature (« Les hymnes des hyènes »).

Grinçantes à souhait, ces histoires disent et redisent qu’on ne cache pas les cadavres ni n’oublie les morts impunément, qu’on ne saurait dissimuler sous l’art local, le tourisme ou la fête l’abandon des lieux à leur sort, ou à leurs criminels usages passés. Toutes et tous devraient pourtant avoir retenu l’amère leçon des disparus de la dictature : il faut garder mémoire du mal sous peine de s’en voir hanter, ou le regarder en face voire de biais s’il est présent.

Maternelles, ou tout simplement enclines à la compassion, certaines héroïnes de ces nouvelles le savent d’instinct, qui persiflent l’hypocrisie et les préjugés des indifférents à la douleur des autres. Voici Emma, la médecin, qui choisit de tenir compagnie au fantôme de sa mère morte d’un cancer et à tous les morts tristes de son quartier, mais aussi la jeune maquilleuse d’une chaîne télévisée qui, répondant à un message affligé reçu par erreur sur son téléphone, entendra et verra apparaître chez elle une cancéreuse, qu’elle ne quittera que pour respecter son agonie. Ou encore la cousine de Julie, l’obèse visitée par des esprits qui la font jouir, à qui elle trouve un lieu communautaire, certes inquiétant mais qui la sauve de l’internement en psychiatrie que ses parents avares et peu aimants avaient prévu pour elle.

Mariana Enríquez, Un lieu ensoleillé pour personnes sombres.
« Le Sabbat des sorcières, le Grand Bouc », Francisco de Goya ( 1819–1823) © CC0/WikiCommons

Rien ne sert de cacher ce que l’on ne voudrait voir. Le malheur d’un viol subi par une mère efface ses traits puis ceux de sa fille, qui cherche à endiguer cette transmission en montrant à sa fillette l’horreur de son visage perdu (« Le malheur sur le visage »). La perversité d’un ex-mari a ensorcelé les robes de haute-couture de sa femme en y gravant les supplices qu’il voulait lui infliger et qu’éprouvent dans leur chair les vendeuses d’une boutique de vêtements vintage (« Différentes couleurs composées de larmes »). 

On a beau s’en prendre aux femmes, violées, malades, imaginairement torturées à travers leurs atours, stigmatisées pour de menues fautes et châtiées par leur métamorphose en oiseaux dans les légendes guaranies, la beauté qu’elles créent, ou que crée pour elles Mariana Enríquez, vole à leur secours, leur rend un pouvoir sur leur destin. Insoutenable de grâce, l’image de trois adolescentes assassinées dans la rue nous poursuivra : « on aurait dit des filles vivantes agissant comme celles de leur âge : ignorant ce qui se passe autour d’elles, portant des vêtements une taille ou deux en dessous de celle adaptée à leur corps, les cheveux de toutes les couleurs, un tourbillon de bousculades et de mèches bleues, vertes, noir corbeau ».

Ces mortes-vivantes prennent la narratrice en photo, retournant sur elle, sur nous, le regard morbide qu’elles aimantent. Mutine, charmante, une autre adolescente au visage putréfié, tout droit surgie d’un tableau de Mildred Burton, prend la parole. C’est elle qui raconte l’histoire de sa « grande sœur », la peintre qui craint d’être changée en oiseau. Si l’adolescence est le temps des métamorphoses, la ménopause l’est aussi. On m’ôte un fibrome et mon utérus, on me tient un indécent langage médical, conte une quinquagénaire. Qu’à cela ne tienne ! Je me réinvente en femme-saurien, en me réinjectant des morceaux de myome sur l’épine dorsale, et multicolores en sus ! (« Métamorphose »).

Seul l’art véritable fait de l’horreur beauté. S’il la pare d’un maquillage, c’est pour mieux rehausser la douleur qu’il prend en charge. La ballade rock qu’est « Un lieu ensoleillé pour personnes sombres » achève de nous en convaincre. Elle chante les amours perdues d’une journaliste argentine revenue à Los Angeles pour y enquêter sur le culte nécrophile d’une touriste assassinée dans un hôtel décadent. Hantée par le souvenir de son bel amant mort d’overdose, elle découvre la poignante solitude de l’esprit de la morte, tout près d’Hollywood, cette satanée fabrique de rêves. Le soleil fait ressortir les ombres. Mariana Enríquez le sait mieux que quiconque, qui nous éblouit d’obscure lumière.