Les épiphanies de Gómez de la Serna

L’année 1912 est mémorable. Souvenez-vous. Le volcan Novarupta fait éruption, le Titanic fait naufrage. Le professeur Wegener expose pour la première fois sa théorie de la dérive des continents. L’archéologue Ludwig Borchardt découvre un buste de Néfertiti. Marcel Duchamp peint son Nu dans l’escalier. L’oncle d’Alexandre Kojève, Vassily Kandinsky, prépare l’exposition du Blaue Reiter à la galerie Hans Goltz à Munich. Ferdinand Cheval achève la construction de son Palais idéal. Antonio Gaudí termine celle de la Casa Mila dite « la Pedrera ». Guillaume Apollinaire publie « Le pont Mirabeau ». Ramón Gómez de la Serna (1888-1963) donne le nom de greguería au genre qu’il est en train d’inventer.


Ramón Gómez de la Serna, L’aube. Trad. de l’espagnol et présenté par Jacques Ancet. Vagabonde, 118 p., 16 €


Dès lors, il ne cessa d’en écrire. Cette forme conçue et pratiquée par l’écrivain espagnol demeure un intraduisible en français. Comme le remarque Jacques Ancet dans sa préface, aucun des mots français lui correspondant ne convient parfaitement. Ni criaillerie, ni bavardage, clameur, brouhaha, jacasserie, cris confus. Ces phrases ne sont pas non plus le simple alliage d’une métaphore et d’un trait d’humour, définition basique donnée par leur auteur. Valery Larbaud, le premier traducteur en français de Ramón Gómez de la Serna, les présentait comme des « notations d’images spontanées et d’états d’âme, puisées en plein courant psychique ». Elles apparaissent comme « la crête d’écume » du flux océanique du langage, l’instantané saisissant le jaillissement du réel, de la vision, de l’idée. L’aube est, selon Rafael Conte, le « premier grand triomphe de la greguería », le modèle de cette approche si singulière du réel et de la langue. Jacques Ancet le précise : tactique essentiellement anti-littéraire, la greguería cherche à « dé-composer, dé-poétiser pour enfin voir vrai ». Un outil neuf pour voir le monde, « à chaque fois que l’aube paraît ».

En 1912, durant tout un hiver, Ramón Gómez de la Serna vécut à Paris, hôtel de Suez, boulevard Saint-Michel. Travaillant la nuit, il éteignait sa lampe en guettant l’approche de l’aube. Il regardait alors avec une intense attention le spectacle fugitif des quelques minutes de chaque aube parisienne, observant avec une précision d’halluciné les effets de l’aube sur la ville et sur son âme. La petite troupe de greguerías dessine peu à peu un visage qui ressemblerait à l’aube, et la réinventerait. Comme tout visage, celui-ci est mobile, changeant, il a ses imperfections, ses charmes et ses disgrâces ; il vit, et la greguería est la forme idéale permettant de saisir sur le vif cette fugitive splendeur des toutes premières lueurs du jour – ce que María Zambrano nomme la « fête inaugurale » dans son merveilleux essai publié en 1987 (De l’aurore, L’Éclat, 1989).

L'aube : les épiphanies de Ramón Gómez de la Serna

Ramón Gómez de la Serna (1928) © Gallica/BnF

Ramón Gómez de la Serna se fait « espion de l’aube », guettant, « les yeux pleins d’escarbilles », le « train de l’aube ». La lumière du jour naissant arase et égalise les choses, les idées et les êtres. L’aube est un limbe où « tout n’est que décombres », perte d’identité, nimbe d’étrangeté. Une légende dit que voir l’aube allonge la vie. Ramón évoque la foi d’une vieille nonne persuadée que l’aube la maintient en vie. Si l’aube anéantit la littérature et les illusions, elle est la germination du jour et de la vie – un azulejo en train de cuire. Aussi, « le lait de l’aube qu’on vient de traire est en train de nourrir le monde ».

Ce beau livre bleu constitue avant tout une invitation à regarder autrement le phénomène de l’aube. Admirablement traduite et présentée par Jacques Ancet, cette édition invite à redécouvrir l’œuvre immense d’un auteur encore trop peu reconnu en France. Les lettres françaises ont souvent (pas toujours, fort heureusement) tendance à regarder de haut leurs voisines ibériques. Il est de bon ton de mépriser Machado et d’ignorer Gamoneda, de tenir pour négligeables les œuvres philosophiques d’Ortega y Gasset et de Maria Zambrano. L’accueil réservé à la récente publication de son extraordinaire Automoribundia (Quai Voltaire, 2020) sonnerait-il le moment d’une plus grande reconnaissance pour Gómez de la Serna ? Larbaud, qui le situait au rang de Joyce et de Proust, avait pourtant alerté sur l’importance de ses greguerías – proches cousines des borborygmes de A.O. Barnabooth.

En ce qui concerne l’aube, la greguería montre ici toute sa justesse et son efficace ; son balancement parfois bancal – entre métaphore, aphorisme, note, jeu verbal, observation et poème – parvient à saisir cette fraction d’espace et de temps, cette « matérialité de durs diamants d’eau ». L’écriture automatique des surréalistes n’atteindra jamais à ce puissant effet qui permet aux greguerías de « rendre la vie plus intéressante que l’art ».

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