Les énigmes, les mannequins, la mélancolie de Giorgio De Chirico

Dans le musée de l’Orangerie, tu découvres les peintures et les dessins de Giorgio De Chirico (1888-1978), de Carlo Carrà (1881-1966), de Giorgio Morandi (1890-1964). Un ensemble de documents (revues, photographies, ouvrages) issus d’un fonds de l’Archivio dell’Arte Metafisica complète la présentation intellectuelle et culturelle de la carrière de Chirico. L’exposition, terminée pendant le confinement à Paris, sera présentée à la Kunsthalle de Hambourg.


Giorgio De Chirico. La peinture métaphysique. Musée de l’Orangerie. Parcours visuel accessible en suivant ce lien.

Catalogue sous la direction de Paolo Baldacci. Musée d’Orsay/Hazan, 240 p., 330 p., 175 ill., 39,95 €


Giorgio De Chirico écrit sans cesse. Il réfléchit sur la peinture métaphysique. Il s’interroge dans une note en 1912 : « Sur la terre. Il y a bien plus d’énigmes dans l’ombre d’un homme qui marche au soleil que dans toutes les religions passées, présentes et futures. » Selon lui, dans le mot « métaphysique », il y aurait visibilité et précision : « Dans le mot métaphysique, je ne vois rien de ténébreux. C’est cette même tranquille et absurde beauté de la matière qui me paraît “métaphysique” et les objets qui, grâce à la clarté de la couleur et grâce à l’exactitude des volumes, se trouvent placés aux antipodes de toute confusion et de toute obscurité me paraissent plus métaphysiques que d’autres objets. »

En 1913, il évoque la mélancolie dans un poème : « Lourde d’amour et de chagrin / Mon âme se traîne / Comme une chatte blessée. Beauté de longues cheminées rouges. Fumée solide. Un train siffle. le mur. Deux artichauts de fer me regardent… » Très souvent, il représente au loin les trains ; en 1914, Picasso n’est pas insensible aux projets de ce jeune artiste italien, qu’il surnomme ironiquement le « peintre des gares » ; Chirico a admiré son père, le baron Evaristo De Chirico (1841-1905), ingénieur ferroviaire.

Giorgio De Chirico. La peinture métaphysique

« L’incertitude du poète» de Giorgio de Chirico (1913) © Tate, Londres, Dist. RMN-Grand Palais / Tate Photography © ADAGP, Paris, 2020

En juin 1909, Giorgio et son frère cadet Alberto Savinio, écrivain, musicien et peintre, lisent Ecce Homo de Nietzsche, édité en 1908, fulgurant ; les Chirico le lisent dans une traduction française ; puis ils se reprennent à étudier Ainsi parlait Zarathoustra. L’être humain ne vivrait ni dans le passé, ni dans le futur, mais par la notion de « l’éternel retour ». Giorgio peint Serenata (1909) ; ce serait l’éternel présent et son immobilité dynamique. En 1911, il peint L’énigme de l’heure ; une horloge indique le commencement de l’après-midi ; une figure archaïque, enveloppée d’une chlamyde, se dresse, stable, dans une pose méditative près des arcades… Le 9 octobre 1913, dans L’Intransigeant, Apollinaire observe « l’art intérieur et cérébral » de Giorgio De Chirico ; Apollinaire précise : « Ce sont des gares ornées d’une horloge, des tours, des statues, de grandes places désertes ; à l’horizon passent des trains de chemins de fer. Voici quelques titres singuliers pour ces peintures étrangement métaphysiques : L’Énigme de l’oracle, La Tristesse du départ, L’Énigme de l’heure, La Solitude et Le Sifflement de la locomotive. »

En 1914, Giorgio propose le Portrait de Guillaume Apollinaire (qui se trouvera au Centre Pompidou). La silhouette noire du poète vue de profil et semblable, avec son cercle sur la tempe, à une cible de stand de tir. Quand le poète écrit en 1915 à Paul Guillaume, galeriste, il se trouve en première ligne : « Me voilà passé tout à fait au rang d’homme-cible comme dans le portrait de Chirico. » Plus tard, le 17 mars 1916, Apollinaire est blessé à la tempe par un éclat d’obus, puis trépané ; il redevient très actif ; le 9 novembre 1918, il est atteint par la grippe espagnole.

Dans ce catalogue complexe et efficace, Paolo Baldacci se révèle l’un des meilleurs spécialistes de la peinture métaphysique ; il a mené des recherches au sein de l’Archivio dell’Arte Metafisica à Milan. En particulier, il étudie les compositions variées de Chirico à partir de mars 1912. Giorgio privilégie alors la ville de Turin, transfigurée mais dont on reconnaît les édifices caractéristiques, les espaces urbains, les monuments destinés à ses rois et à ses hommes politiques. D’une autre façon, Giorgio suggérerait à Turin le dualisme du masculin et du féminin ; il découvrirait les aspects de Dionysos et d’Ariane. Cette capitale piémontaise est l’endroit où les symboles et les motifs de son italianité s’entrecroisent avec la clairvoyance prophétique de Nietzsche qui a souvent écrit en ces lieux turinois.

En 1915, Giorgio et Alberto Savinio ont été déclarés par les médecins « inaptes à supporter les efforts de la guerre ». Giorgio déplore « cette monstrueuse bêtise qui n’a pas l’air de vouloir finir ». Simultanément, il se livre à un éloge de « cette belle et mélancolique Ferrare où m’a conduit la fatalité de ma vie ». Il y développera des forces occultes dont les résultats apparaîtront dans ses œuvres ultérieures. En avril et juin 1917, De Chirico et Carlo Carrà sont admis à l’hôpital militaire pour malades nerveux, installé à la Villa del Seminario, en périphérie de Ferrare. Giorgio a écrit avec ironie : « Je suis hospitalisé dans un hôpital pour malades des nerfs, à cause de ma neurasthénie. On s’occupe très bien de moi et je peux même peindre. »

Dans le catalogue, Federica Rovati, professeur d’histoire de l’art contemporain à l’université de Turin, étudie « Chirico, Carrà et Morandi : la peinture métaphysique face à la guerre ». Giorgio vit plusieurs mois d’étourdissement et d’apathie ; il est soutenu par son espoir d’être réformé ; il écrit à Paul Guillaume : « J’invoque nuit et jour la déesse Pax ». Dans ses tableaux et dessins, les écussons militaires, les galons, les cartes géographiques, les panneaux signalétiques, les morceaux de pain, les biscuits, les chocolats fourrés, les bobines de fil et de dentelle, les boîtes d’allumettes, les bâtons de sucre, les trompettes pour enfants, les équerres, les cadres, les ardoises, les chevalets s’inscrivent… Giorgio propose des cascades, des villas antiques, des guirlandes au sein des intérieurs métaphysiques ; il note : « Ma chambre est un très beau vaisseau où je peux effectuer de longs voyages aventureux, dignes d’un explorateur têtu. »

Des tableaux noirs se couvrent de constellations, d’orbites célestes. Des signes de mort et de mutilation, des prothèses sont des fascinations et des guets-apens. Se tissent les magies, l’hébraïsme, la civilisation de la Renaissance, les chaises hautes du département de thermothérapie, les mannequins, les énigmes.

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